Le Monde de L'Écriture
Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Mel le 28 Janvier 2015 à 13:55:14
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Le titre est trompeur, si vous pensez à quelque chose de romantique, passez votre chemin ^^
Pour les autres, j'ai écrit ce texte pour un AT sur les vampires des origines. Pour ce faire, j'ai radicalement changé mon style d'écriture et je suis plutôt contente du résultat. J'espère que vous le serez aussi.
Le grincement de la corde me sortit de ma torpeur. Il fallait croire que je m’étais endormi ; ou du moins que j’avais somnolé dans cette position bizarre qui faisait osciller mon corps tel un pendule. J’entrouvris les yeux pour voir si j’étais seul. Le jour n’était pas encore couché et j’aperçus les silhouettes un peu floues d’un petit berger et de son maigre troupeau. Il venait dans ma direction alors je refermai les yeux. Je fis le mort.
Je n’eus pas besoin d’attendre longtemps avant d’entendre le bêlement des chèvres autour de moi. Le gamin lâcha une exclamation dégoûtée. Il avait dû s’approcher, sa curiosité attisée par ce corps se balançant au bout d’une corde, suspendu à un arbre desséché et tordu au milieu du désert. Il ne s’attendait sûrement pas à ce genre de spectacle. Je ne devais pas être beau à voir. Je ne pouvais pas toucher mon visage mais je sentais bien qu’il était boursouflé. Mes yeux clos et mes lèvres étaient atrocement gonflés. Cela faisait des heures que le soleil me rôtissait, brûlant ma peau avec avidité. À cela, il fallait ajouter la probable couleur violacée de ma face grimaçante. Ça non, je ne devais pas être beau à voir…
Je ne voyais pas le garçon, mais je le sentais. Une odeur de pureté, de fraîcheur et de jeunesse. Tout ce qu’il me fallait pour me redonner des forces. Il ne s’attendait pas à être fixé par mon regard terrifiant. J’ouvris brusquement mes paupières et dardai mes yeux injectés de sang sur lui. Il cria et s’enfuit à toutes jambes, renversant une chèvre au passage. J’avais envie de rire mais la corde qui enserrait ma gorge m’en empêcha. Il était temps que je me libérasse. Je fouillai dans ma manche, à la recherche du couteau que j’avais lacé contre mon avant-bras. La lame, soigneusement aiguisée par mes soins, entailla facilement le chanvre qui se rompit au bout de quelques minutes. J’avais espéré me réceptionner avec élégance mais je m’écrasai et roulai sur le sol poussiéreux. Le troupeau effrayé s’éparpilla en bêlant. Je ne pris pas le temps de me nettoyer, cela pouvait attendre. J’ôtai le nœud coulant qui entourait toujours mon cou et me lançai à la poursuite du petit berger. Malgré ma pendaison, j’étais encore vif et je ne mis pas longtemps à le rattraper. Ma grande main se posa sur son maigre bras et je le tirai brutalement en arrière. Je tenais toujours le couteau serré entre mes doigts et je le plongeai dans la carotide palpitante. Le pauvre était déjà mort avant de réaliser que je l’avais rattrapé. Je soulevai l’enfant au-dessus de ma tête pour boire son sang comme on se désaltérait à une fontaine. Le liquide pourpre et tiède coulait dans ma bouche grande ouverte et giclait sur mon visage, apaisant ainsi la morsure du soleil. Je le savourai jusqu’à la dernière goutte, sentant sa force le quitter pour me gagner. Enfin, je jetai le corps inerte sur la terre sèche et rebroussai chemin. Il me restait une chose à faire avant de quitter cette région trop aride à mon goût, avant de retrouver les délicieuses saveurs de Rome.
Je dépassai l’arbre aux branches tourmentées où j’étais resté pendu toute la journée. Cela paraissait peut-être difficile à croire, mais j’avais choisi de m’accrocher là, de suffoquer de longues heures et de mourir, encore et encore. Il fallait que tous me crussent trépassé, emporté par ma honte. En réalité, je jubilais. Seul le temps pourrait me le confirmer, mais j’étais certain de voir mon nom, enfin celui que j’avais choisi pour cette aventure, passer à la postérité. Je n’en étais pas à mon coup d’essai mais jusqu’à ce jour, le sceau du mystère avait frappé mes plus belles manigances. Qui pourrait dire que ma main avait versé le poison dans la coupe d’Alexandre le Grand ou que mon bras avait frappé Jules César ?
L’éternité était un véritable fléau dont j’avais été frappé des siècles auparavant, je ne savais plus comment. Je n’étais pas né mauvais. Mais après une centaine d’années plutôt paisibles, un ennui des plus profonds s’était emparé de mon âme. Enfin, de moi. Je n’aspirais pas à devenir puissant et riche ; à posséder un immense royaume ou la plus belle des femmes. J’étais plutôt un homme de l’ombre. Ce qui m’amusait, c’était la manipulation. La trahison. J’aimais observer avec une précision presque scientifique les conséquences que mes actions pouvaient avoir sur le genre humain. En tuant un homme, je pouvais déclencher une guerre fratricide et plonger un pays dans le chaos. Je cherchais l’essence même du pouvoir. Le véritable pouvoir.
Alors que l’ombre du soir grandissait, mes pas me portèrent vers la ville. Je volai un grand manteau sur l’étal d’un marchand et m’en enveloppai avant de suivre la foule qui convergeait vers le sommet de la colline. Je me frayai un passage pour admirer mon œuvre.
Il était là, dominant la foule massée à ses pieds ensanglantés, les avant-bras cloués sur une planche de bois, coiffé d’une couronne d’épines. Sa poitrine se soulevait de façon irrégulière quand il cherchait à respirer. Contrairement à ce que l’on pensait, on mourait d’étouffement lorsque l’on était crucifié. Une mort lente et pénible qui achèverait de nous rendre célèbres, Jésus et moi. Je m’approchai pour me délecter de sa souffrance. Je faisais partie des douze hommes qui avaient bu ses paroles, mais je n’avais jamais cru à ce qu’il disait. Cependant, je devais reconnaître qu’il avait une présence qui ne laissait personne indifférent et cela m’avait donné envie de préparer une nouvelle expérience. Pour voir comment la mort d’un seul homme pouvait influencer la vie de tous les autres. C’était pour cela que je l’avais trahi. Les trente pièces ne m’intéressaient pas. Je voulais voir la foule se réjouir de la douleur d’un supplicié. Voir le supplicié transcendé par la foule qui se réjouissait de sa douleur…
Je me tenais à quelques centimètres de lui. Ses chevilles luisantes de sang étaient devant moi, m’invitant à goûter ce liquide rouge et précieux. Je fis semblant de lui baiser les pieds et léchait le fluide vital qui le quittait tranquillement, goutte à goutte. Il avait un goût divin, en parfaite harmonie avec la filiation qu’il revendiquait. Il dut percevoir ma présence car sa noble tête qui avait roulé sur le côté se tourna vers moi et il ouvrit péniblement les yeux. Lorsqu’il me reconnut, ses paupières s’arrondirent de surprise. Malgré ses six procès et sa condamnation, il avait dû être informé de mon suicide. Ou alors, il ne pensait pas que j’aurais le cran de me présenter à lui après l’avoir vendu aux Romains. C’était mal me connaître.
Je lui offris mon plus beau sourire. Il n’avait pas la force de détourner le regard et continua à me fixer de ses prunelles éteintes. Il avait perdu de sa superbe, suspendu sur sa croix, entre deux voleurs. Pourtant, tout ce qu’il avait accompli le conduisait à ce moment. Sinon, ce qu’il prônait devenait vain. Il fallait qu’il mourût pour que sa parole prît tout son sens. Je venais de lui rendre un immense service, mais il n’avait pas l’air de le comprendre. Je savais que s’il en avait eu le courage, il m’aurait haï. Mais son agonie s’accompagnait de clémence et je sentis qu’il voulait me pardonner. Je ne voulais pas de son absolution. J’étais celui qui lui avait fait une faveur en le dénonçant et tout ce que j’attendais de lui était la reconnaissance. J’étais en train de lui offrir l’immortalité. Pas la même que la mienne… Quoique… Ce serait la réponse idéale à sa miséricorde… Une morsure, ma morsure, et il pourrait admirer l’œuvre que j’avais mise en branle grâce à lui.
Je m’approchai à nouveau de ses pieds déchirés par les clous. Je dus me grandir et m’étirer pour planter mes dents dans la chair molle de son mollet. Il n’eut pas l’air de ressentir cette nouvelle blessure. Mon visage était toujours enfoui dans la capuche du manteau volé et la nuit m’enveloppait de son obscurité. Personne ne pouvait voir avec précision ce que j’étais en train de faire. J’aspirai le sang à petites gorgées, pour faire durer le plaisir de ce moment unique. J’étais au sommet du mont Golgotha, à Jérusalem et je buvais le sang du fils de Dieu, comme d’autres buvaient du vin. On pourrait d’ailleurs imaginer une sorte de rituel pour célébrer cet instant sans précédent.
La source se tarissait rapidement. L’homme, déjà épuisé par les épreuves qu’il avait traversées, n’avait plus la volonté de lutter pour rester en vie et s’abandonnait à la torpeur qui précède la mort. Je pressai un peu plus mes lèvres sur sa jambe pour planter mes canines plus profondément et récolter les dernières gouttes de sa vie. C’était là le véritable baiser de Judas. Et non celui que je lui avais donné pour le désigner aux Romains. Un ultime battement contracta le cœur fatigué du supplicié. Il expira sans un bruit, ses yeux vides toujours fixés sur moi. J’aurais aimé que l’énergie du désespoir lui arrachât quelques mots mais sa bouche resta close. Ce n’était pas grave. Dans quelques dizaines d’années, personne ne se souviendrait avec exactitude de ce moment. Il suffirait alors de prétendre l’avoir entendu s’entretenir avec son père pour que tout le monde crût que c’était la vérité. L’avantage de traverser les siècles comme je le faisais était de pouvoir transformer à volonté les événements. La chute de Troie à laquelle j’avais assisté n’avait que peu de points communs avec la légende contée par Homère. D’ici quelques millénaires, j’étais certain que la véritable guerre serait oubliée au profit du mythe inventé de toutes pièces par mes soins.
Je m’écartai du cadavre et me frayai un chemin dans la foule. Je savais déjà ce qu’il allait advenir de lui. Je n’avais plus qu’à attendre qu’il revînt du monde des morts, qu’il ressuscitât ! Voilà qui ne manquerait pas d’ajouter une touche de merveilleux à sa légende naissante.
Les déchirants cris de douleur de Marie me parvinrent. À sa voix s’ajouta celle d’une autre femme. Probablement Marie Madeleine. Les hurlements se firent de plus en plus lointains à mesure que je descendais la colline. Allons, mesdames il ne fallait pas pleurer… Devenir l’homme le plus puissant du monde exigeait certains sacrifices.
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COUCOU
Je vois que ça fait un moment que tu as écris ce texte. Je viens tout juste de le lire, je dois t'avouer que je me suis régalé ! ;)
C'est très accrochant, et dés les premières lignes. C'est sombre, violent et bref. J'aime les images que j'imagine à partir de ton histoire.
Je ne sais pas s'il faudrait que tu en fasses une plus longue histoire parce que le point de vue est vraiment intéressant et poignant, ça donne une autre vision de l'histoire. Rien que l'idée de traverser toutes les époques avec le même perso est excitant ! Mais j'ai aussi envie de dire, que cette durée suffit.
C'est court certes, mais très efficace selon moi. Continue comme ça ! :) Même s'il y a presque un an d'attente...