Le Monde de L'Écriture
Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Mel le 25 Janvier 2015 à 10:16:37
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Voici ce que j'ai écrit hier soir sur le thème Troubadours, trouvères et jongleurs pour un concours organisé par la ville de Bayeux (d'où la référence à la tapisserie, pour ceux qui ne connaissent pas)
Sur la toile de lin, les fils de laine bleus, rouge et ocre dessinent les silhouettes des chevaux normands. Les bêtes sont nerveuses mais immobiles, leurs flancs serrés par les cuisses des hommes de Guillaume. Ce dernier harangue ses troupes avec fougue. Il sait qu’il joue son destin. Observez attentivement la broderie. Enfin, la tapisserie, comme on la nomme aujourd’hui. Me voyez-vous, au milieu des rangs de soldats en armure ? Je suppose que non. Depuis longtemps, on a oublié qui je suis. Et ce que j’ai fait. Ce n’est pas grave. Je vais vous raconter mon histoire. Après tout, c’est mon métier.
L’assistance était rivée à mes lèvres, frémissant et s’exclamant tour à tour tandis que je racontais le dernier combat de Charlemagne contre Baligant. Par mes gestes, le ton de ma voix ou les pauses entre deux couplets, je savais manier les mots comme mon public maîtrisait l’épée. Lorsque la légende raconta comment, sous l’impulsion de Dieu, les Sarrasins tournèrent le dos au grand roi franc pour fuir après la mort de l’émir, mes auditeurs applaudirent. Ils voyaient dans cette chanson l’augure de la mort du traître Harold. Je m’inclinai pour les saluer, savourant mon succès. Sans fausse modestie, je devais avouer que j’excellais à capter l’attention et je ne vivais que pour les quelques secondes de tonnerre qui accueillaient la dernière note de silence de mes histoires.
Le duc, installé entre l’évêque Odon et son frère Robert, entouré de ses fidèles barons, se leva.
– Quel est ton nom, jongleur ?
Je me redressai, surpris.
– Ivo Taillefer.
– C’est une bien belle histoire que tu nous as racontée, Taillefer, et ta peine mérite salaire. Dis-moi ce que tu veux, et je te le donnerai.
Toutes mes années de travail acharné auprès de jongleurs, trouvères et troubadours pour apprendre à raconter, tous ces mois d’errance à travers le pays enfin récompensés. Guillaume lui-même reconnaissait ma valeur de conteur. Que pouvais-je faire de mieux ? Je ne serais jamais meilleur que ce soir. La fébrilité des combattants m’avait gagné et j’avais la curieuse impression d’être aux dernières heures de ma vie.
Je repensai aux artistes qui m’avaient appris leur art. Eux aussi s’étaient produits devant des barons, des ducs et même des rois. Certains étaient morts depuis longtemps et personne ne se souvenait de leur nom. D’autres voyageaient de ville en ville, de foire en foire, survivant plutôt qu’existant. J’avais vingt-huit ans et j’étais à l’apogée de mon art. Tout ce qui m’attendait était le déclin, la pauvreté et l’indifférence. Je ne voulais pas être oublié. Je préférais mourir en pleine gloire, tel l’Achille de la poésie. Depuis quinze ans, je vivais dans l’ombre de héros comme Roland ou Charlemagne. Leurs exploits m’éblouissaient tout autant que ceux qui m’écoutaient. Je n’étais pas né dans une famille noble et je ne pouvais être un courageux chevalier que dans mes rêves les plus secrets.
Je fixai les traits encore lisses de Guillaume. Je sentais que cet homme allait entrer dans la légende. Il ne tenait qu’à moi de l’y suivre.
– Eh bien ? As-tu réfléchi ?
Je hochai la tête.
– M’accorderez-vous l’honneur de porter le premier coup de la journée, lors de la bataille contre Harold ?
Le duc ne put dissimuler sa surprise mais en homme de parole, il accepta.
La cavalerie normande était parfaitement alignée et écoutait attentivement la harangue de Guillaume. La fougue de sa jeunesse avait laissé place à la prestance de l’homme mûr, ce qui suffisait à galvaniser ses troupes. Il me fit un signe et je conduisis ma monture jusqu’à lui.
– Fais en sorte que l’on se souvienne de toi, Taillefer, me dit-il, le visage grave.
Je pris une longue inspiration et chantai d’une voix forte, portée par le vent frais d’octobre.
Quand Roland voit qu’il y aura bataille,
Il devient plus féroce que le lion ou léopard.
Il appelle les Français et dit à Olivier :
« Seigneur, mon compagnon, mon ami, ne parlez plus ainsi !
L’empereur, qui nous a laissé les Français,
En a choisi vingt mille qui sont tels
À son avis que pas un seul n’est lâche.
Pour son seigneur on doit subir de grands maux,
Endurer de grands froids et fortes chaleurs,
On doit perdre de son sang et de sa chair.
Frappe de ta lance et moi de Durendal,
Ma bonne épée que le roi me donna.
Si je meurs, celui qui l’aura pourra dire
Que ce fut l’épée d’un noble vassal .
L’épée que je brandissais n’était pas une arme de légende et la cotte de maille que je portais sur mon costume de jongleur était trop grande pour moi. J’avais l’air d’un soldat de pacotille mais une longue clameur s’éleva derrière moi, me transcendant. J’éperonnai ma monture et m’élançai vers les lignes ennemies. La chevauchée me parut interminable. Je tendis le bras, ma lame ébréchée dirigée vers la tête d’un Saxon qui courait à ma rencontre, lance à la main. Comme dans un rêve, je le fauchai puis continuai ma course. L’élan de mon fier destrier fut rompu lorsqu’il sauta dans le premier rang des soldats anglais. Un épieu me souleva de selle et je tombai.
J’imagine aisément ce que vous pensez. Que ce fut un sacrifice vain et vide de sens. Ça l’est seulement parce que vous avez la mémoire courte. La charge héroïque d’Ivo Taillefer, jongleur et bouffon de Guillaume le Conquérant, ne figure peut-être pas sur la tapisserie de Bayeux, elle reste légendaire pour beaucoup de conteurs.
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Juste après point final, je me suis précipité sur Wikipedia, où j'ai trouvé la référence à ce personnage légendaire.
Sinon, rien à redire. Tu racontes bien l'histoire d'un type qui racontait des histoires ;D
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Merci beaucoup! j'ai lu son histoire par hasard (sur notre ami Wikipédia) et j'ai trouvé le personnage intéressant malgré le peu d'informations dont on dispose. Du coup, je suis contente d'avoir pu te faire découvrir Taillefer ^^
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C'est plutôt sympa ! je trouve qu'on se voit assez bien au coin du feu en train d'écouter ton conteur, l'atmosphère étant très bien retranscrite (en peu de ligne en plus !). Seul petit bémol : je trouve que l'annonce de son souhait est un chouillat brutal, et il aurait peut être été préférable de le développer un peu plus, en donnant par exemple l'origine de son vœu.
Bref, un texte assez sympathique (je pense que Ivo ferait un bon personnage de roman :???:)).
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C'est vrai. Je ne suis pas douée pour les introspections mais je vais retravailler ce passage. Merci du conseil