Il est mort.
MORT.
Disparu à jamais.
Je suis restée là, plantée devant la tombe. Je voulais tout arracher, hurler comme une démente.
Aucune vie. Rien. Un total gâchis. Toute cette vie n’aura été qu’un gâchis. Je n’ai pas su voir l’inexorable déchirure, le mal qui nous rongeait. Je n’ai rien vu, rien compris et pourtant j’ai beaucoup réfléchi. J’ai retourné mon cœur et ma tête dans tous les sens pour résoudre des problèmes qui n’existaient pas, pour oublier ceux qui étaient là, cachés en tapinois.
J’ai tout fait de travers. Tout. Même ta mort, je l’ai ratée. Je n’ai pas été là quand tu as rendu ton dernier soupir ou plutôt ta dernière goutte de sang. On ne m’a pas laissée entrer à l’hôpital et je n’ai même pas pu assister à tes funérailles tellement j’étais mal.
Je me suis battue comme une forcenée pour récupérer quelques-unes de tes affaires. C’était pas grand chose. Tes vieux disques, tes bouquins et puis un de tes pulls. Pourquoi ai-je pris ça ? Je n’en sais rien, je les ai presque arrachés aux mains de ta mère et je me suis enfuie comme une voleuse.
Si tu me voyais… Tu aurais bien honte. Tu ne m’as jamais connue très gaie mais en ce moment, c’est pire que tout. Rien ne me touche. Tout me met les larmes aux yeux.
Ce n’est même pas une tristesse majestueuse. C’est tout le contraire, une tristesse hystérique, désespérée, larmoyante et pleine de morve. Le sol est jonché de mouchoirs et j’ai le teint d’un clafoutis raté. Ils ont beau dire que ce n’est qu’une mauvaise passe, qu’il faut que je fasse mon deuil, je sais que je ne le ferai jamais. Ça fait depuis des années que je suis en deuil. Je l’étais déjà avant que tu meures. Il a juste pris quelques kilos.
Je voulais n’en faire qu’à ma tête, tout comme toi, on a construit un projet ensemble, ça a raté. Chacun a suivi son idée et maintenant je me retrouve toute seule et sans aucune idée.
Le vide. Le néant.
Enfin, pas tout à fait.
Il y a toujours ton projet. Le tien. Celui que je n’ai jamais partagé ni compris.
Peut-être que je pourrais au moins faire une chose de ma vie, de sorte qu’elle n’ait pas été qu’une succession de vaines espérances et d’échec. Peut-être que je pourrais le faire pour toi, ce projet. Comme ultime cadeau. Ou plutôt comme premier cadeau. T’ai-je apporté quelque chose hormis quelques moments chaleureux et beaucoup d’ennuis ? Je ne crois pas. Je n'en sais rien.
J’en sais rien. Je le disais souvent, ça. Elle ne veut rien dire cette phrase. On sait toujours quelque chose. C’est juste qu’on ne veut pas le dire. De peur de blesser l’autre, de peur de commettre l’irréparable par quelques mots. Ah, pour ça, on peut dire que j’étais froussarde !
Ce qui fait que maintenant je parle toute seule. C’est plus facile. Je ne risque pas de recevoir des paroles blessantes. Je ne risque pas de te blesser.
Mon existence est décidément bien pathétique. Tu avais raison au fond. Ça aussi tu me le disais souvent, que j’étais pathétique.
J’ai allumé l’ordinateur et foncé sur la page internet.
Rien.
Pas de messages.
C’est normal, on a encore jamais vu de borne internet dans une tombe.
Je suis restée plantée là comme une idiote devant tes derniers mails à fixer ton nom. Jusqu’à ce qu’un déclic se fasse. Je suis partie en courant chez toi. Manque de bol, ta mère n’était pas là. Retenant une crispation grandissante, je me suis amusée à monter et descendre les escaliers. Puis je l’ai vue. Je l’ai littéralement agressée en lui arrachant son sac pour ouvrir moi-même avec ses clefs. Elle a juste eu un hoquet de surprise. À croire qu’elle a l’habitude de ce genre de comportement ou bien que ma réputation m’a précédée. J’ai couru dans ta chambre.
L’horreur. Pas d’ordinateur.
Et me voilà à trépigner comme une gamine de trois ans pour savoir où est-ce qu’elle a pu mettre ce fichu ordi.
Elle refusait de me le céder – vu mon état démentiel, je la comprends tout à fait – même pour tout l’argent que je lui proposais. J’ai dû abandonner la partie, déconfite.
Mais dès que je suis rentrée chez moi, cette folie m’a reprise et je suis retournée me connecter à l’adresse si connue du forum. J’ai dû passer des heures entières à tenter de trouver ton mot de passe. Et finalement la page s’est ouverte à ton nom. J’ai fait des cabrioles sur un vieil air de Mozart pendant près de deux minutes avant de me mettre à envoyer une foule de messages sous ce nom si chéri. J’ai même posté des textes, des textes que j’ai moi-même écrits en imitant ton style. Sache que j’en ai bavé.
Mais ça a marché. Personne n’a su que tu étais mort.
Je suis devenue toi. Toi. Comme je l'ai toujours voulu.
Un rêve. Mon rêve.
Pathétique.