« Eh vous, là ! Oui, vous.
- Moi ? Non, bien sûr que non. Il doit surement s’adresser à quelqu’un d’autre…»
Et bien non, désolé l'ami mais je ne m’adresse pas à un hypothétique personnage dans le but d'amorcer une sorte de mise en abîme de dialogue sans queue ni tête (vous savez ce qu'est une mise en abîme au moins ?). Je vous parle à vous, vous qui lisez. Qui êtes-vous, et qu’espérez-vous de moi ?
Ne vous fatiguez pas, vous aurez sans doute compris que je n’attends pas de réponse de votre part (quoiqu'il existe une infime probabilité pour que vous soyez débile profond ou tout simplement dérangé mentalement, dans ce cas-là, je vous suggère de simplement foutre le camp). De toute façon, je suis à peu près certain de savoir ce que vous voulez. Quant à savoir qui vous êtes, je dois avouer que je n'en ai strictement rien à foutre ! À vrai dire, cette idée m'émoustille autant que d'aller pisser dans un tesson de bouteille, soigneusement calé entre les mains putrides et tremblantes d'un de ces vieux clodos éméchés qui traînent du côté de Barbès. D'accord, il semblerait que l'idée m'ait bien traversée l’esprit tout compte fait, du moins le temps d'élaborer cette métaphore un peu vaseuse...
Un début, c’est ça ? C’est ce que vous attendez tous. Un début.On à beau dire mais pour commencer, c’est encore ce qui se fait de mieux ! Oh, rien d'extraordinaire bien sûr, juste ce qu’il faut pour attiser votre curiosité de petits fouinards en manque d'inspiration. Une phrase bien sentie, vous renseignant sur le sujet traité, le style de l’auteur. Quelque chose qui installera l’intrigue, posera le décor et introduira les deux ou trois personnages de l'histoire, et cetera, et cetera ; et si je peux y ajouter un brin de vocabulaire un peu savant pour vous donner l’impression que ce que je dis est pertinent, ou donner l’illusion que tout ceci est extrêmement intéressant malgré l’absence totale d'événements dans le récit - ah, si seulement je pouvais le faire - ce serait le pied n'est ce pas ? Vous êtes tellement prévisible...
Je préfère vous prévenir de suite, ce n’est pas du tout mon genre d’écrire des trucs d'habitude. Je ne sais pas faire ça. Je n’ai même jamais posé ma bille sur un papelard pour autre chose que l’école, le boulot, et la liste de courses, ou encore pour remplir le calvaire administratif habituel. Je suis plutôt pragmatique dans mon genre, et je n’aime pas vraiment perdre mon temps à brasser du vent histoire de faire tourner mon moulin à parole dans le vide, je ne suis pas Don Quichotte. Qu'est-ce que je fous là alors ? C'est la question à cent mille dollars... Je suppose que l'ennui vous amène à faire des choses stupides parfois. Ils y'en a qui picolent en regardant la télé, d'autres qui vont promener leurs chiens, les plus téméraires se lanceront sûrement dans un long voyage exploratoire au fin fond d'eux-mêmes (souvent par le biais des recoins obscurs et étroits de leurs fosses nasales). Moi, j'ai simplement voulu essayer d'écrire un truc là, va comprendre... Faut bien passer le temps, avant que le temps nous passe dessus !
C'est marrant ces phrases toutes faites, vous ne trouvez pas ? Ces grandes vérités qu'on vous balance tout rond et qui paraissent comme véridiques sous prétexte qu'elles ont été prononcées par des soi-disant "petits génies". Toutes ces foutaises me fatigue, mais c'est pas si grave, il parait que ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort ! Allez balancer ça à un tétraplégique dépressif qu'a même plus la force de se tirer lui même une balle dans la tronche. Demandez lui si ça l'a rendu plus fort de perdre l'usage de ses membres, si ça le rassure de vivre prisonnier d'une carcasse vide sans pouvoir donner un sens à sa vie. Organisez donc un petit match de free fight entre un nain manchot et cul de jatte (un tronc de bonsaï en somme) et un gros bœuf gavé aux hormones tout droit sortie d'un clip de Snoop Doggy Dog. Dix contre un que le nabot lèvera pas ses petites pattes à la fin du gong. C'est pas comme si je lui avais laissé ses chances...
Tout ça pour dire que dans la vraie vie, les choses sont tristement simples. Le fort, c'est celui qui bombe le torse et qui frappe le premier, et le faible, c'est le maigrelet imberbe qui saigne du nez et qui a le froc tout mouillé. En parlant de poil et de pisse, je pars du principe qu'un type qui n'est pas capable de se débarrasser d'une moustache aussi ridicule ne devrait pas donner de leçon de morale. J'ai même vu dans un reportage qu'à la fin, il aurait carrément viré barge, qu'il était plus capable de se torcher le cul tout seul et de faire ses lacets correctement. Drôle de crépuscule pour un gars qui s'autoproclamait supérieur intellectuellement, qui théorisait le "surhomme"... Voilà, chers philosophes, comment on tue une idole !
Ça me fait penser que mon vieux était un peu philosophe lui aussi. Il me rabâchait sans cesse que le temps c’est de l’oseille. Rien de bien original vous me direz, mais il ajoutait que l’oseille ça se mange nature, en tarte, ou en sauce avec un bon saumon de Norvège. Vous avez déjà essayé de manger un livre en sauce ? Hey, vous me suivez les binoclards ? Okay, laissez tomber…
Pas besoin de bouquiner pour sortir de grandes vérités. Moi, je ne lis pratiquement jamais sur mon temps libre, si ce n’est les actualités et les deux ou trois prospectus et magazines pour vieilles mégères qui traînent par-ci par-là, dans les salles d'attentes ou chez le coiffeur, ou lorsque je dois déchiffrer une de ces fichues notices d’apparence simpliste qui accompagne les meubles Ikéa. Ces foutus meubles, qui ont la fâcheuse tendance d'être livrés sans la petite vis. La petite vis, vous savez ? Cette minuscule tige de métal ficelée qui apparaît généralement à l’étape cinq, que vous ne trouvez jamais et qui est pourtant censée faire tenir tout ce bordel debout ? Et bien n’espérez surtout pas que je vous la donne, cette putain de vis !
Bref, je me disperse un peu… On parlait littérature, il me semble. Certains disent que c’est de l’art, d’autres de la masturbation intellectuelle. Dans les deux cas, je trouve ça un peu gratifiant, étant donné que contrairement à l'art de la branlette, les bouquins ne m'ont jamais procuré aucun plaisir. D'après moi, ce serait plutôt un truc de frustrés. Des gens incapables de se contenter de la réalité, prêts à s'extasier des heures devant de petits symboles inscrits noirs sur blanc en s’inventant des histoires à la con pour fuir une réalité qui les dépasse. Rien d’autre qu’un ramassis de toxicos accrocs à la déréalïne, et y’a rien de pire en vérité que ces vautours avaleurs de couleuvres, si ce n’est les charmeurs de serpents qui leurs servent à becter. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Allez courir, bricolez un peu, cuisinez un truc ou faites du jardinage si ça vous chante. Grillez-vous une clope et allez baiser un peu, ça vous changera (dans l’autre sens c’est bien meilleur, et je parle d’un point de vue chronologique, bande de tordus...). Faites ce que vous voulez, mais par pitié, faites quelque chose qui ait un impact sur votre vie !
Vous aurez compris qu’il ne faut pas trop compter sur moi pour vous vendre du rêve. N’attendez pas non plus que je vous prenne gentiment par la main pour vous emmener vers je ne sais quel monde idyllique, rempli d’aventures stériles et de chimères désenchantées pour contenter vos petits délires d’évasions. Je ne suis pas magicien, pas plus que je ne suis écrivain, et je me fous de ce que vous pensez de ça. C’est vous, et vous seul qui vous êtes foutu dans ce pétrin ! Je vous entends d’ici, avec votre petite voix nasillarde de pensionnaire du premier rang, me rétorquer « et l’amour des mots alors ? ». Ce sont ces mêmes mots qui font que vous êtes encore là malgré tout ce que je vous balance dans la tronche. Alors si vous voulez arrêter maintenant, allez-y, je ne vous retiens pas, et bon vent !
Vous commencez enfin à vous demander si vous avez bien fait, hein ? Si tout cela n’est pas une vaste plaisanterie qui consiste justement à attirer votre attention pour introduire un semblant d’histoire, ou juste une logique bien précise ? Eh bien non, que dalle, nada, et vous êtes toujours là ! Vous vous bornez à croire à un dénouement heureux, un élément perturbateur qui viendrait mettre un peu de piment dans cet insipide incipit. Pourtant, il ne se passe rien, strictement rien, toujours rien. Rien, rien, et rien ! On commencerait même à se faire un peu chier, vous ne trouvez pas ?
Demandez-vous plutôt si ça en vaut vraiment la peine, si ce n’est pas juste un taré de plus, un chômeur en fin de droit, un handicapé du social terré dans son trou à rat avec une clope dans le bec et un verre de sky à la main, qui a trouvé là le seul moyen de cracher un peu sa haine à la face du monde pour pas un rond. Un type à la ramasse, sans talent, sans ambitions, paumé au milieu de ses fringues sales dans la cage à hamster qui lui sert de piaule. Un misanthrope anthropophage, qui veut juste attirer votre attention pour mieux vous sucer la cervelle. Pourquoi faire ? Juste parce qu’il vous hait profondément. Un pauvre type en somme, qui veut s'octroyer de l'importance à travers vous.
Et bien oui, vous avez totalement raison. J'avoue tout, je t’ai fais perdre ton temps. T'as remarqué, je me permets de te tutoyer maintenant. C'est vrai que ça commence à faire un petit moment déjà qu'on discute tout seul, toi et moi. Surtout toi, parce que moi je serais déjà loin à l'heure ou tu liras ces quelques lignes. Désolé de te décevoir tête de nœud, mais je ne suis que le personnage fictif et sans intérêt d’une histoire déjà obsolète. Allons, qu'est-ce que t'allais encore imaginer, hein ?
Pourtant tu vois, le truc qui me chiffonne dans tout ça, c'est que malgré tout, l’espace d'un court instant, t'as fait de moi ton personnage principal. Je suis sûr que t'as essayé de m'imaginer, peut-être même que tu t'es trituré le ciboulot en te demandant pourquoi j'avais tant de haine envers toi: «Il a sûrement connut un divorce difficile récemment, reçu un avis d'imposition impayé. Je ne sais pas moi, peut-être s'est-il simplement éclaté le gros orteil au coin d'une porte avant d'écrire son torche-cul» (Faudrait absolument que je pense à molletonner ce foutu chambranle !). «Et bla, et bla, et bla...« En fait, tu t'es simplement intéressé à moi, et tu m'as permis d'exister pendant quelques minutes. La vérité tu vois, c'est que le charmeur de serpent, le magicien, bref, le seul et véritable héros de cette histoire sans intérêt, c'est toi. Alors comme le disait une vieille salope aigrie et revancharde : "Merci pour ce moment !".
T’es content ? Tu l’as eu finalement ta chute à la con !