Salut !
Voici enfin notre duo de l'été !!! comment ça c'est plus l'été ?
donc c'est signé Aphone et Milla, et on espère que vous ne vous noierez pas pendant la lecture....
bonne lecture :)
Le Vivier Abyssal
1881, Kilmore Quay, Irlande.
Louise ferma le robinet, l’eau arrêta sa chute inexorable vers l’évier. La jeune femme jeta un dernier regard vers ses cernes et ces grands yeux hagards qui la transperçaient, avant de sortir de l’exiguë salle de bains. Les enfants s’étaient d'ores et déjà blottis sous leur couverture, impatient de la voir revenir dans la pièce ténébreuse, où le halo flottant des bougies bataillait avec les ombres tenaces de la nuit. Ils avaient remonté leur linge de lit jusqu’à leur menton, leurs mains profondément enfouies dans les draps et leurs pieds bien rangés auprès de leur bouillotte, pour ne laisser aucune place au croque-mitaine. Louise esquissa un sourire.
Elle attrapa le gros livre relié de cuir, posé sur la commode à proximité, et rejoignit les enfants. Le rebord du lit lui offrit le confort d’une assise. Ses yeux noirs, tels des fentes, la fixaient sans ciller. Hortense guettait le moment opportun, alors que Tim triturait nerveusement ses ongles déjà rongés. Les enfants attendaient la lecture du soir avec une impatience communicative, qui fit sourire Louise. Elle devait se l’avouer, elle aussi appréciait cette quiétude.
Elle ouvrit l’imposant ouvrage à la page marquée par le ruban de soie qui pendait de l’armature de cuir.
— Le vaillant petit tailleur, lut Louise.
Tout un programme. Elle parcourut silencieusement la première ligne, avant de se lancer d’une voix claire et intelligible.
— Par un beau matin d'été, un petit tailleur assis sur sa table et de fort bonne humeur…
— Mademoiselle ?
La voix nette d’Hortense extirpa immédiatement Louise du monde du tailleur dans lequel elle avait pénétré. La douceur matinale du soleil s’évapora, le sifflotement léger du garçon s’estompa. Elle releva les yeux vers l’enfant, dont la profondeur rétinienne la fixait.
— Oui, Hortense ?
— Connaissez-vous l’histoire du Vivier Abyssal ?
Ces deux derniers mots la transpercèrent. Un vertige la prit ; elle referma lentement le livre et le fit glisser sur le lit. Tout autour d’elle devint flou. Elle n’entendait plus rien, se déconnectait complètement de l’environnement. Elle se vit se lever, trébucher légèrement en tournant les talons et se rattraper au montant du lit d’Hortense. Elle entendit, comme dans un écho assourdi, la voix des enfants qui l’interpelaient, inquiets. Mais elle n’y prêta nullement attention. Elle se laissait guider par ses pas malhabiles. Elle avait chaud, très chaud. Un besoin irrépressible de fraîcheur. Arrivée au-devant de la porte de la chambre, elle s’appuya sur la poignée pour ne pas s’effondrer sur le sol. Elle sortit dans le couloir. Guidée par la lumière lunaire, elle le longea jusqu’au balcon qui s’ouvrait sur l’extérieur et bénit la légère brise d’air frais qui soufflait. Elle se laissa choir sur une chaise en bois inconfortable, réservée aux lectures de Mme Hinkley, la mère des enfants. Et elle ferma les yeux. Elle sentait son univers tourner autour d’elle, le sang battre à ses tempes et cette fine perle de sueur rouler le long de sa joue. Elle s’efforça de respirer lentement, de prendre de grandes inspirations. Ce nom avait suffi à briser la barrière qu’elle avait mis tant d’années à construire.
— Mademoiselle ?
Toujours la voix d’Hortense. Mais toute nuance hautaine avait disparue de sa voix. Elle n’était plus que celle d’une enfant apeurée par l’attitude d’un adulte d’ordinaire solide. Louise rouvrit les yeux. Hortense et Tim se tenaient à côté d’elle, dans leurs pyjamas, à la fixer de leurs grands yeux.
— Vous souhaitez que nous appelions Mère ?
— Non.
Un non ferme et définitif. Elle laissa son regard vagabonder par-delà la rambarde du balcon et chuter sur cette ombre, qui se dessinait à la frontière des eaux calmes de la mer et de la plage au sable fin. Sur ces lignes verticales osseuses, qui scindaient la nuit et sur cette coque fantomatique, échouée sur la plage. Le Vivier Abyssal. Le navire abandonné qui avait fait toute la renommée de la ville, pour l’étrangeté de son histoire. L’étrangeté de l’histoire de Louise.
Non, elle ne la raconterait pas.
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1865
Chaque matin à la même heure, Charles arpentait les rues de Kilmore Quay d’un pas rapide. Sentir son corps se mouvoir soulageait ses angoisses. L’immobilité du sol demeurait, mais elle lui paraissait ainsi plus supportable. Combien d’années avait-il passé dans la situation inverse ? Pieds ancrés sur le pont du navire, tout son être dansant malgré lui au rythme des vagues et de leur roulis. Une ondulation incessante. À bien y réfléchir, Charles ignorait si son besoin de bouger lui venait de son passé de marin ou si cela durait depuis toujours. Il s’imaginait bienheureux dans le ventre de sa mère s’activant de tous côtés, balloté aux prémices de sa vie.
« Des ventres, des mères.
Ne pas y penser.
Je ne suis le père
Que d’une poupée. »
Sa poupée, ainsi que se plaisait à l’appeler Charles, aurait huit ans sept jours plus tard. Cette fillette à la mine espiègle, absolument insensible aux milliers d’angoisses de son géniteur, répondait au doux nom de Louise. Elle l’accompagnait souvent dans ses pérégrinations à travers la ville et s’exerçait à dominer le monde.
— Suivez-moi, Père ! Je sais où trouver le trésor !
L’enfant savourait l’exquise liberté de décider. Son père ne savait pas lui résister et se laissa guider sans protester, une fois de plus.
— À gauche ! Puis nous passerons sous le porche et humerons les roses de la veuve Paddy ! À droite maintenant ! Je vois le puits au loin, nous sommes sur le point d’accomplir la mission que Mère nous a confiée. Mais prenons d’abord cette ruelle…
— Non, la coupa sèchement Charles.
Louise se renfrogna aussitôt. Elle goûtait mal la rébellion de son sujet.
— Père ! s’énerva-t-elle. Nous la regarderons de loin ! Je vous en prie !
— Il n’en est pas question ma poupée, dit-il en contenant des tremblements dans sa voix. La mer est dangereuse, je refuse que nous nous en approchions.
— Alors il ne fallait pas vivre ici ! cria la fillette en se mettant à pleurer. Je n’ai pas peur, moi ! Je veux voir l’océan. Je l’exige !
Des larmes roulaient sur ses pommettes rougies par l’émoi. Ses yeux lançaient des éclairs contre l’homme fort et imposant qui se tenait devant elle. Comment pouvait-il se montrer aussi faible dès qu’il était question de la mer ? Charles enveloppa l’enfant de son bras et la souleva comme un paquet léger. Il connaissait la détermination de sa fille, toute négociation s’avérerait inutile.
— Lâchez-moi, Père ! se débattit-elle en vain.
Emportée malgré elle en direction du puits, Louise ne lâcha pas du regard l’entrée de la ruelle tant qu’elle resta dans son champ de vision.
*
Encore une ecchymose à camoufler. Le coude de Charles avait frappé Madeleine sans ménagement au niveau du bras, la tirant brusquement de son sommeil. Elle s’extirpa du lit conjugal et alluma la chandelle sur la table de nuit. Son mari combattait les draps. Il les repoussait puis les agrippait violemment. Deux fois le mois précédent, le tissu avait abdiqué devant la force de l’assaut et s’était déchiré. Madeleine contempla tristement le visage crispé de son aimé. Il était méconnaissable lors de ces cauchemars. Effrayant même. Les années passaient sans amélioration et sans que Madeleine ne s’y fasse. Son vœu le plus cher, au-delà même d’avoir un second enfant, était que ces sombres songes disparaissent. Ni les ordonnances des médecins, ni les tisanes de sauge, ni les prières ne s’étaient révélées efficaces jusque-là.
— Charles ! Réveille-toi ! Charles !
Elle lui tamponna le visage d’un linge mouillé en esquivant les coups. La fraîcheur le ramena lentement à la réalité. Ses mouvements brusques s’apaisèrent et ses traits se détendirent. Hésitantes, ses paupières clignèrent longuement avant de se figer, ouvertes.
— Maddie… Je suis désolé…
— Chut, dit-elle en le prenant contre sa poitrine. Ce n’est rien. Il faut se rendormir maintenant. Demain nous fêterons l’anniversaire de Louise, je veux avoir bonne mine.
*
Revêtue de sa robe du dimanche, la fillette écarquillait les yeux devant le paquet emballé d’un papier précieux. Louise connaissait la différence entre le rêve et la réalité. Jouer à se prendre pour une reine constituait son passe-temps favori. Elle avait toutefois conscience des véritables conditions économiques de sa famille malgré son jeune âge. Leur trio échappait à la pauvreté, mais Charles et Madeleine travaillaient tous deux durement pour assurer leur subsistance. Chaque année, à l’occasion de son anniversaire, elle recevait une poupée tressée d’osier et de chiffons habilement confectionnée par sa mère. Mais pour la première fois, la forme du cadeau différait. Mieux encore, il était enveloppé. L’émotion envahit l’enfant sans qu’elle sache la nommer. Joie, curiosité, gratitude ? Louise jeta un œil à ses parents dont l’excitation transparaissait. Elle se sentit importante pour eux, voulut leur dire qu’elle les aimait, mais déjà ses mains impatientes dépliaient le papier et découvraient un métier à broder de haute qualité. Une demi-heure durant, chaque accessoire – de l’aiguille à l’écheveau – fut contemplé minutieusement.
Puis la proposition d’une promenade acheva de combler Louise. Tous trois quittèrent l’appartement mansardé pour rejoindre l’air iodé de la ville. Des détritus jonchaient le sol mais le vent marin couvrait leur odeur. Louise marcha un moment auprès de ses parents, adoptant un pas fier et imaginant l’apparence de bonne famille qu’ils devaient donner ainsi. Toutefois, la conversation de Charles et Madeleine ne l’intéressait guère, et son instinct infantile reprit rapidement le dessus. Courir. Fouetter le sol de ses pieds. Elle aperçut quelques camarades et se précipita à leur rencontre.
Un couple de vieillards s’arrêta sur son passage pour la contempler, attendris. Eux dont les corps vieillissaient plutôt qu’ils ne grandissaient désormais, eux dont les jambes modéraient leur vitesse pour préserver leurs articulations de douloureux grincements. Ils adressèrent un sourire aux parents de la fillette. Gratitude de renouveler l’énergie sur Terre, cette outre percée qui se vide de la naissance à la mort ? Charles les salua poliment tout en gardant un œil sur Louise. Sa poupée s’animait et parlait avec excitation à son amie Sandy. Il n’entendit pas ses mots, mais perçut la fougue dans ses gestes.
Inquiétude de père.
Intuition venimeuse.
Poupée fuit vers la mer.
Sombres eaux malheureuses.
Louise s’élança brusquement dans une rue perpendiculaire en compagnie de ses camarades. La direction du port. Charles ne perdit pas une seconde et fonça derrière eux. Des rires fusaient de la course effrénée des enfants. Ils avaient un peu d’avance, et leur poursuivant peinait à les rejoindre. Le tabac lui jouait probablement des tours car son souffle était court. Deux rues défilèrent avant que Charles n’atteigne enfin la petite troupe. Il attrapa l’épaule de l’enfant qui lui tournait le dos, sûr de reconnaître sa fille à son chapeau dentelé. La jeune Sandy s’arrêta sous la pression de la main et pouffa en dévisageant l’homme. Elle tendit la capeline de Louise à son père. Une plaisanterie. Un moyen de détourner son attention. Louise ! Où était-elle ?
Le sang de Charles ne fit qu’un tour. Il courut à toute vitesse à travers Kilmore Quay, bousculant tous ceux qui se trouvaient sur son chemin. Si Louise avait bifurqué de la rue du port, c’était probablement pour se diriger vers la plage. Une tornade de souvenirs assaillaient l’esprit paniqué de Charles. Il sentait ses tempes battre à la vitesse de ses foulées endiablées. La peur montait en lui, l’effroi déformait ses traits. Bientôt le vent se leva, furieux, et tenta de le pousser en arrière. Ou peut-être n’était-ce que sa propre vitesse qui transperçait l’air ? Comme la coque d’un navire qui fend une étendue d’eau calme et enfante des vagues ? Soudain, l’immensité de la mer s’imposa aux yeux de Charles. Il déboucha sur la plage et hurla en voyant celle qu’il avait fuie depuis dix ans. Les flots déferlaient furieusement sur le sable. Ils semblaient vouloir s’échapper de la cuvette dont ils étaient prisonniers. Des lames gigantesques se formaient, telles que Charles n’en avait connues qu’une fois dans sa vie. Et face à elles, minuscule et fragile, Louise demeurait bouche bée et figée.
— Recule ! hurla le père dans le vacarme de la tempête.
Il courait dans le sable, quelques mètres encore avant d’atteindre sa poupée. Mais les vagues s’ouvrirent et le passé en surgit.
Elle.
Une forme, une créature, une femme.
La mer entière la surplomba et s’abattit sur Louise. Toutes deux furent englouties sous les yeux de Charles qui plongea instantanément, prêt à tout pour sauver sa fille. La tête du marin n’émergeait que rarement et son corps se déchirait dans la violence des vagues. Il n’en avait que faire, et ses mains cherchaient, partout, aveuglément, son enfant dérobée par les flots. Il ne respirait plus. Il se remplissait d’eau. Charles se débattit encore, non pour sa vie mais pour celle qu’il avait donnée.
« Louise ! » voulut-il crier alors que sa gorge se noyait.
Mais l’océan avait trop de rancœur à son égard pour le garder en son sein. D’un crachat méprisant, il vomit l’homme inconscient sur la plage de Kilmore Quay.
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1851
Charles retint son souffle durant cet instant de silence tant espéré, l’oreille aux aguets. Mais les ronflements gargantuesques de son complice reprirent de plus belle, ébranlant la cabine. Un regard assassin braqué sur Rick, que sa nuque recouverte de cheveux broussailleux ignorait superbement, l’insomniaque maudit cette manie insupportable de faire savoir à ses locataires que lui était happé par un profond sommeil. Ses côtes se soulevaient au rythme de ses ronflements, inlassables. Le marin éveillé donna au prisonnier de Morphée un coup de pied suffisant pour éventrer une planche en bois, mais qui se contenta de renverser la masse endormie sur le ventre. Résigné, Charles se leva et quitta la cabine.
Il longea le long couloir ténébreux, en luttant contre la houle qui berçait le navire, et grimpa les quelques marches qui menaient sur le pont pour se laisser cueillir par le vent. Les nuages s’amoncelaient dangereusement dans le ciel d’encre, à mesure que l’intensité des bourrasques croissait. Il s’approcha de la rambarde et se pencha pour observer les eaux sombres, quelques mètres plus bas ; elles frappaient la coque du Vivier Abyssal avec une fougue inouïe, comme certaines de pouvoir le renverser. Il leva les yeux et observa les grandes voiles blanches, parfaitement enroulées sur elles-mêmes et attachées aux mâts, par ses propres soins et ceux de Rick.
Charles soupira, les bras croisés sur la rambarde. Il savait pertinemment que sa nuit était terminée ; le capitaine les réveillerait tous d’ici peu. Une tempête se préparait.
Le vaisseau n’avait pas chaviré, mais les vents avaient été rudes. L’océan les avait chamboulés d’un bord à l’autre, jouant avec les lois de la gravité, les lois de la navigation, faisant tellement tanguer le navire que ses rebords avaient régulièrement dansé avec la surface agressive de l’eau. Ils y avaient perdu plusieurs hommes d’équipage, dont l’un des plus aguerris, qui n’avait cessé de répéter aux « gosses », comme il les appelait, que l’océan guidait leurs vies et pouvait la leur reprendre quand bon lui semblait.
Le Vivier Abyssal traversait l’épaisse brume qui flottait sur les flots mystérieux de l’Atlantique. À l’aveuglette. Ses matelots, perchés sur la rambarde, perçaient l’eau d’une longue perche ou appelaient d’une voix propre à fendre le silence, le nom des victimes du ciel. Il n’y avait que peu d’espoir, comme l’avait confirmé le capitaine. Mais il savait aussi que refuser cette folie à son équipage tuerait les liens fortifiés qui faisaient d’eux le meilleur équipage qu’il ait jamais eu.
Charles effectua un énième cercle concentrique de sa longue perche en bois. Il ne sentit aucune retenue, pas même un déchet errant. Il se redressa et parcourut le pont du regard, pour observer la mine des autres. Sombres, toutes. Et résignées, pour la plupart. Il ramena sa perche à lui et la déposa sur le sol, là où elle pourrait s’égoutter tout son saoul. La fatigue se faisait sentir, crispant ses muscles. Il rêvait de sa couche, certain que même les ronflements de Rick ne l’empêcheraient pas de dormir, cette fois. La voix tonitruante de la vigie, au sommet du plus haut des mâts, déchira le matin naissant et lui ôta l’envie de descendre les marches pour rejoindre sa cabine :
— Un homme à la mer, à bâbord !
La lassitude qui flottait jusqu’alors se craquela ; Charles lui-même se sentit plus réveillé que jamais. Il s’approcha du rebord du navire et scruta le brouillard. Mais il était si épais qu’il était bien difficile de voir nettement à plus d’un mètre. Dans ce silence, tous guettaient le moindre détail. Et celui-ci apparut brusquement, comme surgi du néant. Une forme humaine était perchée sur une misérable planche de bois, qui flottait au gré des courants.
— Monsieur Brett, affrétez une barque ! ordonna la voix claire du capitaine.
Et le jeune matelot, aussi maigre que maladroit, s’exécuta, aidé de quatre acolytes trop impatients pour perdre du temps avec l’incompétence du bleu. Charles se joignit à la main d’œuvre et, trois minutes plus tard, tous six étaient juchés sur le dos de la mer, James, cette montagne de muscles, s’activant fermement pour braver les eaux tumultueuses et se rapprocher de l’homme inanimé. Le matelot lâcha ses rames pour aider Charles et Rick à ramener le corps à l’intérieur de la barque. Ils le retournèrent, autant pour l’identifier que pour s’assurer de sa vie ou de sa mort ; Rick et James firent un bond en arrière, comme s’ils venaient de reconnaître le visage du diable.
Une femme.
Ils n’en avaient certainement plus vu depuis très longtemps, et jamais de telle. Ses longs cheveux blonds cendrés cachaient la majeure partie d’un visage aux courbes parfaites, dessiné à l’encre divine. Charles s’approcha d’elle, précautionneusement, alors que tous les autres se tenaient à l’écart.
— Ne la touche pas, le mit en garde le ronfleur.
— Je veux voir si elle est morte.
— C’est un démon ! Si tu la touches, c’en est fini de nous !
— C’est juste une femme !
Charles l’observa un bref instant, troublé par les imprécations de son colocataire. Mais il n’y avait aucun doute ; ces courbes, ce sein, cette pâleur de porcelaine. Elle ne pouvait être qu’une femme.
— Non, Charles !
Il ignora Rick et posa doucement sa main sur la joue de la jeune femme, pour déceler sa température. Elle était froide, mais pas gelée. Elle rouvrit les paupières au toucher de cette main étrangère et posa ses yeux gris-vert sur celui qui était penché vers elle. Une grande inspiration la secoua et lui fit recracher de l’eau.
— Ils savent pas nager, les démons ? fit remarquer Charles.
Rick lui adressa un regard assassin.
— On doit la ramener à bord.
— Sûrement pas.
La voix de James était inflexible.
— Tu préfères la rejeter en mer, pour la laisser crever ?
— Pas de femme à bord.
— Elle va mourir si on la laisse là.
— Soit.
Charles observa les autres membres de l’équipage. Ils la regardaient comme si elle était un monstre. Elle, créature frêle et fragile. Qui, les monstres ? Foutus superstitieux.
— Très bien. Je reste aussi, alors.
« L’équipage rentre », leur devise. On n’abandonnait pas les siens, pas sur ce navire. Il se posa sur son séant et croisa les bras.
— On n’abandonne pas les nôtres !
— Mais on abandonne une femme seule, au milieu des eaux troubles ? Elle est déjà faible, elle ne survivra pas à cette température.
— C’est la volonté de Dieu.
— Non, notre responsabilité. Il nous suffirait de l’embarquer jusqu’à Kinsale. C’est à deux jours. Là-bas, elle se débrouillerait.
James fixa un long moment la femme. Charles comprenait que cette idée le répugne. Mais celle d’abandonner l’un des leurs était pire encore.
— Débrouille-toi avec le capitaine.
*
Nul ne voulut la toucher pour l’aider à monter sur le navire, à l’exception de Charles qui crut rendre son dernier souffle sous le poids mort de cette femme. Les haillons qui la couvraient glissaient, poisseux et malodorants. Peu résistèrent dans l’effort, et lorsque le marin déposa la naufragée aux pieds du capitaine, elle était presque nue. L’équipage entier la contemplait, posté à trois mètres de distance et tiraillé entre crainte et admiration.
— Va lui chercher de quoi se vêtir dans tes quartiers ! ordonna le capitaine à James. Et maintenant, déclinez votre identité, Mademoiselle.
— Je me nomme Anémone, murmura-t-elle allongée sur le sol. Je ne me souviens de rien d’autre.
Sa voix semblait brisée par la fatigue, mais l’image que renvoyait son corps dénotait étrangement avec cette idée. La peau de son visage était lisse et fraîche comme celle d’un enfant. Le contour de ses yeux, en particulier, ne révélait ni rides ni cernes, aucune trace de l’épuisement dû à une lutte acharnée contre les flots. Sur le reste de ses membres n’apparaissaient pas non plus de marques d’un naufrage, égratignures ou ecchymoses. Ses cuisses se dévoilaient, fermes et bien dessinées, blanches et musclées. Entre ses hardes, on apercevait son nombril parant un ventre plat. Une de ses mains cachait son sexe tandis que l’autre tâtait le pont pour y chercher une prise. Elle s’appuya pour s’agenouiller et son torse se redressa dans une ondulation gracieuse. Un soupir parcourut l’assistance médusée par sa beauté. Puis la tension reprit possession des lieux.
— C’est une sorcière ! lança un mousse.
— Une descendante des sirènes ! ajouta Rick.
— Cherchons sur elle la marque du démon ! s’enhardit un autre marin.
Tous les hommes sauf Charles se signèrent avant d’avancer de trois pas. Ils comptaient venir à bout des guenilles de la naufragée pour examiner son corps. Trouver la preuve qu’elle était maudite. Ils s’étaient saisis de barres et de harpons posés à proximité, afin de ne pas avoir à la toucher. Le capitaine les calma d’un geste autoritaire et tous se figèrent. Ses qualités n’étaient plus à prouver depuis longtemps, et sa réputation n’était plus à faire. Il savait jauger une situation avec intelligence et rapidité ; sa perception des choses ne manquait jamais de discernement. Le comportement de Charles ne lui avait pas échappé.
— Donne-moi ça ! dit-il sèchement à James en lui arrachant les fripes qu’il avait ramené et tenait encore sous son bras.
L’homme massif s’approcha de la naufragée et lui proposa sa main pour l’aider à se lever. Il lui remit calmement les vêtements tout en l’accompagnant au-devant de Charles.
— Ce matelot va vous laisser sa couche. Vous ne quitterez pas sa cabine jusqu’au prochain port. Il vous amènera de quoi vous restaurer à intervalles réguliers.
Anémone hocha lentement la tête en signe de gratitude.
— Soyez la bienvenue, ajouta le capitaine en affichant une mine contrariée.
*
Rick ne supporta pas l’idée de cohabiter avec celle qu’il qualifiait de diabolique. Le capitaine lui accorda aisément de prendre un hamac près de la cale. Lui-même ne se départissait pas de son malaise. Quant à Charles, il contint difficilement sa joie et installa Anémone comme une reine. Entre chacune de ses tâches, il regagnait hâtivement sa cabine pour la voir. Son bonheur n’était pas même gourmand : lui parler ou se tenir près d’elle suffisait. Elle l’accueillait avec un sourire mystérieux et n’engageait jamais la conversation la première. D’un mouvement timide, elle remontait ses jambes sur la couchette et les pliait de côté, offrant à la contemplation ses pieds nus, fins et mignons. Charles se questionnait souvent sur ces talons et plantes à la peau molle, qui paraissaient vierges d’avoir foulé le sol. Mais il n’en disait mot. Il n’interrogeait Anémone que sur son bien-être. Avait-elle assez chaud ? Le roulis l’incommodait-il ? Souhaitait-elle manger quelque chose ? Elle n’avait jamais besoin de rien et se contentait de répondre par des regards intenses qui attiraient Charles jusqu’à elle. Sans savoir pourquoi ni comment, le marin s’approchait et prenait place à sa gauche. C’était la même scène qui se répétait de visite en visite. Le marin paniquait, honteux de son impolitesse, et s’apprêtait à se relever lorsque Anémone posait sa tête contre son épaule. Il sentait alors les longs cheveux glisser sur son torse, et parfois, une main frêle caresser son dos. Tout en lui devenait frisson, puis ses membres se tendaient, se raidissaient. Il restait immobile, intimidé. Le rituel ne s’achevait qu’au moment où Anémone l’invitait à la laisser seule.
— Pourquoi pleures-tu ? demanda doucement Charles en pénétrant dans l’étroite pièce.
Anémone s’étonna et répondit, contrairement à son habitude.
— Je ne pleure pas.
Il s’aperçut qu’elle disait vrai en se perdant dans son regard surpris.
— C’est étrange, j’avais cru voir de l’eau dans tes yeux.
— Approche… murmura-t-elle.
Il se laissa guider, hypnotisé, et se retrouva debout face à elle qui se tenait assise sur la couchette. Lentement, les mains d’Anémone s’élevèrent pour glisser sur les cuisses de Charles. Elles se figèrent sur ses hanches qu’elles agrippèrent fermement. Le matelot ne s’y attendait pas et contint un léger sursaut. Se sentant tiré vers l’avant, il résista quelques secondes puis s’abandonna à cette force d’attraction. Ses tibias butèrent sur la planche qui servait de sommier et ses genoux s’affaissèrent sur le mince matelas, encerclant les jambes d’Anémone qui resserrait sa prise. Elle appuya sa joue contre le bas ventre de Charles et prit le temps de percevoir le rythme de sa respiration. Un faible arrondi, puis un creux, cela lui rappelait le clapotis des vagues. Mais la chemise du marin gâchait la sensation. La jeune femme relâcha l’étreinte de ses mains et entreprit de déshabiller son hôte. Lui ne réfléchissait pas à ce qui se passait. Son esprit s’était déconnecté de la réalité et ses mains caressaient mécaniquement les cheveux d’Anémone, disparaissant dans l’entremêlement des mèches. Il se découvrit bientôt nu, allongé contre cette femme pleine de charmes et sans atours. Son nez se fourra dans la nuque qui s’offrait, puis sa langue goûta le chemin de ses seins, la courbe de ses flancs et le reste de son corps. Elle avait une saveur de sel grisante, et des perles d’eau surgissaient parfois dans ses creux. Ils ne se parlèrent pas. Leur complicité naquit d’autre chose, et tous deux s’émerveillèrent de deviner leurs désirs. De jouer de leurs plaisirs. La chaleur dans la cabine devint insoutenable, et pourtant, Anémone dégageait plus de fraîcheur que jamais. Charles s’était insinué en elle. Leurs corps, à l’unisson, se livrèrent à l’extase. Ils se séparèrent, éreintés, dégoulinant de leurs nectars mêlés.
— Je suis amoureux, balbutia Charles.
Son amante lui sourit en effleurant son torse.
*
Charles ne pouvait s’empêcher de regarder le ventre si plat d’Anémone, sur lequel elle avait posé sa main. Elle le caressait comme si le bébé était prêt à en sortir.
Le bébé.
— Tu es sûre de toi ?
— Absolument certaine.
Elle arborait un sourire extatique qui fendait ses joues rosies. Ses yeux pétillaient derrière deux mèches blondes qui lui traversaient le visage.
— On a couché ensemble qu’une fois !
Techniquement, c’était suffisant. Mais Charles peinait à comprendre qu’en pratique ce le soit aussi. Son regard revint vers le ventre et le scruta à nouveau. Il se laissa retomber à côté d’Anémone, sur sa propre couche et résista à la tentation de s’allonger pour se laisser happer par le sommeil. Un bébé.
— On accoste à Wicklow dans trois jours.
Ils n’avaient pas pu s’arrêter à Kinsale, la veille, en raison d’un encombrement dans le port. Lorsque le capitaine l’avait annoncé, les yeux furibonds de James avaient adressé à Charles la plus vivace des remontrances, comme si un incident comme celui-ci ne pouvait être que l’œuvre du démon Anémone. Un navire bloqué à l’embouchure du port, avaient-ils su par la suite. Cela lui offrait l’aubaine de jours supplémentaires en compagnie d’Anémone. Trois jours au-delà desquels ils devraient se quitter à jamais, certainement. Elle débarquerait, lui repartirait vers Kilmore Quay. Il ne reviendrait peut-être jamais à Wicklow. Il ne reverrait peut-être jamais ce bébé.
Elle lui prit la main. Il était toujours étonné de la sentir fraîche et humide.
— Il peut se passer beaucoup de choses, en trois jours.
Il n’imaginait pas à quel point.
Ce jour-là, le soleil peina à se coucher plus que jamais, comme s'il s'amusait avec l'impatience trépignante de Charles. Ses mains effectuaient ses tâches quotidiennes machinalement, mais son esprit, lui, était resté aux côtés d'Anémone. Ses mots résonnaient dans sa tête continuellement, animés d'un écho puissant. Elle était enceinte. Enceinte. Enceinte. Enceinte. L'idée persistait à s'installer en lui, pour qu'il s'y acclimate. Mais rien n’y faisait. Il n'y avait que cette crampe tenace, qui lui tenaillait l'estomac. Et ce ne fut rien, comparé à sa surprise lorsqu'il rejoignit la jeune femme, à la nuit tombée. Tous les autres, le fuyant comme la peste, dinèrent sur le pont. Charles s’arrêta sur le seuil de la cabine, étonné de la voir allongée sur sa couche, en proie à des douleurs assidues qui la poussaient à respirer rapidement.
Inquiet, il avança doucement et l'observa. Sa peau avait pâli et s'était couverte d'un voile de sueur.
— Anémone ? Tout va bien ?
— Oui... Ce sont juste des... Pfff, pfff... Contractions.
— Des contractions ?
Il la regardait, les yeux ronds comme des billes.
— Ce n'est rien.
Et, une minute plus tard, elle cessait ses exercices de respiration et se redressait, tant bien que mal, contre le mur. Charles réalisa alors combien son ventre avait gonflé, étirant la chemise grisâtre que James lui avait léguée, bien malgré lui. Il ne parvint jamais à réduire les mètres qui le séparaient d'Anémone. Comment une grossesse pouvait autant progresser en l'espace d'une seule journée ?
— Ton ventre, commença-t-il.
— Il est beau, hein ? Tu veux le toucher ?
Non, il voulait s'en tenir le plus éloigné possible. James avait raison depuis le début.
— Allez, viens !
Charles s'essuya le front d'un revers de manche. De la sueur s'y était accumulée. Il était exténué, les jours précédents avaient été très longs. Peut-être avait-il attrapé une maladie, au contact des cadavres qui leur étaient restés sur les bras après la tempête.
— Non... Je... Je vais plutôt aller manger.
Il tourna les talons et se réfugia dans la pénombre rassurante du couloir. Il se laissa glisser contre le mur et tomber sur le sol, pour se prendre la tête dans les mains. La logique de tout ceci lui échappait. De se raccrocher à un détail qui y donnerait un sens. Mais il n'avait pas vu Anémone sortir de cette cabine. Elle n'avait pas mangé, elle n'avait même pas réclamé à manger. Elle était toujours réveillée, à l'observer lorsqu'il émergeait de ses songes. Elle le scrutait lui, de ses grands yeux gris-vert qui l'ensorcelaient. Elle le lorgnait comme une proie. Elle faisait flotter ses cheveux pour s'auréoler de cette odeur enivrante.
Jusqu'à ce qu'elle tombe enceinte. Maintenant, elle passait son temps à caresser son abdomen. Qui était-elle ?
Adossé contre des hauts mats, Charles enroulait des mètres de cordes inutiles, sans prêter attention à ses gestes. Les mots vociférés par le capitaine résonnaient dans sa tête. Il revoyait la ronde parfaite formés par l’équipage, tout autour de lui. Impossible de fuir cette petite mise au point. Il revoyait aussi les regards sombres, comme s’il était un insecte répugnant qu’il fallait exterminer. Plus encore que les mots qui hurlaient la nécessité de se débarrasser d’Anémone, le sentiment de rejet par ses frères d’arme le rongeait. Demain, ils arriveraient à Wicklow. Tout rentrerait dans l’ordre. Il ne reverrait plus Anémone, ni la progéniture qu’elle recelait. Il aurait dû s’en satisfaire, mais n’y parvenait pas.
Il accrocha la corde enroulée à un crochet, face à lui, avec la vague idée de rejoindre sa cabine, bien qu’effrayé de devoir faire face à Anémone. Mais c’était leur dernière soirée ensemble. Il regretterait de ne pas en profiter. Il longea la paroi, revenant vers le pont principal, quand un cri retentit. Il s’étouffa rapidement. Charles avança encore et vit Anémone émerger maladroitement des marches qui menaient aux cales. Elle le poussa sans ménagement, alors qu’il restait coi face à la couleur de sa peau qui avait viré à un bleu fantomatique. Il aperçut, au bas des marches, le corps inanimé de Rick qui avait certainement essayé de l’empêcher de passer ; il rechignait déjà à voir une femme occuper sa couche, alors une femme sur le pont…
— Anémone, retourne dans la cabine !
Mais elle ne l’écoutait pas, peut-être même qu’elle ne l’entendait pas. Elle tituba jusqu’au centre du pont et s’y effondra.
— Anémone !
Il se précipita vers elle mais une sorte de liane le frappa au torse et l’envoya voler contre le mur de la cabine du capitaine. Lorsqu’il retrouva un tantinet ses esprits, il crut avoir fatalement perdu la tête. D’innombrables filaments bleu électriques oscillaient autour du corps d’Anémone, comme de multiples bras qui faisaient partie d’elle. Et son visage, tordu par la douleur de l’accouchement imminent, n’avait plus rien des lignes parfaites qu’il lui connaissait, pour les avoir tant de fois parcouru de ses doigts calleux. Son nez s’était enfoncé, sa mâchoire avancée, son front s’était bosselé, sa peau devenait d’un bleu de myosotis. Une odeur de fruit de mer écœurante exhalait de la créature qui se révélait à ses yeux.
Une porte s’ouvrit à proximité, et le capitaine en sortit de sa démarche claudicante. Ses yeux s’exorbitèrent, lorsqu’ils découvrirent l’immondice qui souillait son navire. Il s’arrêta, figé, alors que les membres d’équipage le contournaient pour contempler le spectacle horrifiant. Tous les regards se posèrent sur Charles, à leur droite. Mais de tous ces yeux de reproches, celui qui s’ancra dans la mémoire de Charles fût bien celui du capitaine, l’archétype de la déception paternelle. Il n’avait pas écouté ses frères, il avait succombé aux charmes de cette femme qui ne pouvait être qu’un démon des mers. Il avait ignoré les légendes marines dont il était bercé depuis l’enfance, juste par amour pour ces yeux gris.
Il se releva et s’avança vers la créature bleue qu’il avait cru aimer. Ses hurlements striaient le silence. Ses tentacules filaires fendaient l’air, tout autour d’elle, avertissement sans frais. Charles savait qu’il devait faire quelque chose. Mais quoi ? Sa voix déchira l’air avec plus de force encore.
— Prends donc ça, sot que tu es !
Charles se retourna et attrapa le sabre que lui lançait le capitaine. Il empoigna sa garde, contempla sa lame légèrement émoussée, avant de revenir vers les tentacules d’Anémone. Il devait la tuer. Bien sûr. Mais il ne s’en sentait ni le courage ni l’envie. Il avança d’un pas, un des tentacules vrilla vers lui, il ne dut son salut qu’à un réflexe effarant. Il réalisa qu’Anémone n’hésiterait pas, elle.
Il avança d’un autre pas, mais s’attendait cette fois à l’attaque et balaya l’air d’un revers qui trancha le tentacule. Un deuxième, un troisième et un quatrième se lancèrent vers lui. Il esquiva les deux premiers et trancha le dernier. Il fit un pas sur le côté, esquiva, un autre pas sur le côté et trancha. Chaque amputation accompagnée d’un cri de douleur de la démone. Mais jamais il ne s’approchait suffisamment d’Anémone pour la toucher là où sa lame mourrait. Il esquiva, encore et encore. Jusqu’à reculer hors de portée des tentacules. Il jeta un bref regard vers l’équipage. Ils ne bougeaient pas. Preuve que le lien qui les unissait était rompu. Charles devait réparer son erreur, pour mériter leur pardon.
Il avança rapidement, jusqu’à se trouver à portée du corps affaissé d’Anémone, jusqu’à contempler les traits hideux de son visage liquéfié, tordu par la douleur. Les tentacules fusèrent vers lui, il en esquiva plusieurs, en trancha autant, mais trois d’entre eux se plantèrent dans son échine et y déversèrent leur poison. Il s’effondra instantanément à genoux. La douleur était vive et infernale. Comme la morsure d’un serpent. Il lâcha son sabre, qui tomba sur le sol dans un bruit métallique. Et, dans le brouillard inoculé par le venin, il entendit un cri. La stridulation de la vie, de la naissance, étouffée. Il vit une fente s’ouvrir dans l’abdomen bleu d’Anémone. S’en déversa alors une forme ridée, d’un bleu sombre. Elle gesticulait, dardée elle aussi de tentacules plus fragiles, plus lents. Le nourrisson déchira le silence atterré produit par cet évènement ahurissant. Et Charles comprit que c’était ça, son enfant.
Non.
C’était un monstre. Une abomination. Un démon qu’il avait engendré, sournoisement trompé par Anémone. La haine le submergea. Faisant fi de la douleur qui enflammait sa colonne vertébrale, il reprit son sabre, se redressa et planta la pointe de la lame au sommet du crâne de l’enfant ; il l’enfonça jusqu’à la garde. L’enfant cessa son chant criard, au moment où du sang noir gicla sur sa mère. Lâchant le sabre, Charles recula en titubant à chaque pas, jusqu’à heurter son capitaine. Il vit Anémone se pencher sur son enfant mort, ses tentacules s’agiter nerveusement et ses hurlements se déchaîner.
Il bouscula son capitaine, ses frères d’armes et fuit le pont en direction des chaloupes attachées à bâbord. La haine indicible de la mère le pourchassait. Il défit maladroitement les cordages qui retenaient la barque, ses mains tremblaient. Anémone hurlait de plus en plus fort. Accordées à elle, les eaux qui les entouraient se réveillaient. Les vents soufflaient. Comme la métaphore de la détresse d’une mère à qui on arrache son enfant. Les cordes défaites, la chaloupe tomba et rejoignit sourdement les flots. Charles jeta un bref regard vers le pont ; les hommes d’équipage criaient, insultaient. Il entendait des bruits de métal, comme la défense malhabile de ses frères. Ce serait sa dernière vision d’eux : lui les abandonnant à leur sort. Il enjamba le rebord du navire et se jeta dans le vide. Il traversa la surface de l’eau froide et, la respiration retenue, goûta à la quiétude du silence sous-marin. Un court instant, il espéra y mourir, ne jamais remonter. Que la mer reprenne sa vie en échange de celle qu’il venait d’ôter. Mais rien n’y fit. Son heure n’était pas venue. Il nagea pour revenir à la surface et se hissa à bord de la barque. Il saisit les rames et, tant bien que mal, luttant contre la houle naissante, s’éloigna du Vivier Abyssal. Une dernière vision du navire s’offrit à lui, balayé par les eaux tumultueuses. Ils approchaient de la côte de l’Irlande. Wicklow n’était plus très loin. Si les divinités marines le voulaient, il atteindrait la terre ferme. Sinon, l’enfer le recueillerait.
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Charles le comprenait trop tard, fuir ne servait à rien. Son histoire se serait-elle écrite différemment s’il avait affronté son passé plutôt que de s’en être tenu éloigné ? Louise payait ses dettes à sa place, cela lui était insupportable. Chaque matin et chaque soir, il se rendait sur la plage pour scruter l’horizon. Le vent recueillait ses plaintes étranglées, sa culpabilité et son chagrin.
— Je ne fuirai plus ! Je suis là pour faire face, cette fois !
Les mouettes lui répondaient de leurs cris stridents, menaçants. Il imaginait parfois qu’elles fondaient sur lui pour lui crever les yeux. Doux rêve qui le délivrerait des maudits globes dont se déversaient ses larmes. Toute cette eau au goût de sel. La saveur d’Anémone, monstruosité qui lui avait dérobé sa fille.
Une fois de plus, Charles marchait dans les rues de Kilmore Quay. Il parcourut pour la énième fois le chemin sur lequel il avait poursuivi Louise, deux ans auparavant.
« Si j’avais été plus rapide… »
Puis il déboucha sur la plage et se figea. Malgré la brume de ce froid matin, il distinguait nettement un vaisseau échoué sur le sable. Son sang se glaça, le jour était venu. À petits pas inquiets, il avança en direction de l’épave. Son ventre se crispait davantage à chaque mètre englouti. Une envie de fuir tenaillait Charles, mais il ne céda pas. La coque brisée se trouvait désormais tout près. Une partie du bastingage pendait lamentablement, et des lattes cassées s’étaient changées en pieux dangereux. L’ancien marin observa avec émotion le bois massif du mât écroulé, les nœuds des cordages partout emmêlés, et surtout le nom du bâtiment qu’on ne lisait qu’avec peine sous les algues et la vase qui recouvraient le navire.
Le Vivier Abyssal.
La cale était éventrée. Une odeur nauséabonde s’en échappait, et un bruit sourd, répétitif. Une respiration haletante, une suffocation. Charles tenta de calmer les battements fous de son cœur. Il s’entrava dans des filets, chuta et se recroquevilla dans le sable.
— Père… entendit-il.
Cette voix. Charles se mit à trembler. Ses mains se fermèrent sur le sable froid. Serrer, s’accrocher à quelque chose de palpable. Ne pas perdre la raison. Il rampa en direction du vaisseau, incapable de tenir sur ses jambes. Une vague déferla soudain sur lui, glaciale et violente, et le projeta à l’intérieur du navire. La marée montait vraisemblablement. Il se redressa, ragaillardi par cette douche et fronça le nez à cause des effluves putrides qui envahissaient les lieux. Ses yeux s’habituèrent lentement à la pénombre. C’est alors qu’il la vit, assise contre la paroi. Une forme barbouillée de substances visqueuses vertes et grises, clignant des paupières et frémissant à chaque grincement de la coque sous la force du vent. Il discerna le contour d’un visage et de membres humains. Des bigorneaux sillonnaient le petit corps parsemé de patelles. Un mouvement de tête permit à la silhouette de mieux se dessiner. Charles distingua alors une bouche qui s’ouvrit et déversa des litres d’eau. La puanteur d’un vomi saturé de sel se diffusa.
— Père… geignit la forme quand l’eau eut fini de couler.
Des sanglots secouèrent Charles. Entre deux spasmes, il s’avança vers Louise pour l’arracher à ce lieu maudit. Aussitôt, une douzaine d’hommes se matérialisa autour de la fillette, des êtres partiellement décomposés et aux faces rongées par l’iode. Ils exhibaient de larges sourires aux dents pourries et mordaient l’air en direction de Charles.
Rick, James, le capitaine…
Charles tomba à genou. Il sentit des mains fraîches et humides sur ses épaules.
— Tu as tué mon enfant, susurra Anémone d’une voix émue.
— Libère Louise ! implora-t-il.
— Je t’ai pris ta fille pour que tu connaisses la souffrance que tu m’as infligée.
— Je t’en supplie, elle ne t’a rien fait, elle…
— J’ai cru qu’elle remplacerait notre enfant, continua-t-elle. Mais elle n’est pas à la hauteur. Elle dépérit et ne fait aucun effort pour s’acclimater aux abysses.
Charles ne s’était pas retourné, il contemplait Louise recouverte d’algues et séquestrée par l’équipage fantôme. L’ombre de sa poupée. Trop d’émotions le submergeaient pour en exprimer aucune. Colère, peur, souffrance, haine de lui-même explosaient en son sein et seul subsistait une irrépressible envie de mourir. Que tout s’arrête. Enfin.
— Je veux une lignée digne de moi, assena Anémone.
— Je veux mourir…
— Ce n’est pas possible si tu veux la sauver. Offre-moi ta vie et je la relâcherai.
Les marins se mirent à cracher des gerbes de vases en direction de Charles. Certains brandissaient des pinces de crabe poussées au bout de leurs bras pour le menacer. Ils n’avaient plus de langues. Leurs râles chantaient pourtant des malédictions sans avoir besoin d’user de mots.
— Que feras-tu de moi ?
— Je t’emporterai et tu seras l’instrument de ma fécondité. Décide-toi, la mer nous appelle.
Sur ces mots, une gigantesque lame s’abattit sur l’épave et en brisa les côtés. Tous se retrouvèrent sous l’eau mais ne bougèrent pas d’un centimètre, ventousés au sol. Des planches arrachées et autres débris se retirèrent en même temps que l’océan. Ils percutèrent Charles de plein fouet, lui volant quelques lambeaux de chair. Lorsqu’il rouvrit les yeux, Louise lui faisait face, lavée par la mer et plus reconnaissable. Un pieu de bois lui transperçait l’épaule, mais elle régurgitait tant d’eau qu’elle ne pouvait hurler sa douleur. Charles s’effondra en larmes, et Anémone lécha ses plaies, lentement.
—Emmène-moi, murmura-t-il.
Alors, le Vivier Abyssal se disloqua tout autour d’eux. Il s’écroula sur lui-même, devenu algues tandis que les longs filaments bleus d’Anémone se refermaient sur Charles. Au-dessus, les mouettes poussaient leurs cris les plus aigus, encourageant la mer à se déchaîner. L’immensité d’eau les écouta. Des monts naquirent et s’abattirent, engloutissant la plage, dévorant la digue. L’épave n’existait plus, elle s’était fondue dans l’océan. Voraces, les eaux pénétrèrent dans Kilmore Quay. Elles désiraient la ville entière et entraient dans les maisons, profitaient de chaque interstice pour s’inviter. Les habitants se précipitaient aux étages. Les flots parfois en happaient certains qu’ils emportaient avec eux dans leur course folle.
Puis, subitement, les abysses rappelèrent à eux leurs tentacules aquatiques. L’eau se retira, aspirée par un siphon chimérique. Le calme revint, silencieux comme la mort.
Et sur la plage, serrant ses genoux contre sa poitrine d’enfant, Louise pleurait, seule.