"Cours mon fils, cours ! "
Il y a cette voix qui résonne sans cesse dans ma tête. Elle a juste dit "cours", comme elle m'avait dit de marcher une dizaine d'années auparavant. Alors j'ai obéi, et j'ai couru.
Un coup de feu avait retenti dans le désert. Un sifflement aigu vint alors me transpercer les tympans, et puis il y'eut l'écho, qui répéta sans cesse un même refrain. Le petit attroupement d'hommes, de femmes et d'enfants se dispersa dans une cohue indescriptible, mélange chaotique de cris et de pleurs déchirés, puis le chahut s’estompa peu à peu dans la pénombre. Je me retournais en balayant l'obscurité avec le faisceau lumineux de ma lampe torche et constatait avec soulagement qu'elle était encore derrière moi, à quelques pas de là. J'allais lui demander d'accélérer la cadence, mais une nouvelle explosion éclata sur la steppe et me coupa dans mon élan. Par chance, la balle n'avait fait qu'effleurer son corps, mais cela avait malheureusement suffi à perturber sa course et à la faire chanceler. Impuissant, je la regardais tituber entre les touffes d'herbes sèches et les morceaux de roches calcaires, avant qu'inévitablement, elle ne s'écroule au sol.
Sa jambe heurta violemment un morceau de roche, sans doute posé là depuis la nuit des temps sur le sol argileux du no man's land. Une pierre ancestrale, qui avait pourtant semblé jaillir hors de terre dans l'unique but de lui asséner cet ultime croche-patte. L'os du genou céda dans un craquement effroyable et perfora sa chaire telle une lance macabre, lui arrachant au passage un cri de douleur presque animal qui me fit frissonner au plus profond de mes entrailles. J'accourais dans sa direction en prenant soin de baisser la tête pour éviter d'être touché par une autre balle perdue, mais il était trop tard. Elle le savait, je le savais aussi. Alors, d'un simple geste de la main, elle me fit signe de continuer sans elle. Pourtant, je ne pus obéir cette fois-ci et je restais là, immobile, totalement abasourdi par la tournure tragique qu'avaient pris les événements.
Tout cela ne dura l'espace que d'un instant, ou plutôt devrais-je dire, l'espace infini qui peut séparer deux instants charnières de la vie d'un jeune homme, et puis un halo de lumière avait semblé jaillir de nulle part. Je vis alors se dessiner sur son visage une expression nouvelle. Quelque chose dans ce regard si familier me semblait à présent étranger. Dans ces deux yeux verts pâles, je pouvais lire l'expression d'une peur naissante; une peur qui se muait peu à peu en une fatale résignation. Elle avait le regard d’une louve prise au piège dans une mâchoire d’acier, qui admire impuissante sa progéniture s’enfoncer dans une forêt sombre et hostile. Elle me l'avait souvent dit pourtant, que l'homme est un loup pour l'homme.
Au loin, une voix menaçante se fit entendre, saturée par le son grésillant d'un mégaphone. Un homme aboyait quelque chose dans une langue qui m'était étrangère. Tétanisé par l'effroyable spectacle qui se jouait sous mes yeux, je ne cherchais pas réellement à comprendre ce qu'il disait.
Une autre détonation, sèche et pur retentit, ce qui eut pour effet de me faire sursauter et de m’arracher à cette brève léthargie. La balle ne s'était pas perdue cette fois ci, et était allée frapper de plein fouet son abdomen. Ce ventre qui m’avait vu naître, je le vis périr. Ce ventre qui m'avait porté, venait d’accoucher d’une ogive d’acier ...
Une nuée de chair et de sang rouge gicla dans le bleu sombre la nuit et vint éclabousser la sphère blanche de la lune. C’était ma chair et mon sang qui jaillissaient sur mon visage pétrifié d’horreur. Je peux encore sentir les chaudes larmes d’hémoglobine se déposer au creux de mes yeux. Regarde maman, pensais-je, comme je pleure ton sang. Regarde, comme je pleure la folie de tes enfants.
Le soleil s’est depuis longtemps levé sur ce paysage d'apocalypse, et pourtant, toujours je cours. Vers où ? Vers quoi ? Peu m'importe désormais. Je laisse ma trace sur ce sable rouge et bouillonnant qui me calcine la voûte plantaire, sous un soleil de plomb qui me dessèche la peau et me gerce les lèvres. J'ai faim, j'ai soif et étrangement, j'ai froid. Dans ma tête, je tourne en boucle le sombre film de ces dernières vingt-quatre heures. Le voilà l'enfer, le voilà le calvaire, le voilà mon Golgotha ! La croix que je porte a la forme d’un sac à dos rempli de babioles et de misère. Le mur de mes lamentations est là, juste devant moi, et il est couronné d’épines d’acier prêtes à me lacérer la peau. Je suis coupable aux yeux des hommes d’être né du mauvais côté d'une frontière. Est-ce que tout cela en valait vraiment la peine, maman ? Je n'en sais rien. Trop tard, il est toujours trop tard, et je ne veux plus jamais avoir à regarder derrière moi. Je ne veux plus que personne n'ait à revivre ça. Alors je cours, inlassablement, avec pour seul espoir celui de pouvoir un jour franchir ce mur et fouler cette terre qu'on m'a promise en échange d'une poignée de billets froissés. Peut-être alors que moi aussi je renaîtrais de nouveau ?
Elle m'appelait Jesùs. Pourtant, je ne marche pas sur l’eau, pas plus que je ne fais de miracle. La vérité, c'est que je ne serais jamais le sauveur pour qui que ce soit. Moi je ne fais que courir, comme nous tous, à la recherche de l’Eldorado.
Salut Vinks,
Je me souviens avoir commenté la v1 alors je repasse, du coup. Heureux, hein ? :D Je te fais le relevé orthographe/voc & co en spoil et puis le reste ensuite.
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J'ai bien aimé, et je me souviens avoir déjà bien aimé la première version. J'avoue ne pas l'avoir relue, je ne voulais pas être influencée par ce que j'avais pu dire à l'époque.
La brièveté du récit rend l'histoire percutante, le rythme maintient bien le lecteur en haleine. Je pense que ça gagnerait en "percutant" quand même en allégeant certaines tournures plus "lourdes" ou phrases un peu longues. J'apprécie plus particulièrement le dernier paragraphe, en point d'interrogation un peu sombre pour l'avenir du personnage.
L'ensemble est bien tourné, se lit bien et la tonalité rend bien les drames qui se jouent à ces frontières. Comme dit plus haut, ton texte est touchant et amène à réfléchir.
Au plaisir de te relire ;)