Quand nous nous sommes croisées sur l'avenue de la République samedi dernier, sa bouche pleine de dents s'est élargie à n'en plus finir, comme si j'étais la plus belle rencontre qu'elle ait faite de la journée. Sylvie approche la cinquantaine, tout le monde lui dit qu'elle ne les faits pas, sans doute pour ne pas la blesser. Aussi bien que l'on puisse « faire un âge », je trouve qu'elle fait remarquablement bien 50 ans. Elle m'a demandé comment j'allais sans desserrer les dents, pour ne pas que je perde une miette de son large rictus. Ça allait merci, j'essayai tant bien que mal de rivaliser avec son explosion de joie un rien exagérée car, au fond de moi, j'ai toujours détesté cette personne.
Sylvie était la responsable du magasin dans lequel j'ai travaillé un temps pendant mes études. Elle l'est toujours. Depuis 20 ans. C'est une personne qui collectionne de nombreux défauts, pas le genre de défauts que l'on peut maquiller en qualités lors d'un entretien d'embauche. Non, Sylvie n'est pas trop perfectionniste, ou trop exigeante envers elle-même. Sylvie est hypocrite, lunatique mais surtout, ouvertement raciste et homophobe. Elle fait des régimes en permanence pour garder une ligne qu'elle
n'a jamais perdue depuis ses 18 ans. Lorsque je l'ai revue, elle affichait toujours ce même teint orangé, à la limite du surnaturel. Tout droit sortie de sa cabine de bronzage, elle a commencé à me parler du temps et de la chaleur qu'il faisait pour un mois de mai, ce n'était pas possible!
« Et vous alors, que devenez vous? »
La question que je redoutais tomba, j'y répondis évasivement et lui laissai le soin de poursuivre cette conversation qui s'orientait dangereusement sur la situation économique désastreuse de notre pays. Comme toutes les personnes qui ont un avis sur tout, Sylvie parle beaucoup. Alors que j'écoutai son monologue dépourvu de toute originalité sur les causes de la hausse du chômage en France (les immigrants n'y sont pas pour rien me dit-elle sous le ton de la confidence), j'aperçus aux coins de ses yeux, de petites rides témoignant du nombre incalculable de sourires forcés qu'elle avait dû distribuer dans sa vie. Elle tenait dans sa main un sac du Comptoir des Cotonniers, tellement son genre! En revanche, ce qui l'était moins, c'étaient les deux petites poignées d'amour qui se dessinaient sous sa robe en soie grise. Les effets de la ménopause pensai-je.
Elle n'était plus ma boss, pourtant à son contact je redevenais la parfaite employée souriante que j'avais été. Je regardais ses lèvres bouger sans entendre les mots qui en sortaient, un don que j'avais très vite développé en travaillant avec elle. Sans doute le jour où elle m'a ordonné de balancer à la poubelle tous les CV que je recevais de filles noires, arabes ou grosses. Ou peut-être était-ce le jour où elle m'a demandé de m'occuper d'une cliente asiatique car elle, les jaunes, elle était pas capable!
« Je suis contente de vous avoir revue en tout cas, prenez soin de vous. »
« Oui, moi aussi ça m'a fait plaisir » mentis-je.
Je ne sais pas pourquoi cette femme m'avait toujours adorée, je devais être une très bonne comédienne pour qu'elle ait toujours cru que c'était réciproque. Je la regardai partir, les clefs de son 4x4 à la main, satisfaite de notre échange et me souvins soudain d'une chose qu'elle m'avait confiée un jour.
« Vous savez ce qu'on dit en management? Que l'on recrute souvent des personnes qui nous ressemblent »
C'est elle qui m'avait recrutée, je ne sais pas ce que je dois en penser.