Le Monde de L'Écriture
Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Abbigails le 17 Janvier 2015 à 15:53:11
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Je suis appuyé contre le cadre de la porte. Je les regarde. Il est allongé sur un banc dans le couloir, la tête sur les genoux de cette femme qui nous fait tous un peu peur.
Madame C. Buy est la directrice de l’établissement. Elle nous connait tous parfaitement. Stricte, toujours tirée à quatre épingles, souvent pince-sans-rire et jamais détendue, elle ne laisse personne indifférent. Elle sait tout, tout le temps, sur tout le monde. Elle ne menace jamais sans être sûre de pouvoir mettre à exécution. C’est pour ça qu’elle nous fait peur, à nous, les élèves : elle peut tout faire. Le moindre faux pas et tout s’arrête ; sauf pour lui.
Ce garçon, sur ses genoux, n’en est pas à son premier faux pas. Elle a plusieurs fois laissé passer. On ne sait pas pourquoi. Personne n’a jamais compris. On l’a même vue lui sourire quelques fois. Mais aujourd’hui, quand elle le regarde, contrairement à d’habitude, elle a l’air inquiet. Comme quelqu’un qui sait qu’il a fait une erreur à laquelle il ne peut rien changer. Comme si elle regrettait d’avoir cru en cet élève plus qu’un autre.
Tout à l’heure, il s’est effondré sur sa table. Une fois de plus. Ça fait quelques années que ça lui arrive maintenant. Il s’évanoui, tombe inconscient et ne réagit à rien pendant cinq à dix minutes. Quand il se réveille, il n’a aucun souvenir ; il est épuisé, ça se voit mais il retourne en classe sans rien dire. Madame Buy lui avait dit que ça ne pouvait pas continuer. Par habitude, aucun d’entre nous n’a réagi. On l’a tous laissé, même si l’on s’inquiétait un peu, comme toujours. Elle est passée par là et l’a aperçu. Elle nous a demandé de le sortir et de l’allonger sur ce banc, puis a fermé la porte de la classe. Ce garçon a besoin d’aide et tout le monde le houspille sous prétexte qu’il « somatise ». Ils ont tort. On le sait. Et s’ils avaient raison ? Ce ne serait pas la bonne solution.
Je le regarde. Je vois combien il se bat. Perpétuellement. Mes traits se tirent sous son effort. Tous les jours, il arrive à l’école, le sourire aux lèvres et demande des nouvelles de tout le monde. Il répond toujours qu’il va bien quand les autres se plaignent : il fait froid, on a des examens bientôt, on est fatigués, etc… Mais lui, non. Lui, il va bien. Tout le monde sait que c’est faux mais ça rassure d’y croire.
Depuis quelques temps, sa vie est devenue une bataille dont il ne laisse rien paraître. Je suis fier de le connaître. J’aimerais être à moitié aussi fort que lui. Il se bat tous les jours pour ne pas perdre connaissance au mauvais moment, au mauvais endroit, pour ne pas effrayer tout le monde, pour aller bien, pour ne pas se blesser. Il se bat contre lui-même pour se réveiller à chaque fois. Il donne tout ce qu’il a pour vivre une vie normale : aller à l’école, faire du sport, sortir avec ses amis mais tout l’en empêche. Aller à l’école l’épuise, faire du sport est dangereux et harassant, sortir entre amis n’a plus de sens. Et par-dessus tout, il n’a pas le temps pour tout ça. Il visite de nombreux médecins chaque semaine, doit rattraper les cours, penser à ses médicaments, il s’effondre cinq fois par jour. Il veut vivre.
Vivre pour lui ce n’est pas draguer les filles, faire du sport, regarder la télévision, jouer à la console, lire, aller à l’école,… Lui, il veut rêver d’un temps où tout était plus facile, guérir, être présent. En fait, guérir n’est plus si important que ça. Il ne demande plus que de savoir ce qu’il a. Ce serait ça, vivre, pour lui : savoir contre quoi il se bat, mener un duel à forces égales. Il est sûr qu’il gagnerait.
Et nous ? Et moi ? Moi, je suis là. Dans l’embrasure de la porte. Je le regarde se battre quand j’ai déjà un peu abandonné. Je ne veux pas me battre pour vivre. Je veux que tout soit aussi facile qu’avant. Je rêve de courir sur les bords de Seine au coucher du soleil, de me coucher et que tout s’arrête. Comme ça. Facilement. Je veux lui tourner le dos et oublier tout ce qu’il signifie. Laisser tomber l’école, le sport, les filles, l’alcool, ma famille, ma jeunesse et ma vie. Je veux tourner les talons et partir loin, sans retour. Le dernier voyage. Celui dont on ne revient pas. C’est de ça dont je rêve la plus part du temps.
Mais quand je le vois, quand je sais la guerre qui se livre en lui, je ne peux m’empêcher de penser que c’est lui qui a raison. Que c’est lui qui m’empêche de partir contre ma volonté. Ce garçon, c’est lui qui me fait vivre.
La directrice, le gifle, une fois de plus. Il ne réagit toujours pas. Je porte la main à ma joue, par réflexe, là où ça devrait faire mal. Je ne peux pas le laisser là, à se battre seul. Seul contre tout. Il a besoin de moi autant que j’ai besoin de lui. Je m’approche alors. Il m’attire plus que je ne le voudrais. C’est cette vie, qui est en lui, qui m’attire. Je m’agenouille près de lui et personne ne semble le remarquer.
Je repousse les voix, qui, dans le fond de ma tête, me crie de tout arrêter, d’abandonner et de partir tant qu’il en est encore temps. Je ferme les yeux, comme lui. Je dépose ma main sur la sienne. Elle est froide. Il devrait grelotter. Mais il ne réagit toujours pas. Je replis mes doigts dans les siens. Nos bras se confondent. Je ne bouge pas, encore dans le doute. Puis, je me penche au-dessus de lui et dépose mes lèvres contre son front avant d’abaisser ma tête encore plus pour que nos fronts se joignent. Il se réchauffe peu à peu. Je sens ses yeux trembler, sa main se resserrer, sa joue le lancer, ses cheveux le tirer entre les doigts de la directrice. Je le sens reprendre vie alors j’hésite un instant encore : serai-je capable de me battre contre moi-même à chaque fois comme cela ? Pourrai-je encore résister à ces voix la prochaine fois ? Serai-je assez rapide ? Pourquoi je ne puis pas partir comme je pense le désirer si fort ? Pourrai-je courir un jour pour le plaisir ? Pourquoi je ne puis me résoudre à partir ? Ce serait si facile. Il suffit que je me redresse et tourne les talons et tout sera terminé. Enfin.
C’est alors que je sens en moi son cœur battre plus vite, son cerveau s’activer : « lève-toi bon sang, tu ne vas pas le laisser te faire ça ».
Parce que ce garçon, qui m’effraie autant que je l’admire, rêve de courir.
Je ne suis pas encore prêt à partir. Pas aujourd’hui. Je dois encore courir, une dernière fois. Alors je me rapproche autant que possible de lui. Je le prends dans mes bras, comme cette peluche que l’on serrait pour s’endormir. Cette peluche dont on disait qu’elle nous porterait chance, qu’elle était notre meilleur ami. Je le serre encore plus fort. Je me sens disparaitre au fur et à mesure que ce garçon, inconscient, se réchauffe. Il cligne des yeux. Bien trop vite. La lumière l’aveugle. Il est perdu. Il devrait être dans la classe avec ses camarades à écouter un cours de français et non allongé inconfortablement les yeux rivés sur la lumière. Quand je disparais enfin, pour lui laisser toute sa chance, il ouvre les yeux en grand.
Je ne bouge pas tout de suite. Je porte mon bras à hauteur de mes yeux. Regarde ma main. Tourne la tête vers la porte fermée où je pensais me trouver quelques instants auparavant. Je ferme la main, la porte à ma joue qui me brûle. Cette fois encore j’ai été plus fort que ces voix, que les doutes, que l’envie d’être au calme. Je sens l’air qui s’insinue dans mes poumons, mon cœur qui bat plus vite qu’il ne le devrait, le regard sévère de la directrice sur moi, mes cheveux dont elle tient une partie dans sa main. Je reste allongé et profite de ces derniers instants de calme plat : je ne pourrai pas courir aujourd’hui mais ça viendra. Parce qu’on le veut tous les deux. Même si c’est notre seul point commun, il suffit. Cet autre, qui veut de plus en plus abandonner, rêve encore de courir ; celui contre lequel je me bats à chaque fois, celui grâce auquel je gagne immanquablement ; cet autre, que je déteste, c’est moi.
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C'est bien écrit. C'est fluide. Les mots se lisent très facilement. J'ai aimé le faite que tu utilises des phrases courtes.
Quant au texte lui même, j'ai vraiment adoré, ça me rappelle, que j'ai une très belle vie, comparé à d'autres.
Les sentiments du personnage, ne m'ont pas laissé indifférent.
Personnellement, je ne peux dire que bravo ...
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Merci beaucoup :)
Même si j'écris sur ce sujet, la vie est rarement aussi triste :-¬?
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Merci beaucoup :)
Même si j'écris sur ce sujet, la vie est rarement aussi triste :-¬?
Ah oui ... je n'en doute point. La vie est vraiment très belle, et je suis content de voir que tu le penses aussi. :)
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Bravo !!!
"Vivre pour lui ce n’est draguer les filles" ce n'est pas
"quand je sais la guerre qui subsiste en lui," Le guerre qui se livre en lui ??
"résister à ses voix la prochaine fois" ces voix
"Je le sers encore plus fort." je le serre
"et je profite de la réalisation qui se fraie un chemin dans mon esprit encore embrumé" Je ne sais pas ce que tu as voulu dire, mais c'est raté. Tu veux dire qu'il a réalisé qu'il n'était pas mort ?
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Merci Georges :D
Pour la dernière phrase que tu cites, c'est une idée que j'ai beaucoup de mal à formuler (d'où le problème de compréhension dans le texte) mais du coup je l'ai enlevée. Il y a en partie cette idée qu'il réalise qu'il n'est pas mort mais il y a un certain calme dans cette situation et un flou (c'est une sensation que j'ai vécue une fois). Bref rien d'important ;)
Merci pour les fautes :-¬?