Le Monde de L'Écriture
Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Georges Cloné le 02 Décembre 2014 à 17:34:05
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Je criais sous la bouche tendre, la langue gourmande, les doigts agiles de Lydia. Les orgasmes me ravageaient, mais mon amante et épouse ne me laissait pas retomber de la vague de plaisir. Le climax durait depuis plus d’une demi-heure ; le visage rougi par l’afflux de sang, les veines du cou saillantes, les muscles tétanisés, je m’offrais totalement sur le lit, chevilles nouées sur ma nuque grâce à ma souplesse de gymnaste. Quand le divin et diabolique supplice cessa, quand mon amante estima que je lui avais assez donné, je suis retombée inerte sur le drap trempé de sueur et de cyprine.
Plus tard je me suis blottie contre Lydia et l’ai embrassée longuement dans le cou, léchant la sueur qui perlait sous son épaisse chevelure noire. Je songeai tristement que bientôt, sous l’effet de la chimio, cette superbe crinière d’amazone indomptable joncherait le sol.
Le crabe dévorait le foie et les reins de Lydia. Hier, elle était revenue décomposée du CHRU de Grenoble, avec les derniers bilans. Catastrophiques : une opération n’était même pas envisageable, et elle devait décider rapidement si elle acceptait de passer par la case chimio.
Lydia, je la connaissais depuis trois ans seulement pour l’avoir rencontrée lors du mariage de mon binôme d’université. Elle était une amie d’enfance du marié et paraissait seule quand je l’ai vue. Strauss déroulait son beau Danube bleu ; les anciens valsaient et les jeunes buvaient. Moi, je m’emmerdais ; après une coupe de champagne – disons trois – j’étais un peu pompette. J’avais mal aux pieds dans mes escarpins bleus à talons trop hauts, ma petite robe rouge moulait trop mes fesses et était trop courte ; de plus, les bretelles tombaient sans arrêt, dévoilant celles de mon soutien-gorge en dentelle noire et le galbe de mes seins.
Elle était appuyée contre le chambranle d’une porte, un genou plié, le pied droit à plat contre le mur. Sa longue robe prune rehaussée d’un jabot de dentelle noire moulait son corps comme une seconde peau. Elle ressemblait à une odalisque persane ; sa longue chevelure noire nouée en une tresse épaisse ramenée devant elle descendait plus bas que sa poitrine menue. Elle avait compris que je la regardais et avait tourné la tête vers moi. Mon cœur s’est arrêté à l’instant où ses yeux sombres ont plongé dans les miens. Je n’étais plus maîtresse de mon corps ; mes jambes m’ont portée vers elle comme par magie.
— Bonsoir, jeune fille aux yeux bleus, me dit-elle en me jaugeant d’un air grave.
Sa voix était douce et un peu voilée, sensuelle et pleine de promesses. Je suis restée figée, hors du temps, n’entendant plus la musique pourtant puissante. Un sourire a soulevé les commissures de sa bouche, un sourire moqueur mais aussi compréhensif, comme si elle savait dans quel abîme j’étais tombée.
— Je m’appelle Lydia, je suis célibataire, j’ai trente-deux ans et j’aime les femmes, exclusivement. Les belles femmes, comme toi.
Je ne pouvais pas parler, oh non, pas avec cette boule dans la gorge, cette boule qui enflait, je ne respirais plus, mes jambes... Elle m’a soutenue et serrée contre elle, ma poitrine s’est écrasée cotre la sienne. Mon cœur battait comme un tambour du Bronx, menaçant de couvrir la musique viennoise. Lydia a déposé un petit baiser tendre sur le bout de mon nez et soudain tout est revenu : les sons, les couleurs, mes forces.
— Tu viens danser ? Moi, c’est Alice, et je viens de rencontrer la reine de Cœur, je crois.
Main dans la main, nous avons franchi les quelques mètres qui nous séparaient de la piste, et nous avons commencé à évoluer sur le parquet verni. Pieds nus, Lydia était aussi grande que moi avec mes talons ; pourtant, je mesure presque un mètre quatre-vingts. Et elle dansait... Je danse bien, j’ai appris toute jeune, je suis souple et raisonnablement sportive ; mais Lydia, elle... Elle vivait, elle respirait la danse. Tout naturellement, c’est elle qui a conduit le couple, tout de suite. Et ça n’a pas changé depuis.
Ont suivi trois années de bonheur, de complicité, de fous-rires, d’émotions partagées. Les trois plus belles années de ma vie. J’avais vingt-deux ans quand je l’ai rencontrée, plus de famille : père décédé, mère alcoolique et dépressive qui avait disparu un jour de mars trois mois plus tôt. Pas de frère ni de sœur, peu d’amis : elle a été tout de suite le centre de mon existence. « La première, la dernière, mon tout, la réponse à tous mes rêves, mon soleil, ma lune, mon étoile filante. Ma part de merveilleux. » (Barry White).
Nous étions mariées depuis peu, la loi sur le mariage lesbien n’ayant été votée que récemment en France. J’assistais Lydia dans son activité lucrative d’architecte d’intérieur et j’étais son amante, son jouet, soumise à ses moindres désirs. Je l’adorais, j’allais au devant de ses phantasmes et les faisais miens, sans réserve.
Et là, devant les analyses, les histogrammes, les commentaires froids et mesurés des professeurs, nous étions confrontées à l’ultime, à l’indicible.
Un soir, alors que la maladie creusait ses yeux magiques et brouillait son teint de reine, je me suis agenouillée devant son fauteuil, dans notre salon douillet.
— Lydia, j’ai beaucoup réfléchi à nous, à la vie.
— C’est dur pour toi, je le sais.
— Je veux partir avec toi, en même temps que toi.
— Alice, ce n’est pas possible, tu ne peux pas...
— Je n’ai que toi, je t’aime tellement ! Tu crois que je pourrai vivre sans toi ? Que je pourrai respirer sans entendre ton souffle dans notre chambre ? Que je pourrai manger, boire, sans avoir tes doigts pour essuyer ma bouche ?
— Oui, tu as intérêt à y arriver, crois-moi. Je ne t’ai pas épousée pour que tu t’écroules comme une merde quand plus rien ne va ; je t’ai épousée pour que tu vives, pour que tu deviennes.
Elle élevait la voix, elle criait, et je réalisai alors que je ne l’avais jamais vue en colère. Pas comme ça, ni surtout contre moi. Ses yeux étincelaient, sa bouche éructait.
— Alors je veux que tu te battes, que tu surmontes ton chagrin. Quand je mourrai, je sais bien que tu mourras un peu. Un peu. Tu as quel âge, vingt-cinq ans, presque vingt-six ? Moi, j’aurai eu la chance de vivre trente-six ans, la chance, tu entends ? Alors je t’interdis de mourir, de seulement penser à mourir à vingt-cinq ans.
— Mais je ne pourrai pas...
— Mais je m’en fiche de tes raisonnements à la con ! Moi, je te fais un deal : interdiction de mourir avant trente-six ans. Comme moi. Dix ans. Dix ans sans moi.
— Lydia ! C’est pas...
— Dix ans après ma mort, si ta vie est pourrie, nulle, sans aucune joie, aucun réconfort, alors là oui, je t’autorise à mourir. Pas avant, pas un jour avant. Tu as compris ?
— Oui. Je... Je m’excuse, Lydia, je ne voulais pas te mettre en colère comme ça.
— Tu y es arrivée. Bon sang, tu es jeune, belle comme un rêve, intelligente, et tu veux casser tout ça ? Réveille-toi, je t’aime. Et là tu voudrais me faire regretter de t’aimer ? Tu vas vivre, bon sang, tu vas vivre non pas sans moi, mais pour moi, tu vas t’amuser pour moi, tu vas aimer à nouveau, jouir encore. Tout ça pour moi, pour toi, pour nous !
Alice posa la tête sur la cuisse de Lydia et pleura alors que la main de la femme de sa vie caressait ses cheveux. Elle n’avait pas le choix, elle vivrait. Dix ans.
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J'ai beaucoup aimé ton texte. Le style est fluide, accrocheur, touchant. Néanmoins j'ai trouvé certaines descriptions peut-être un poil trop longues, mais rien de méchant.
J'ai beaucoup aimé ton texte, parce qu'on ressent, dans les mots, dans les descriptions, le recit, une réelle authenticité qui s'en dégage.
Je trouve que la narration manque un peu d'émotion, mais tes personnages, tes dialogues et l'histoire elle-même sont vraiment touchants, et de plus ta façon de raconter les rend vivants et d'autant plus attachants.
Désolé de ne pouvoir développer davantage ma critique mais, je ne vois rien qui ne soit pas à garder précieusement ici, je te tire mon chapeau ^^
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Merci.
J'ai tendence à faire du pointillisme : enchaîner des séquences descriptives un peu comme des perles. Faut que j'améliore le lien entre, mais c'est galère.