Je dois bientôt vous quitter pour vivre, fantasme sciemment destructeur de mon oubli. La bandaison de n’être plus qu’un souvenir. Appartenir au passé désormais, pour vous. Je continuerai à errer, à sévir violemment mon esprit. Je tâcherai de creuser mon trou, aussi béant que vos gueules ébahies devant mon départ irréversible. Je voudrai les voir. Ces gueules. Léonines. Devenir humaines à mesure que chaque seconde dépose une couche imperceptible sur le souvenir de moi. Se referment. Quand on verra vos bouches fermées, cousues, c’est que j’ai réussi à me creuser un trou insurmontable.
Je ne suis plus qu’un souvenir. J’aurai tant voulu assister à l’enfermement progressif de vos gueules. Peut-être vous pourriez m’envoyer des photos prises quotidiennement, où votre étonnement authentique devant un être programmé à savourer les étendus infinis de l’échec humain, glissera progressivement, non sans de petites luttes desquelles vous sortirez victorieux, vers la culpabilité de ne pas m’avoir assisté.
Mes très chers, l’arrêt définitif de ma conscience n’aurait pu s’appuyer sur votre bienveillance. Mon auto-destruction s’est nourrie de vous, mais elle s’est affranchie. Elle a pris son envol, vous a lâché.
Vous arriverez enfin à la phase tant désirée : la résignation. « On y pouvait rien de toute façon », « c’était son destin ». Profitez de cette résignation pendant que je m’égaierai de savoir mon trou inaccessible à vous. Là-dedans, j’aurai tout le temps de préparer ma mort. Elle sera d’abord sociale, dans une certaine forme de sobriété. La phase trois se ponctuera par ma mort physique, orchestrée par moi-même. Deux luttes dans lesquelles je me vois déjà facilement vainqueur. Entre temps, ce qui me préoccupe c’est de ne pas avoir les outils d’achèvement de ma conscience. Il faut évidemment qu’elle disparaisse pour que la mort physique ne soit pas un acte de détresse, mais un acte d’évidence. Pour qu’elle soit sans douleurs, sans sacrifices, sans questions, ma conscience devra progressivement se déconnecter. Je l’aiderai. Euthanasie de la conscience.