Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Kersenne le 18 Novembre 2014 à 14:36:32

Titre: Souffle
Posté par: Kersenne le 18 Novembre 2014 à 14:36:32
Bonjour!

Cela fait longtemps que je n'ai rien publié (mes études me prennent beaucoup de temps) mais ça se calme en ce moment alors j'espère pouvoir commenter et poster plus souvent :)

Voici ici le suite et fin d'une histoire courte que j'avais publié il y a quelques semaines, tout commentaire pour l'améliorer est bienvenue!

Kersenne

Inspire. Expire. La respiration lente, calée sur un rythme régulier, imperturbable. Inspire profondément. Doucement, elle laisse s’échapper le souffle et l’envoie à travers les arbres vers sa proie. Un peu plus à droite... Oui, là. Elle ferme les yeux et se concentre pour appeler l’autre, lui donner vie. Elle sourit quand elle se voit de l’autre côté de la clairière, nue, tapie entre les arbres et prête à bondir sur la biche pour la chasser. Elle hoche la tête imperceptiblement mais cela suffit ; son autre jaillit du couvert des arbres en poussant un cri aigu, imitant le sifflement des rapaces, et se jette sur la biche. L’animal s’enfuit devant la menace en détalant vers les arbres. La lance tendue devant elle, elle attend, attend que l’animal passe à quelques centimètres d’elle pour planter la pointe acérée dans son flanc puis sauter par-dessus le tronc couché qui la cachait, poignard à la main, pour trancher la jugulaire de l’animal et lui épargner d’inutile souffrance. Le tout ne prend que quelques secondes. Son autre la rejoint bientôt et l’aide à charger le corps sur ses épaules. Du sang lui goute le long du dos.

-   On ne pourra plus continuer longtemps, souffle-t-elle. Ils vont finir par s’en rendre compte et par venir me chercher.
-   Je ne les laisserai pas faire. Tant que je suis là, je ne les laisserais pas t’avoir, répond son autre. 

Elle hoche la tête mais sait qu’il ne lui reste plus beaucoup de temps. Doucement, elle inspire et le souffle lui revint. Vaillamment, elle se met en route. Il lui faudra plusieurs jours pour retrouver ses nijaks, mais cela ne lui fait pas peur.

La plaine s’étend devant ses yeux fatigués. Enfin, elle retrouve ses terres natales, là où paissent les troupeaux de chevaux sauvages et où les siens élèvent les Makara, ces chèvres immenses aux cornes recourbées. La plaine se déroule entre les versants abrupts des montagnes, ondulant avec indolence d’un bout à l’autre du pays et laissant les vents incessants la balayer, parfois insouciants, parfois rageurs. Elle inspire autant que ses poumons le peuvent et se remplit de cet air qu’elle n’avait plus senti depuis tant d’années. L’extase de retrouver son cet univers où elle est née et où chaque pierre, chaque plante, chaque arbre porte un nom et un esprit l’emplit. Elle les entend l’appeler, lui sommant de respecter les coutumes de son peuple en honorant les Ysbrids. C’est d’ailleurs pour honorer cette promesse qu’elle a tuée la biche. Avec cérémonie, elle la dépose sur l’herbe grasse et riche et entonne le chant de la Vie et de la Mort.. Bientôt, elle joint son propre sang au chant, le versant sur l’animal mort. Puis, d’un geste décisif, elle s’empare de son poignard et tranche net ses longs cheveux. Tout en continuant à chanter, elle y tresse le glyphe des Ysbrids. L’ouvrage achevé, elle le dépose solennellement à côté de la tête de la biche et achève son chant. L’esprit serein, elle se sent enfin en paix avec sa terre, qui l’accueille en son sein comme un enfant aimé trop longtemps pleuré. Elle se relève et, guidée par les voix des Ysbrids, court retrouver sa famille. Les nijaks l’ont entendu revenir, et ils l’attendent.

Ils avaient échoué, et ils le savaient. La frustration, l’incompréhension et la colère pouvaient se lire dans leurs yeux, et elle la savourait. Elle n’était peut-être pas libre, mais son autre l’était. Rien ni personne ne pouvait la retenir ni l’enfermer. Son autre avait rejoint sa terre natale. Elle deviendrait un être à part entière et non plus juste une copie. Elle survivrait, libre.

-   Je n’ai plus de raisons d’être ici, elle murmure dans les confins de sa prison.

Dans un dernier soupir, elle laissa la lame du couteau glisser le long de ses veines et entonna le chant funéraire des Ysbrids. Déjà, elle les sentait venir la chercher pour la ramener en leur sein.

Soudain, c’est comme si on lui arrache une partie d’elle-même. . Son nom lui est transmit,  Tuma et c’est à elle maintenant de préserver sa liberté. Elle sait qu’ils vont venir la chercher comme ils l’ont toujours fait, mais cette fois est différente car elle a réussi là où elle avait échouée auparavant : elle a enfin rejoint sa terre natale, celle des nijaks. Elle a du sacrifier trois de ses autres pour cela et ses vies lui sont dorénavant comptées, mais cela ne l’inquiète pas. Ses tortionnaires peuvent bien venir la chercher, jamais ils ne la trouveront. La plaine sait protéger ses secrets.

Son frère, fièrement juché sur son imposant étalon gris, est le premier à l’apercevoir. Son cri se répercute contre les parois rocheuses des montagnes et résonne dans toute la plaine. Il lance sa monture au galop et rejoint sa sœur, impatient de pouvoir la serrer dans ses bras après trois années perdues. A peine arrivé-t-il à sa hauteur qu’il saute à terre et referme ses bras puissants sur elle. Tuma lui rend son étreinte avec au moins autant de force. Des larmes roulent sur ses joues ; elle a attendu ce jour depuis si longtemps. Ensemble, ils chevauchent jusqu’au camp ou le reste du clan l’attend, un festin prêt pour célébrer son retour. 


-   Que t’ont-ils fait, là-bas ? lui demande son frère le lendemain.
-   Des choses horribles, Tuma répond dans un murmure.

Il attend qu’elle continue, mais Tuma se tait. Elle ne veut pas partager les horreurs qu’elle a subit. Ceux qui l’ont emprisonné voulaient savoir comment elle pouvait être à plusieurs endroits à la fois, d’où elle tirait ce pouvoir et surtout, comment ils pouvaient s’en emparer, mais jamais elle ne leur a révélé son secret. Elle a payé le prix de son silence et de sa liberté de ses vies et maintenant, il ne lui en reste qu’une seule et précieuse.

Soudain, la Corne retentit. Des intrus viennent de pénétrer les plaines. Tuma se lève et s’empare de sa lance mais son frère pose une main sur son bras pour l’empêcher de sortir.

-   Ca pourrait être eux. Tu ne devrais pas y aller.
-   Je suis de retour, Styrka. Les plaines sont ma demeure et il est mon devoir de les protéger, d’autant plus contre ces envahisseurs.
-   Les Ysbrids ont pleuré ton départ, Tuma. Ils ne s’en remettront pas si tu disparais encore une fois.
-   Ca n’arrivera pas.

Elle ne lui laisse pas le temps de répliquer et sort en courant de la yourte. Déjà, les hommes et femmes du clan se préparent, munis de lances et de frondes et enfourchant leurs montures. Tuma attrape une Makara par les cornes et saute sur son dos. Sans attendre, elle part vers l’origine de la menace. L’esprit du vent Vinden les guide, elle et ceux de son clan. Il ne leur faut que peu de temps pour découvrir le groupe d’intrus, cachés dans leurs engins bruyants. Tuma les reconnait immédiatement et une rage sourde brûle dans ses veines. Les Ysbrids lui offrent une chance de se venger et elle ne compte pas la laisser passer. Tuma met pied à terre et laissa la Makara brouter. Les autres font de mêmes; l’approche se fera à pied.

Tuma inspire. Il ne lui reste qu’une seule vie. Tous la regardent, attendant. Elle expire doucement et laisse le souffle voler devant elle, libre. Elle le guide à travers la plaine vers leurs ennemis. Là... Son autre apparait droit devant eux, nue. L’engin fait une embardée pour l’éviter tandis qu’elle se met à courir, bondissant dans les hautes herbes comme une gazelle.  Sur un signe de Tuma, tout le clan charge à sa suite. Leurs ennemis commencent à tirer avec leurs armes mortelles et une douleur insoutenable la transperce soudainement. Ils ont touché son autre.

-   Non, souffle-t-elle, non !

Elle inspira profondément mais son autre est trop touchée pour revenir. Tuma doit absolument arriver à elle avant les autres, sans quoi elle va perdre sa dernière vie. Elle se met à courir, à courir si vite qu’elle dépasse les hommes de son clan, dépasse les intrus dans leur engin et arrive au niveau de son autre quelques secondes avant l’ennemi. Elle pose sa main sur son épaule et inspire précipitamment, mais rien ne se produit. Paniquée, elle réessaye, encore et encore, mais son autre reste là, allongée sur la terre dure.

-   Non, non ! crie-t-elle, désespérée.

Un homme l’attrape par le bras et la tire violement en arrière. Elle tente de le repousser, le griffe, le mord, mais l’homme ne la lâche pas. Tuma hurle, se débat, mais il n’y a  rien à faire. Elle a perdu. Son cœur ne bat plus que pour elle, son esprit ne connait plus que la solitude d’être seule dans son corps. L’homme la traîne dernière lui et veut la forcer à monter dans l’engin, mais elle refuse d’être enfermée à nouveau, sans plus avoir aucune chance de sentir le vent sur sa peau et le souffle des Ysbrids dans son cœur. Alors elle entonne le Dernier chant. Tous les membres de son clan s’arrêtent net. Leurs ennemis, incertains, se tournent vers elle sans savoir quoi faire. Son frère crie mais elle ne s’arrête pas. Le vent se lève le premier, puis l’eau rugit, le feu frappe et enfin la terre  hurle. Son clan est depuis longtemps parti s’abriter mais les intrus sont toujours là. Ils ne savent pas ce qui les attend, les ignorants. Ils essayent en vain de l’arrêter et quand le chant vient à sa fin, les Ysbrids frappent de toute leur puissance et emportent tout dans leur rage.

Il ne reste qu’elle.

Les Ysbrids viennent la cueillirent, petite pousse unique retournée à la plaine.   

Titre: Re : Souffle
Posté par: Olibrius le 18 Novembre 2014 à 18:46:46
Bonjour Kersenne !

Peut-être que ce serait mieux si tu mettais d'abord le début de ta nouvelle, et ensuite cette suite-là, non ? Parce que là, du coup, on risque d'est un peu paumés, et c'est difficile de retrouver le début de ta nouvelle avec tous les textes du MdE ^^

[EDIT] : Hum, j'ai rien dit, la prochaine fois je ferai plus gaffe. Honte à moi, je poste un commentaire (constructif cette fois :mrgreen:) tout de suite !
Titre: Re : Souffle
Posté par: Kersenne le 18 Novembre 2014 à 19:16:33
Bonjour Olibrius!

j'aurais du préciser que c'est là toute la nouvelle :)
J'ai modifié le début de la nouvelle en prenant en compte les commentaires précédents, du coup, ce que j'ai posté est la nouvelle complète.

Mais si, même complète, la nouvelle n'est pas claire, c'est une bonne remarque pour moi! Peux-tu me dire ce qui est confus, plus précisément? Comme ça je peux améliorer mon texte.

Merci!
Titre: Re : Souffle
Posté par: Georges Cloné le 18 Novembre 2014 à 19:27:55
J'ai pas tout compris mais j'aime bien le rythme. Comme quoi...

Doucement, elle inspire et le souffle lui revint.  Lui revient, car tu es au présent
id ici :
Dans un dernier soupir, elle laissa la lame du couteau glisser le long de ses veines et entonna le chant funéraire des Ysbrids. Déjà, elle les sentait venir la chercher pour la ramener en leur sein.
Ils avaient échoué, et ils le savaient. La frustration, l’incompréhension et la colère pouvaient se lire dans leurs yeux, et elle la savourait. Elle n’était peut-être pas libre, mais son autre l’était. Rien ni personne ne pouvait la retenir ni l’enfermer. Son autre avait rejoint sa terre natale. Elle deviendrait un être à part entière et non plus juste une copie. Elle survivrait, libre.

Par contre, là
Elle ne veut pas partager les horreurs qu’elle a subit. Participe passé, à accorder tel un violon.

Et là, oooh !
Les Ysbrids viennent la cueillirent,  terrrrible !
Titre: Re : Souffle
Posté par: Olibrius le 19 Novembre 2014 à 17:21:32
Plop ! Alors, au niveau des fautes pures...

L’extase de retrouver son cet univers
==> Il y a un mot en trop, non ?  :mrgreen:

qu’elle a tuée la biche.
==> tué

le chant de la Vie et de la Mort.. Bientôt, elle joint son propre sang au chant, le versant sur l’animal mort.
==> petite répétition

Tout en continuant à chanter
==> plutôt "de chanter"

-   Je n’ai plus de raisons d’être ici, elle murmure dans les confins de sa prison.
==> murmure-t-elle

Soudain, c’est comme si on lui arrache une partie d’elle-même
==> arrachait

Son nom lui est transmit
==> transmis

là où elle avait échouée
==> échoué

Elle a du sacrifier
==> dû

A peine arrivé-t-il
==> arrive-t-il

jusqu’au camp ou
==> où

Tuma répond dans un murmure.
==> répond Tuma

les horreurs qu’elle a subit
==> subies

Ceux qui l’ont emprisonné
==> emprisonnée

et il est mon devoir de les protéger,
==> il est de mon devoir

Tuma les reconnait
==> reconnaît

Les autres font de mêmes
==> de même

Son autre apparait
==> apparaît

et puis "cueillirent"
==>cueillir, comme ça a déjà été dit ^^


Sinon, eh bien ma lecture a été un peu gênée par un problème au niveau de la concordance des temps : tu passes souvent du présent au passé et du passé au présent, fais attention, je te conseille plutôt le présent  :)
Et puis quelques répétitions de temps à autre.
J'aime bien ton thème, mais je trouve que tu ne l'exploites pas assez ! Il y a là de quoi faire un livre entier, c'est dommage de n'écrire que cela  :mrgreen: D'ailleurs, je trouve ton rythme un peu rapide, tu devrais peut-être ajouter plus d'images, notamment quand tu parles des tortures de l'héroïne.
Voilà, c'est tout pour moi, j'ajouterai juste que tu donnes beaucoup de noms qui déstabilisent un peu au début, mais finalement on s'y fait, et c'est tout de même bien clair et compréhensible, je devais juste être fatiguée hier  :mrgreen:

Au plaisir !
Titre: Re : Souffle
Posté par: Kersenne le 21 Novembre 2014 à 11:51:20
Merci Olibrius!

En effet il y a pas mal de fautes que je vais m'empresser de corriger :)
Il est vrai que je passe du passé au présent, particulièrement dans un paragraphe. L'effet est voulu, je voulais montrer qu'il y a une différence entre les deux endroits, mais si cela gêne la lecture je vais modifier le paragraphe. Pour les autres fautes de concordance, je vais les corriger aussi!

Pour ce qui est de la longueur, c'est un texte que j'avais écrit pour un concours; j'avais donc des restrictions... mais je vais voir comment je peux faire pour que limitation de longueur et le thème s'harmonisent :D

Georges Cloné:
Merci pour tes remarques! En effet il y a des fautes assez terrribles^^! J'avais écrit le texte au passé à la base, puis l'ai corrigé avec le correcteur word; pas mal de fautes ne sont pas parties comme il faut, mais je vais faire ça tout de suite!
Titre: Re : Souffle
Posté par: Kersenne le 26 Novembre 2014 à 10:42:55
Voila, la dernière version du texte, corrigée :)

Inspire. Expire. La respiration lente, calée sur un rythme régulier, imperturbable. Inspire profondément. Doucement, elle laisse s’échapper le souffle et l’envoie à travers les arbres vers sa proie. Un peu plus à droite... Oui, là. Elle ferme les yeux et se concentre pour appeler l’Autre, lui donner vie. Elle sourit quand elle se voit de l’autre côté de la clairière, nue, tapie entre les arbres et prête à bondir sur la biche pour la chasser. Elle hoche la tête imperceptiblement mais cela suffit ; son Autre jaillit du couvert des arbres en poussant un cri aigu, imitant le sifflement des rapaces, et se jette sur la biche. L’animal s’enfuit devant la menace en détalant vers les arbres. La lance tendue devant elle, elle attend, attend que l’animal passe à quelques centimètres d’elle pour planter la pointe acérée dans son flanc puis sauter par-dessus le tronc couché qui la cachait, poignard à la main, pour lui trancher la jugulaire et épargner d’inutile souffrance. Le tout ne prend que quelques secondes. Son Autre la rejoint bientôt et l’aide à charger le corps sur ses épaules. Du sang lui goute le long du dos.

-   On ne pourra plus continuer longtemps, souffle-t-elle. Ils vont finir par s’en rendre compte et par venir me chercher.
-   Je ne les laisserai pas faire. Tant que je suis là, je ne les laisserais pas t’avoir.

Elle hoche la tête et inspire doucement pour que le souffle lui revienne. Vaillamment, elle se met en route. Il lui faudra plusieurs jours pour retrouver son clan, mais cela ne lui fait pas peur.

La plaine s’étend devant ses yeux fatigués. Enfin, elle retrouve ses terres natales, là où paissent les troupeaux de chevaux sauvages et où les siens élèvent les chèvres immenses aux cornes recourbées. La plaine se déroule entre les versants abrupts des montagnes, ondulant avec indolence d’un bout à l’autre du pays et laissant les vents incessants la balayer, parfois insouciants, parfois rageurs. Elle inspire autant que ses poumons le peuvent et se remplit de cet air qu’elle n’avait plus senti depuis tant d’années. L’extase de retrouver cet univers où elle est née et où chaque pierre, chaque plante, chaque arbre porte un nom l’emplit. Elle les entend l’appeler, lui sommant de respecter les coutumes de son peuple en honorant les Esprits. Avec cérémonie, elle dépose la biche sur l’herbe grasse et riche et entonne le chant de la Vie et de la Mort. Bientôt, elle joint son propre sang au chant. Puis, d’un geste décisif, elle s’empare de son poignard et tranche net ses longs cheveux. Tout en continuant de chanter, elle y tresse le glyphe des Esprits et, l’ouvrage achevé, le dépose solennellement à côté de la tête de la biche et achève son chant. Elle se sent enfin en paix avec sa terre qui l’accueille en son sein comme un enfant aimé trop longtemps pleuré. Elle se relève et guidée par les voix des Esprits, court retrouver sa famille.

Son frère, fièrement juché sur son imposant étalon gris, est le premier à l’apercevoir. Son cri se répercute contre les parois rocheuses des montagnes et résonne dans toute la plaine. Il lance sa monture au galop et rejoint sa sœur, exultant de la retrouver après trois années perdues. A peine arrive-t-il à sa hauteur qu’il saute à terre et referme ses bras puissants sur elle. Tuma lui rend son étreinte avec au moins autant de force. Des larmes roulent sur ses joues ; elle a attendu ce jour depuis si longtemps. Ensemble, ils chevauchent jusqu’au camp où le reste du clan l’attend, un festin prêt pour célébrer son retour. 

Le lendemain, son frère la prend à l’écart. Si le reste du clan a accepté son retour sans poser de question, il n’en est pas de même pour lui. Le jour où les hommes en blanc sont venus et lui ont enlevé sa sœur reste à jamais gravé dans sa mémoire. Ils étaient munis d’armes à feu contre lesquels lances et flèches ne pouvaient rien et il avait du voir sa sœur se faire emmener sans même pouvoir la défendre. Il sait, bien sur, pourquoi ces hommes en avait après elle, mais il a besoin de lui demander...

-   Pourquoi sont-ils venus pour toi, Tuma ? lui demande-t-il, sa voix masquant difficilement son angoisse.
-   Tu sais pourquoi, elle répond, furieuse.

Il attend.

-   Je ne leur ai rien révélé. Ils savent que je peux me dédoubler, mais ils ne savent pas comment. Ils ne savent rien des Esprits de la plaine, ni du souffle. Ce sont des choses qu’ils ne peuvent pas comprendre.
-   Combien de vies te reste-t-il ?
-   Une. Sa voix n’est plus qu’un murmure.

Il hoche la tête. Tuma voit qu’il est inquiet mais aussi en colère contre ces hommes.

-   Que t’ont-ils fait, là-bas ? demande-t-il enfin.
-   Des choses horribles.

Il attend qu’elle continue, mais Tuma se tait. Elle ne veut pas partager les horreurs qu’elle a vécu. Elle n’a jamais révélé à ses tortionnaires comment les Esprits lui ont conféré le souffle, celui qui lui permet de créer une Autre. C’est un des secrets de son peuple et elle est fière d’avoir su le protéger.

Soudain, la Corne retentit. Des intrus viennent de pénétrer les plaines. Tuma se lève et s’empare de sa lance mais son frère pose une main sur son bras pour l’empêcher de sortir.

-   Ça pourrait être eux. Tu ne devrais pas y aller.
-   Je suis de retour, Styrka. Les plaines sont ma demeure et il est mon devoir de les protéger, d’autant plus contre ces envahisseurs.
-   Les Esprits ont pleuré ton départ, Tuma. Ils ne s’en remettront pas si tu disparais encore une fois.
-   Ça n’arrivera pas.
-   Il ne te reste qu’une vie !

Elle est déjà sortie quand il la prévient. Les hommes et femmes du clan se préparent, munis de lances et enfourchant leurs montures. Tuma attrape une chèvre par les cornes et saute sur son dos. Sans attendre, elle part vers l’origine de la menace. L’esprit du vent les guide, elle et ceux de son clan. Il ne leur faut que peu de temps pour découvrir le groupe d’intrus, cachés dans leurs engins bruyants. Tuma les reconnaît immédiatement et une rage sourde brûle dans ses veines. Les Esprits lui offrent une chance de se venger et elle ne compte pas la laisser passer. Elle met pied à terre et laisse la chèvre brouter. Les autres font de même; l’approche se fera à pied.

Tuma inspire. Il ne lui reste qu’une seule vie. Tous la regardent. Elle a si souvent mené les expéditions de chasse avec son Autre que le clan attend qu’elle mène la lutte. Elle expire doucement et laisse le souffle voler devant elle, libre. Elle le guide à travers la plaine vers leurs ennemis. Là... Son Autre apparaît droit devant eux, nue. L’engin fait une embardée pour l’éviter tandis qu’elle se met à courir, bondissant dans les hautes herbes comme une gazelle.  Sur un signe de Tuma, tout le clan charge à sa suite. Leurs ennemis commencent à tirer avec leurs armes mortelles et une douleur insoutenable la transperce soudainement. Ils ont touché son Autre.

-   Non, souffle-t-elle, non !

Elle inspire profondément mais son Autre est trop blessée pour revenir. Tuma doit absolument arriver à elle avant les autres, sans quoi elle va perdre sa dernière vie. Elle se met à courir, à courir si vite qu’elle dépasse les hommes de son clan, dépasse les intrus dans leur engin et arrive au niveau de son Autre quelques secondes avant l’ennemi. Elle pose sa main sur son épaule et inspire, mais rien ne se produit. Paniquée, elle réessaye, encore et encore, mais son autre reste là, allongée sur la terre dure.

-   Non, non ! crie-t-elle, désespérée.

Un homme l’attrape par le bras et la tire violement en arrière. Elle tente de le repousser, le griffe, le mord, mais l’homme ne la lâche pas. Tuma hurle, se débat, mais il n’y a  rien à faire. Elle a perdu. Son cœur ne bat plus que pour elle, son esprit ne connait plus que la solitude d’être seule dans son corps. L’homme la traîne dernière lui et veut la forcer à monter dans l’engin, mais elle refuse d’être enfermée à nouveau, sans plus avoir aucune chance de sentir le vent sur sa peau et le souffle des Esprits dans son cœur. Alors elle entonne le Dernier chant. Tous les membres de son clan s’arrêtent net. Leurs ennemis, incertains, se tournent vers elle sans savoir quoi faire. Son frère crie mais elle ne s’arrête pas. Le vent se lève le premier, puis l’eau rugit, le feu frappe et enfin la terre  hurle. Son clan est depuis longtemps parti s’abriter mais les intrus sont toujours là. Ils ne savent pas ce qui les attend, les ignorants. Ils essayent en vain de l’arrêter et quand le chant vient à sa fin, les Esprits frappent de toute leur puissance et emportent tout dans leur rage.

Il ne reste qu’elle.

Les Esprits viennent la cueillir, petite pousse unique retournée à la plaine.