Anastasia venait de finir sa journée lorsque les cloches de l’église sonnèrent 18 h, encore une portion de vie gâchée pensait-elle secrètement. Son quotidien lui pesait un peu plus de jours en jours et rien ne semblait la soustraire à sa monotonie. Comme d’habitude, elle rentra chez elle, le pas traînant entre les différentes stations de métro qui la séparait de son domicile. Tout en parcourant son monde, elle s’amusait à lire la vie des gens dans leurs gestuelles. Des tics nerveux ? Une démarche impériale ? L’esprit d’Anastasia était rempli de ces images à la frontière du réel et de l’imaginaire. Elle se sentait à la fois juge et criminelle de caractériser ainsi des inconnues. Elle observait, d’un regard attentif, les expressions des passants : Tristesse et lassitude, chacune de ces expressions étaient à la fois une copie de celle de leurs voisins et unique en soi. Elle aimait cela car plus qu’un simple jeu d’indice, elle s’imaginait telle une détective lire, décortiquer, comprendre et analyser l’esprit des gens. Ce jeu primaire l’amusait et l’occupait dans ses transports. Anastasia aimait à rêver son monde, car celui qu’on lui imposait était trop terne. Un empilement incessant de fer et de chaire dont les aboutissants lui échappaient encore.
Assise dans le métro, le vacarme métallique du wagon, les discussions de la foule et le cliquetis incessant de la progression du train sur les rails l’agressaient. Elle avait toujours privilégié les environnements calmes et le silence aux lieux assourdissant qui l’empêchait de réfléchir. Plus que le bruit et la vue, l’environnement troglodyte du réseau métropolitain était brûlant. Les grilles d’aération des stations disposées sur les quais ne suffisaient pas à évacuer l’air nauséabond de la ville souterraine. Les vitres étoilées d’impacts du métro, le gris des parois, les lumières des néons… Tout cet univers donnait à la cité des airs monstrueux. Souvent, elle percevait ce monde comme un mille pattes géant : sinueux et cauchemardesque. Les rares couleurs présentes étaient celles des publicités qui étouffaient l’esprit de gens. Souvent, elle se demandait comment les pensées des inconnues qu’elle côtoyait évoluaient. Si comme la ville, leurs esprits aussi étaient emplis de rêves de grandeur. Elle n’était certaine que d’une chose, leur imagination s’était éteinte depuis longtemps. La masse informe des passants, tous habillés de costumes cavalaient au hasard des stations de métro dans un but inconnu.
Lorsque son quotidien devenait trop intenable, elle s’évadait : très jeune elle avait lu des livres qui l’avaient changé : « Alice au pays des Merveilles » et ses suites. Peu être l’avait-elle découvert trop jeune. Le fantastique s’enchevêtrait au réel dans sa tête et rendait son quotidien supportable. Ces livres que ses relectures assidues avaient mis dans un état lamentable. Plus que des livres, ils constituaient pour elle de véritables reliques de son passé.
Le métro arriva à la station de la jeune femme, elle se leva et sortit d’un pas lent, de la fournaise. Anastasia était une femme effacée, elle n’avait guère plus de 25 ans mais déjà, ses capacités créatrices lui avait valu la chance de se faire une place en ce monde. Solitaire de nature, elle n’avait vécu durant sa courte vie que de courtes aventures amoureuses qui ne lui avaient laissé qu’un gout amer en bouche. Avec le temps, elle avait réussi à se constituer un masque à l’épreuve du monde déshumanisé dans lequel elle vivait.
Les publicités jalonnaient son retour chez elle. Ainsi elle parcourut durant de longues minutes les couloirs tentaculaires du métro. Au loin, devant-elle, Anastasia vit apparaître la lumière en provenance de l’extérieur, elle accéléra alors le pas et sortie des tunnels accompagné de la foule qui l’entourait encore. Anastasia progressait maintenant dans la rue. Les rares rayons du soleil perçaient timidement à travers le smog de la cité. Un vent tempétueux soulevait çà et là des tourbillons de poussière qui disparaissaient ensuite au hasard des rues.
Son retour chez elle se passa sans vague et sans extravagance, il arrivait de temps à autre que son esprit divague et alors, perdu dans son imaginaire, dès qu’elle percevait une ombre étrange, un mouvement trop irrégulier, elle ne pouvait empêcher son esprit de s’envoler vers ses mythologies, parfois sa cervelle travaillait plus vite que ses sens et c’est ainsi qu’il lui semblait réellement apercevoir des géants noirs traverser la route, des araignées cauchemardesques foncer vers elle mais parfois, au gré de ses humeurs… des images magnifiques lui venaient, des aigles aux plumes d’argent faisaient leurs nids au sommet des gratte-ciels verts émeraudes. Des forêts luxuriantes remplaçaient dans son esprit les tours de la ville ne serait-ce que quelques instants. Mais toujours, la façade de son immeuble noirci par la pollution la ramenait à la réalité tant elle l’écœurait. Elle entrait alors et constatait encore une fois la panne de l’ascenseur qui durait depuis maintenant deux mois. Montait chez elle, cinquième palier, le gris et la saleté des murs la déprimaient toujours. La clef dans la serrure, la porte grinçante et elle était de retour chez elle.
Son appartement contrastait totalement avec la ville, les couleurs, les plantes, les meubles, les livres constituaient son univers. Il n’y avait qu’en cet espace qu’elle se sentait à l’aise et pour rien au monde elle ne se serait pliée au traditionnel gris de la ville.
Anastasia s’était amusée durant de longues heures à décorer chaque pièce avec une décoration unique. Dans le salon qui était son espace de détente et de création de la jeune femme, elle avait souhaité reproduire un environnement naturel, c’est ainsi qu’elle peignit alors les murs de son salon de vert, qu’elle y apposa ses arabesques colorés. Des dessins d’arbres et de feuilles recouvraient de cette façon les parois, le sol et le plafond de telle sorte que nulle personne ne put se croire en réalité dans la cité géante. L’ameublement y était simple, son bureau et sa chaise étaient faites d’un bois clair et lumineux, les plantes ornaient harmonieusement la pièce la laissant respirer. L’illusion de la forêt y était presque parfaite. Par un procédé inconscient, la fraicheur de l’air du salon était sans pareil. Elle avait posé la première pierre de son univers et s’enquit alors de continuer avec le reste de l’appartement. Pour sa chambre, Anastasia avait été désireuse d’y voir une décoration aérienne. Les murs y étaient d’y bleu céleste, d’ailleurs toute la pièce avait été établie sur ce modèle. Le bleu y était présent du sol au plafond. L’on se sentait flotter dans cet espace azuréen et n’importe qui aurait pu penser que nul tourment n’aurait jamais pu atteindre ce refuge.
Finalement, la salle de bain n’avait pas été bannie de toute décoration, Anastasia y avait reproduit du mieux qu’elle pu la décoration d’un vieux paquebot. Elle avait donné un aspect volontairement vieilli à la pièce. Les teintes de métal rouillé ornaient l’intégralité de la pièce tout comme ses arabesques d’un bleu profond évoquant celui des fonds marins. De faux hublots y régnaient même sur les parois afin d’y reproduire autant qu’elle pouvait l’intérieur du Nautilus. Cependant, lors de son emménagement, la jeune femme avait trouvé une pièce étrange n’ayant aucune fonction définie. Trop petite pour en avoir un quelconque usage, elle avait décidé par un de ses traits de caractère incertains, de la peindre entièrement en noir et de l’aménager uniquement d’une chaise en bois sombre. La fenêtre de cette pièce donnait directement sur une ruelle peu éclairé d’où l’on pouvait voir l’escalier de secours de l’immeuble voisin. Elle même ne savait pas pourquoi cette pièce lui était indispensable. Dans son appartement où le confort et le bienêtre était une priorité, cette pièce contrastait et n’en paraissait de plus malsaine. Anastasia n’osait d’ailleurs presque jamais s’y aventurer mais sa simple présence lui suffisait à lui inspirer des histoires. Cette pièce seule ne semblait pas appartenir à l’appartement. Caché dans un recoin de la chambre, caché à moitié par un meuble, accessible uniquement par une porte d’un mètre de haut. Tout définissait cette pièce comme étrangère au havre de paix d’Anastasia. Elle osait uniquement rentrer dans cette salle maudite lors des grosses déprimes où l’on ne souhaite pas relativiser ses peines mais explorer d’avantage l’expérience.
Dès qu’elle eut franchi le seuil de sa demeure, Anastasia se traîna vers le salon, les idées vagues, elle faisait le point sur la journée. Elle avait été embauchée deux années auparavant en tant que chroniqueuse dans un journal local. Plus précisément, son travail consistait en l’écriture de brèves histoires. L’édition la soumettait à d’assez strictes réglementations et la laissait qu’en de rares occasions la joie s’épanouir pleinement. Son attrait pour la création ne s’en retrouvait que plus frustré. Installé à son bureau, elle réfléchissait déjà à son prochain papier, la tête entre les mains, elle s’interrogeait sur son fond et sa forme. La fatigue l’atteignait … Elle se leva alors et pris la direction de la salle de bain. Il fallait qu’elle se détende. La ville claustrophobique lui avait rarement fait autant d’effet. Elle sentait encore peser sur elle l’atmosphère étouffante de la cité. Elle se fit couler un bain en repensant encore une fois à son article du lendemain.
Assise sur le sol à coté de la baignoire, Anastasia était perdue, jamais l’inspiration ne lui avait autant manqué par le passé… mais ces temps ci, une nervosité pernicieuse commençait à l’atteindre pour des raisons jusque là inconnues. Le bruit de l’eau la calmait un peu. Finalement elle se mit à nue et entra la plus calmement possible dans son bain.
Ancienne version du texteDésolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.