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Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Donaldo75 le 26 Janvier 2015 à 07:42:04

Titre: Style
Posté par: Donaldo75 le 26 Janvier 2015 à 07:42:04
Style

Cochonou gara sa guimbarde à quelques encablures de « l’Emancipation », la boite de nuit tenue par le Prince de l’Amour. Plus que fameux, cet endroit de débauche et de luxure attirait la crème des frimeurs de la capitale, des fils à papa en mal de sensations, des pétasses relookées et des quadragénaires frustrés en quête de chair fraiche. Entrer dans le temple des m’as-tu-vu demandait des mois voire des années de travail, à peaufiner son look, à étendre son réseau d’affranchis, à se prendre des râteaux avec des videurs avares d’empathie.
La preuve : à peine dix heures sonnées, une colonne de parfumés en tous genres envahissait le trottoir, dans l’attente du précieux sésame. Ils désiraient tous le petit coup de tampon sur le poignet, indispensable pour connaitre l’honneur de danser, de boire, de se frotter à d’autres évaporés, sur les pistes psychédéliques de la mythique discothèque.

Cochonou réussit tant bien que mal à extraire son gros cul du cercueil à roulettes. Il ne ferma pas le carrosse rouillé, tellement il semblait impossible qu’un voleur, même désespéré, ne tentât l’aventure de partir avec une telle épave.
Cochonou se dirigea vers la vitrine du marchand de bijoux, histoire de vérifier sa tenue. Il n’arborait pas les costumes Renaissance en fureur à l’époque parce qu’il ne rentrait pas dans les chemises ajustées et que son gros bide faisait désordre dans une veste cintrée.
De plus, chômeur de longue durée, Cochonou n’avait pas les moyens de s’acheter des fringues hors de prix, alors il se contentait de raccommoder, de rafraichir les frusques de son paternel, un ventru d’une autre génération de perdants.

« Qu’est-ce que j’en ai à branler ? » se dit Cochonou.
Il savait qu’il était inutile de rivaliser avec les autres candidats à l’entrée dans le saint des saints de la frime. Eux dépensaient des fortunes dans les magasins à la mode, en pantalons et chaussures, en parfums et maquillages, en chapeaux et perruques. Ils prenaient des cours de maintien auprès de vieilles gloires de la mode, dans le but de se fabriquer un style branché, un apparat compatible avec le nec plus ultra appelé « l’Emancipation ».
Beaucoup d’entre eux, des hommes mais aussi des femmes, payaient des sommes astronomiques pour se construire un corps parfait, avec tablettes de chocolat, seins fermes et fesses rebondies. Le métier de coach sportif rapportait beaucoup, presqu’autant que celui de chirurgien esthétique, de relooker extrême ou d’architecte d’intérieur.

Cochonou faisait avec les moyens du bord, peu nombreux a priori.
Son seul avantage résidait dans sa haute taille, largement au-dessus de la moyenne. Elle lui permettait de dominer les regards condescendants, de calmer les ardeurs bellicistes et d’attirer les coquines lassées des ersatz masculins majoritaires en ces lieux. Sa stature ne cachait pas beaucoup ses rondeurs mais il n’en n’avait cure.
« Il vaut mieux faire envie que pitié ! » lui avait toujours déclaré sa grand-mère.
 Cochonou avait décliné ce simple principe à l’infini, évacuant tous les complexes habituels logés dans le cerveau des gros pleins de soupe, magnifiant son physique de lardon sur pattes en gars bien dans ses baskets.

« Avoir du style ce n’est pas penser au style ! » lui avait dit un soir le Prince de l’Amour.
Cochonou l’avait rencontré par hasard, lors d’une brocante. Le roi de la nuit s’était approché de Cochonou puis l’avait pris dans ses bras. Le spectacle avait halluciné les stands alentours et affolé les nombreux paparazzis. Un petit bout d’homme à la féminité exacerbée enlaçant une montagne de chair, cette image devait rapidement faire le tour du monde, déclinée en quatre par trois par les magazines chic et les revues de luxe.
Depuis, Cochonou n’avait pas véritablement changé de vie mais il avait pris conscience de sa valeur, du bien-fondé de son assurance, du piège des apparences. Le monde le voyait toujours comme un gros sac, les éventuels employeurs évaluaient toujours son intelligence inversement proportionnelle à son tour de taille et sa situation économique ne s’améliorait pas. Il continuait de slalomer entre les allocations de retour à l’emploi, les stages de formation et les petits boulots précaires. En deux mots comme en mille, Cochonou galérait encore et toujours.

Cochonou marcha jusqu’à la file d’attente puis la dépassa pour se présenter directement au Cerbère, le physionomiste en chef. Au passage, il remarqua les moues amusées des candidats au sésame, certains d’assister à l’expulsion manu militari d’un gras du bide inconscient, d’un pauvre raté habillé comme un sac, d’un naïf peu au fait des coutumes de la vie nocturne. Les railleries commencèrent à fuser, gentiment au début puis de plus en plus insistantes. Cochonou ne se dégonfla pas. Il parla tranquillement avec le colosse en charge de la sécurité et la triplette de videurs.
« Retourne chez toi, gros cul ! » lui lança un minet maigrichon, habillé en pourpre, perruqué de blond cendré et aussi lumineux qu’un sapin de Noël. Les autres parfumés rirent sans vergogne, certains sifflant avec leurs doigts, d’autres imitant le grognement du sanglier, tous faisant preuve d’un évident manque de compassion à l’encontre du nouvel arrivant.

Le Cerbère n’eut aucun mal à reconnaître en Cochonou le gars de la photo, le symbole original du mot « Style » tel que décliné en chansons par le Prince de l’Amour sur les radios du monde entier. Il baragouina quelques mots à destination de l’intérieur puis appuya sur le dispositif d’ouverture.
Cochonou rentra dans le temple de la mode, le royaume des branchés, le paradis des hédonistes, sous l’œil effaré d’une centaine d’évaporés.
Le concert de moqueries laissa place à un silence de mort. L’incompréhension régna au sein de la colonne des mignons de pacotille et des poupées plaquées toc. Ce dernier sentiment s’amplifia quand le Cerbère déclara la fin des entrées, la clôture de la soirée. Les videurs et l’agent de sécurité rentrèrent avec lui puis la porte rouge devint noire, affichant le logo de « l’Emancipation » en lettres de feu, signe des illusions perdues cette fois-ci pour les candidats au Nirvana de la nuit.
Titre: Re : Style
Posté par: cloriane le 26 Janvier 2015 à 10:49:21
 les éventuels employeurs évaluaient toujours son intelligence inversement proportionnelle à son tour de taille. J'ai beaucoup aimé  :) je ne me permettrais aucune critique, chuis pas assez douée !!! et Vive Cochonou