Le Monde de L'Écriture
Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: camdailclot le 08 Octobre 2008 à 14:04:35
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Embruns
Du sommet des dunes où je me trouvais, j'avais une vue panoramique sur la baie de Carantec. Le vent était orienté noroît et m'arrivait en face rejetant en arrière mes cheveux en dégageant pour une fois mon visage de la grande mèche brune qui le masquait partiellement d'habitude.
La houle était parallèle au rivage, aucun obstacle ne déviait sa couse. Après deux jours de tempête elle avait eu le temps de s'enfler. Les longues ondulations liquides s'écrasaient avec force sur les bas fonds se transformant en rouleaux gigantesques. Le fracas des vagues était assourdissant et constant. La plage était gorgée d'écume et d'algues vertes et brunes arrachées par les flots. Le ciel était encore chaotique, enchevêtrement titanesques de nuages sombres et gris. Les embruns en arrivant jusqu'à moi couvraient mon visage d'une fine pellicule de sel. De nombreux oiseaux volaient, il y avait des goélans mais aussi des pétrels fulmar et quelques fous de bassan. Mon regard vagabondait au milieu de tous ces éléments.
J'étais amoureux. Situation ni nouvelle ni inédite. Mais cette fois ci je ne pouvais éviter d'être pris par une certaine amertume, comme l'eau de mer qui était pulvérisée en fines gouttelettes sur mon visage. L'attente et le manque en étaient la cause.
Les sentiments de l'homme sont plus aptes à se renouveler que son corps. On croit après le premier chagrin d'amour que plus rien ne pourra être comme avant, et qu'à l'image d'un membre que l'on ampute il restera toujours un vide que rien ne pourra combler. Et puis sans que rien ne permette de le prévoir on se laisse à nouveau emporter dans la tempête des sentiments.
Le chagrin, lui, avait cela de consolant qu'il calmait le désir avec l'usure du temps, et qu'on pouvait espérer qu'il mette fin aux souffrances qui vont avec.
Je ne savais plus où j'en étais. Mes pensées erraient comme les oiseaux dans les rafales du vent. Je me laissais un long moment, accaparer par le spectacle des gerbes blanches d'écume qui montaient en chandelle sur les flancs sombres des récifs. Puis je fixais l'horizon. En mer c'est toujours une invitation au voyage, un appel vers l'inconnu, une voie vers les « ailleurs ».
J'avais un moment dans ma vie, songé à trancher les amarres et à partir sans autre but que de perdre mes repères et mes habitudes. Je ne l'avais jamais fait, par lâcheté sans doute. Une chose est de rêver, une autre de plonger dans l'inconnu.
Alors je m'étais fais le champion des voyages immobiles. Rester des heures, sans bouger, vagabonder dans l'au delà des vagues, franchir en pensée la ligne d'horizon et explorer des mondes que seule mon imagination savait rejoindre. Depuis ma plus tendre enfance je connaissais ces chemins de traverse pour les avoir arpentés le long de mes insomnies.
Pour l'heure elle me retenait ici, sur les côtes du Finistère nord, l'amour que je lui portait était la plus solide des ancres, le plus accueillant des ports, le plus doux des havres.
Je l'attendais, je passais le plus clair de mon temps à l'attendre et à souffrir du manque que j'avais d'elle. Je maudissais parfois cette sensibilité extrême qui laissais mon âme sans défense dans la tourmente des sentiments. Mais si on m'avait proposé une salutaire lobotomie pour me préserver de ces excès j'aurai préféré mourir plutôt que de m'y soumettre. Nous ne sommes qu'un inextricable tissus de paradoxes insolubles.
Avec le fracas des vagues et le sifflement des embruns je ne pouvais l'avoir entendue venir. Mais je ne sursautais pas lorsqu'elle posa sa main sur mon épaule. Pourtant nous ne devions nous voir qu'après le dîner. Je saisis sa main par dessus mon épaule. Elle s'accroupit derrière moi m'entourant de ses bras et posant sa tête contre la mienne. Nous restâmes un long moment sans parler et sans bouger. Et là plus rien ne pouvait compter d'autre.
Le voile triste des attentes grises se déchirait comme la brume sous le soleil de juillet. Mes larmes laissèrent des traces sombres sur le sel qui tapissait mes joues. Je ne savais pleurer que de bonheur, elle le savait.
Elle caressa mes cheveux collés par les embruns. et m'embrassa dans le cou. Puis, lentement elle vint s'asseoir à mes côtés pour se blottir dans le creux de mon bras droit. Impossible de parler, trop de bruit, trop de vent, ma voix étais trop peu sonore, éraillée par les longues soirées passées dans les cabarets enfumés où je dispensais ma musique.
Nos respirations étaient amples et vives, nous commençâmes à voyager ensemble, la crête de la dune était notre navire, une trouée lumineuse au bord de l'horizon notre but, Notre amour partagé nous emportait. Nous qui aimions tant manipuler les mots, qui nous régalions avec tant de gourmandise de tous les livres, qui nous enivrions de tant de poèmes, nous goûtions cette complicité muette avec délectation. Ce n'est que lorsque le soleil perça enfin sous le toit des nuages, rouge et rond, en incendiant le plafond des nuées et le champ chaotique des vagues, que nous reprîmes conscience du temps écoulé. Nous n'avions pas envie pour autant de revenir au port en cessant le voyage. Nous ne quittâmes l'endroit que lorsque la nuit noire avait tout envahit et que la lune en se levant avait donné aux nuages une couleur laiteuse.
Nous avions faim et froid, mais nous n'avions aucune envie de satisfaire ces besoins là. Nous nous levâmes dans la pénombre douce éclairée par les rayons sélènes. et nous marchâmes lentement sur le sentier douanier. Lorsque nous nous sommes éloignés un peu de la côte, je pu chuchoter à son oreille un conte qui naissait dans ma tête au rythme où mes lèvres le racontaient.
Il était question d'une belle histoire d'amour, d'abord impossible, puis improbable et enfin heureuse. Il était question d'une chaumière de granit gris couverte de chaume, au bord de la lande couverte d'ajoncs et de bruyères en fleurs. Il était question d'un grand feu de cheminée, d'un banc de bois et d'une grande couverture de laine. Il y avait beaucoup de « toujours » peu de « jamais ». Pas de certitudes mais des longs moments de tendresse, et surtout de partage.
Il n'y avait surtout pas d'urgence, pas de précipitation. Il était question d'une chapelle au dessus d'un lac, et dans la chapelle d'une étrange statue de bois polychrome. Il était question de forêts, celle de Brocéliande bien sûr, mais aussi de l'enchanteur et de Viviane.
Lorsque nous rentrâmes à l'abri dans son automobile, trempés par la pluie qui venait d'arriver des terres d'Irlande, nous n'eûmes même pas un regard pour la montre. Nous avions terrassé le temps. Vengé en une soirée les massacres de Chronos qui avait cru se protéger en dévorant ses enfants.
La suite est éternelle, comme l'amour, comme les désirs de voyages, comme le plaisir de lire de peindre de jouer de la musique comme la tendresse des baisers.
camdailclot
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C'est beau et tendre :) Sans remous pourrait-on dire. Mais le titre est peut-être un peu mou.
Le contexte et l'histoire pourraient être clichés mais tu t'en sors sans trop tomber là-dedans. Il y a juste au début, avec la grande description qui m'a un peu gênée, c'était un peu trop : "regardez là, il y a ça, et ici, là et il y avait ça et truc était comme ça etc". Trop saccadé en quelque sorte, alors que, s'accordant avec le roulis incessant des vagues, tu aurais pu créer une sorte de continuité dans tes phrases, soit en supprimant les points soit avec quelques anaphores (oui, en prose :mrgreen:) ou quelque bidouille comme ça. Enfin, ce ne sont que des suggestions, d'autres n'auront peut-être pas cet avis.
Mais, pourquoi toujours la Bretagne ? remarque on a l'Irlande aussi ^^ :noange: non rien, je plaisante, c'est juste que historiquement je préfère la côte d'opale :mrgreen:
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merci pour tes remarques pertinentes
C'est un vrai bonheur de recevoir des avis sans complaisance
c'est vrai qu'à la relecture le début est trop lent comparé à la fureur des vagues...
Pourquoi la Bretagne : parce que j'y ai vécu et que j'en ai encore quelques lambeaux de nostalgie