Salut !
une nouvelle écrite en février 2014 pour un concours, sur la thématique d'Anne de Bretagne. J'ai été retenue dans les 15 finalistes sur 60 participations reçues mais pas dans les trois premiers ! ( les nouvelles gagnantes (http://www.ecrivainsbretons.org/images/pdf/Site_AEB_Nouvelles_primees.pdf) )Un des critères était de ne pas dépasser une certaine longueur, j'y suis parvenue au mot près, autant dire que j'aurai aimé développer davantage, et je le ferai peut-être un jour d'ailleurs.
bonne lecture :)
Milla
L’enchantée
Lectrices, lecteurs, vous qui savez les mots.
Peut-être ignorez-vous – ô combien se méprennent à ce propos – que ce n’est pas la pluie qu’on entend quand elle frappe le sol. Ce sont les pierres qui tentent en vain de nous parler. Celles qui forment les sols et les marches du château de Langeais sont chargées de bien des secrets. Vos talons, peut-être, ont martelé ces escaliers. Avez-vous écouté leur complainte ? Car, s’il y a longtemps pour nous, il y a peu pour les pierres, que la duchesse foula les terres de Langeais. Du court âge des Hommes, voilà ce qu’elles retiennent. La ruse d’Anne de Bretagne ne les a pas dupées. Jour après jour, les dalles profitent qu’on les fasse résonner pour nous chanter son mystère, pour nous en révéler la clef. Mais peu d’entre nous les écoutent, et nul ne connaît leur langage.
À naître au mois de janvier, on compte sa vie en hivers et on la passe à chercher de la chaleur. Anne n’en verra que trente-sept, de ces froides saisons. Elle se réfugie auprès de l’âtre, s’imprègne de la sensation de l’air chauffé par les flammes qui enroba sa peau nue à peine issue du ventre de sa mère. Marquée par ce souvenir pourtant oublié, Anne n’a peur ni du feu ni du froid. La voilà âgée de six hivers en 1483. Son enfance est peinte de rires et de larmes, de découvertes et d’inquiétudes. Dans le château des Ducs de Bretagne à Nantes, la future duchesse apprend de tout ce qui l’entoure.
— J’ai entendu dire que le lac de Grand Leu est un endroit magnifique, confie Anne à sa gouvernante avant le début de sa leçon.
La fillette espère l’impressionner autant qu’elle l’impressionne, elle, Françoise de Dinan. Cette femme droite au ton sec et juste lui remplit l’esprit d’images. Certaines lui ouvrent les portes de la liberté, lui offrant, en plus d’un savoir sur le monde, l’envie et la capacité de décider. D’autres sonnent comme des devoirs. Anne sait ce qu’on attend d’elle et n’oublie pas ce qui en dépend. La Bretagne, indépendante et fière de ne supporter aucun joug, lui reviendra un jour de droit. La fillette veut être à la hauteur de cet honneur. Déjà, elle souhaite montrer à celle qui la guide qu’elle peut apprendre des choses par elle-même.
Madame de Dinan n’a pas répondu. Anne suppose qu’elle ne l’a pas entendue et répète la preuve de sa culture personnelle.
— J’ai entendu dire que le lac de Grand Leu est un endroit magnifique.
La gouvernante lève un sourcil, puis dévisage froidement l’enfant.
— Où l’aurez-vous appris ?
Anne ne rougit nullement et répond avec fierté.
— Je me suis intéressée au dernier tableau acquis par notre maisonnée. Sa beauté m’a subjudée et j’ai été fort aise que l’endroit ne soit qu’à quelques lieues d’ici.
— Subjuguée, corrige Madame de Dinan.
— Mère m’a promis de m’y mener avant la fin de l’année, s’enthousiasme l’enfant.
— Vous conta-t-elle la légende du Grand Leu ?
— Oh oui, Madame de Dinan, elle le fit ! Et je frémis encore d’un récit si funeste. Mais puisqu’il faut tirer leçon de toute chose, j’en déduis qu’à manquer de clémence on s’expose à une éternelle culpabilité.
La gouvernante ne peut cacher sa surprise. Elle observe l’enfant, et la certitude qui se lit dans son regard, avant de lui demander :
— Comment donc en venez-vous à cela ?
Anne se réjouit de pouvoir s’expliquer.
— La cité d’Herbauges avait sombré dans le vice, et les péchés de ses habitants ont attiré sur elle la colère divine. Le lac du Grand Leu l’a engloutie jusqu’à sa complète disparition. Mais comment comprendre que des cloches sonnent encore depuis ces eaux si ce n’est pour que le drame reste en mémoire du Seigneur ? Avec plus de clémence, Dieu n’aurait-il pu laisser le temps aux habitants de changer leurs mœurs ? J’aime à croire qu’il s’en est voulu de son empressement et sonne ces cloches pour se souvenir de sa propre leçon.
Françoise de Dinan est interloquée. Les mains crispées, elle ne sait comment réagir.
— Allons, le Seigneur leur laissa une chance durant un temps très long. Il n’est pas convenable de mettre en cause son jugement, Anne.
L’enfant est pensive et ne remarque pas l’irritation de sa gouvernante.
— Mais, que veut dire ‘un temps très long’ pour Celui qui est éternel ? demande-t-elle.
Partout dans le château des ducs de Bretagne, les pierres acquiescent en silence.
Depuis deux ans déjà, Anne sait qu’elle épousera le prince d’Angleterre. Édouard, fils d’Édouard IV, promesse d’une force politique qui protègera sa terre. La fillette se questionne, mais n’ose interroger personne. Devra-t-elle l’aimer ? Faudra-t-il lui obéir ? Sera-t-elle heureuse ? Autant de doutes qui tourbillonnent dans son cœur de Bretonne indépendante. Si Anne perd sa liberté, elle protège celle de son pays. Tissée de son mince fil de vie, Anne est déjà faite de l’étoffe de ceux qui résistent. L’enfant accepte en son for intérieur de se faire instrument pour son territoire. Mais elle garde le choix de rêver. Bientôt, Édouard apparaît dans ses songes, il lui tient la main. Anne s’attache à cette image, à leur union future. Entre deux rires dans la cour du château, elle avoue à sa demi-sœur et à sa cadette qu’elle se sent amoureuse.
Quand vient la fin de l’année, Marguerite de Foix tient sa promesse. Elle conduit sa fille Anne au lac de Grand Leu. Paré de couleurs automnales, le paysage n’a rien à envier au tableau qui le représente dans le palais de Nantes. Le soleil, bas et froid, dépose son reflet sur la surface d’eau parsemée d’oiseaux. Anne s’approche de la berge. Elle a le cœur lourd depuis qu’elle a appris la mort du prince d’Angleterre. Des ronds s’étirent à l’infini sur le lac, en rythme avec les cloches qui retentissent. Ce sont celles d’un mariage rêvé qui n’aura jamais lieu.
Au printemps de l’année suivante, le 7 avril 1484, Anne a peur. Des hommes ont pénétré en force dans la salle où elle se trouvait en compagnie de ses parents et de sa sœur. Là où la tranquillité s’était installée, l’illusion d’être une famille normale s’est brisée. Le pouvoir de France en veut à la couronne de Bretagne qui refuse de s’incliner. Ce sont les propres seigneurs du duché, grassement soudoyés, qui sont venus trouver le bras droit du Duc, Pierre Landais, pour le mettre à genoux. Leurs esprits comme leur trajectoire se sont toutefois égarés. Landais n’est point ici et c’est sur François II que se décharge la colère des conjurés. Anne voit les menaces et les insultes pleuvoir sur son père. Douloureusement, c’est le symbole absolu de la protection qui s’effrite devant ses yeux d’enfant. Mais surtout, une odeur étrange retient son attention. Car le parfum de la peur de mourir a envahi la pièce. Sa propre terreur l’entête et fige les larmes dans ses yeux. Au sein de ce jeune esprit, âgé de sept hivers depuis peu, une décision est prise. Anne sait où elle se rendra le lendemain si elle vit encore. Et ni la foule des Nantais – toutes classes confondues – ni les marins en escale qui déferlent sur les traîtres à la première alerte pour protéger le Duc, ne la feront changer d’avis.
La clairière dans laquelle vit l’enchanteresse ressemble à un jardin. Des fleurs y poussent et parfument l’air sans jamais se faner. Les saisons n’ont pas cours dans cet endroit ensorcelé. Au centre, une vaste fontaine accueille des êtres, humains ou non. Ils y entrent pour se baigner et on peut lire sur leurs visages la fraîcheur de l’eau.
Anne n’a que faire de la beauté qui l’entoure. Sa présence rompt le calme et la sérénité du lieu, mais nul ne lui en tient rigueur. Tous ont compris que sa peine est grande, justifiée.
— Enchanteresse, demande l’enfant, ne suis-je donc faite que de destinée ?
— Anne, répond la haute fée. Ton corps est un outil pour la terre sur laquelle tu es née. Tu m’as demandé ton avenir et je te l’ai conté. Tu en épouseras trois, tu en refuseras un. Tu choisiras bien peu en vérité. Sache qu’on ne change pas son destin, on le fourvoie seulement.
— Ah, Dame des bois ! Que vos propos sont obscurs… J’aimerais à votre image m’abandonner aux délices de la nature. Quitter la folie des Hommes qui se battent pour posséder les terres des autres sans choyer les leurs.
— Mon enfant, tu ne peux renoncer à tes charges mais j’en diviserai le poids par deux si tu m’y invites.
De ses yeux d’adulte dans un corps d’enfant, Anne remercie l’enchanteresse. Déjà, elle accepte sa proposition, avant même de la connaître. Puis ses pas la guident vers la plus grande décision de sa vie.
Le mur de flammes est haut. Les herbes qui s’y consument dégagent une odeur forte et enivrante. Des formes dansent entre les langues de feu qui lèchent le bas des cieux. Mais Anne n’a pas peur, elle se sent prête. L’enchanteresse chante alors les mots secrets, répand les larmes de trois hermines orphelines. Puis Anne s’élance dans le brasier, le traverse en psalmodiant et plonge dans la fontaine qui l’attend de l’autre côté. Elle a ressenti l’insupportable douleur, la déchirure. Seule la brûlure des flammes lui a permis de survivre à ce mal en attirant son âme vers une autre souffrance.
Abasourdies dans l’eau froide, deux Anne se regardent. Elles se sont partagé l’essence qui les anime. L’une est prête à se livrer pour le bien de sa terre, l’autre se réjouit de sa liberté. Chacune a quelques manques, mais pourra y survivre. Et depuis ce jour-là, Anne commence à boiter.
Anne-la-libre s’installe avec délice au jardin des merveilles dans lequel l’enchanteresse l’invite. Parmi les muses, elle se sent fleurir. Quant à Anne-la-Duchesse, elle embrasse sa sœur, s’émeut de la quitter, mais s’en va sans pleurer. Grâce à son demi-cœur, elle le garde léger.
À la fin du mois de novembre 1491, Anne-la-Duchesse gravit les marches du château de Langeais, passe sur le pont-levis qu’on abaisse pour elle. Elle n’a que treize ans, mais vient pour se marier au roi de France, Charles VIII. Dans la chambre de retrait où elle s’abandonne à l’attente et à ses pensées, Anne noue et dénoue le rideau du lit. Au gré de son humeur, elle autorise ainsi le commun des mortels à venir la trouver, à contempler sa personne enchantée sans jamais s’apercevoir de son étrangeté. La Duchesse foule les sols, traverse les pièces où se tiendra sa noce. Mais les pierres sur lesquelles elle s’appuie ne sont pas dupes de la supercherie. Toutes ont senti, dès ses premiers pas, qu’Anne ne pesait pas assez. Sa légèreté la trahit et la curiosité des roches est infinie. Ces fragments minéraux sont tous reliés dans le monde qu’ils constituent. Pour connaître le secret d’Anne, ils font appel à leur mémoire commune. Alors, les pierres apprennent l’étrange conte de la duchesse dédoublée. L’envie leur vient de louer son esprit et son courage. Car voici une existence bien courte pour la Terre, un passage éphémère, mais qui laissa sa trace dans la pierre.
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Bon, pas besoin de rappeler le code couleur, hein ?
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La biz, pour finir l'anniv, hein ;)
Edit : ok donc c'est bien ça, j'ai lu le troisième prix : c'est un jury pourri. Si, si. Je le dis. Oui, oui. Je préfère amplement la tienne ! Et même les deux suivantes (bon elles sont pas mal cela dit), mais je pense que ce qui t'a porté à défaut (et c'est la faute du jury), c'est le registre et l'époque pure, la façon de parler : ça aurait fait kiffer moins de gens "lisant" les résultats du concours parce que plus fastidieux, plus documenté, plus "technique", dirais-je hasardeusement.
Bref, on est plus dans le "toucher le plus de monde possible" que viser la prise de risque et la qualité : là, c'est toi qui gagne haut la main. Sur le scénar, ça se discute. T'as carééééément pas à rougir de honte face à eux, hein.