Bon, je vais essayer de rester synthétique. Commençons par le plus simple, le plus clair, le plus carré : surtout ne regardez pas le film. Attention, on demande ici un lecteur calme, pensif, qui prend son temps, qui s'arrête et qui médite. C'est pas moi qui le dit, c'est l'auteur lui-même.
L'Homme qui Rit, Victor Hugo,
(https://monde-ecriture.com/forum/proxy.php?request=http%3A%2F%2F2.bp.blogspot.com%2F-L2gijMO9fkQ%2FUPfRicpF5EI%2FAAAAAAAAACE%2FSqYiX22otsU%2Fs1600%2FL%2527Homme%2Bqui%2Brit-Victor%2BHugo.jpg&hash=9c6d0ab0baa65021275130f1283a15445fa721d0)
(Dessin de V.Hugo)
On parle ici de l'oeuvre d'Hugo qui trouva, à l'époque, un bien maigre succès, en raison de déboires avec un éditeur un peu maladroit (c'est peu de le dire).
Pour tout vous dire, je crois que c'est le seul livre qui m'ait fait chialer. Tout au long du livre, Hugo joue avec ce qu'il appelle le seul lecteur véritable et valeureux, à savoir : le lecteur pensif. Car, bien évidemment, si l'histoire en elle-même est formidable, si les personnages sont profonds à pouvoir vivre en eux, si les scènes s'imbriquent dans une forme de faux-suspens narratif qu'on prévoit à l'avance et qu'on jubile malgré tout de reconnaitre (et c'est un art hardcore), c'est surtout un livre d'inversion des signes, de cynisme et majoritairement, une esquisse romantique sous laquelle se déguise une profonde critique de l'Aristocratie et une profonde analyse de l'Angleterre (des Tudors aux Hanovre, en gros, même si le bouquin s'ancre dans le 17ème.)
C'est un roman historique habile, malheureusement trop peu encensé et écrasé par les autres oeuvres du maitre, qu'il surpasse pourtant amplement à mes yeux. Hugo, d'ailleurs, en disait lui même ceci :
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Résumé :
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C'est surtout cette superbe figure de style (dont j'ignore le nom, désolé) d'inversion des signes et d'ironie burlesque qui tient sur près 830 pages, et qui, si on en perd le fil, passe pour une simple réalité, là où il dénonce habilement et s'étonne de nombreux comportements, moeurs et autres histoires de lords (et populaires) avec une précision et une plume affutées. C'est, personnellement, un exercice de style et une oeuvre qui me foutent littéralement à genoux, devant la lucidité et l'habileté d'Hugo à déguiser son talent, sa clairvoyance et son génie dans des lignes grandioses qui mélangent drame et humour, Histoire et philosophie. Les personnages d'Ursus (un philosophe), et Homo (son chien-loup) et leurs noms, qui sont le point de départ du livre, en disent long sur l'ironie et la portée qu'auront les symboles constamment inversés dans la narration. (L'Homme qui Rit est un monstre à sourire, et tout partira dans cet espèce de second degré qui permet à Hugo de déguiser pas mal de superbes réflexions). La perfection de la forme (notamment dans l'extrait ci-dessous où l'accumulation des points-virgule à outrance, avec une clarté pourtant surprenante, permet presque de vivre l'accumulation de sacrifices qu'a fait Gwynplaine pour sauver Dea) au service des pensées d'un des plus grands penseur du siècle. C'est tellement bon, comme bouquin, que je pourrais presque le manger.
***
Extrait : (On parle de Gwynplaine et de Dea, qui se connurent enfant. L'une est aveugle, fragile et jeune. L'autre est défiguré, monstre qui rit, ayant sauvé Dea d'une mort certaine bien plus tôt avant de se réfugier chez un ermite philosophe en portant Dea, ayant lui-aussi, envers et contre tout, échappé à une mort certaine). C'est un peu long, mais, sur le style, sur le fond, et sur la chute, c'est du grand art.
"Une seule femme sur cette terre voyait Gwynplaine. C'était cette aveugle.
Ce que Gwynplaine avait été pour elle, elle le savait par Ursus, à qui Gwynplaine avait raconté sa rude marche de Portland à Weymouth, et les agonies mêlées à son abandon. Elle savait que, toute petite, expirante sur sa mère expirée, tétant un cadavre, un être, un peu moins petit qu'elle, l'avait ramassée ; que cet être éliminé et comme enseveli sous le refus universel, avait entendu son cri ; que, tous étant sourds pour lui, il n'avait pas été sourd pour elle ; que cet enfant, isolé, faible, rejeté, sans point d'appui ici-bas, se trainant dans le désert, épuisé de fatigue, brisé, avait accepté des mains de la nuit ce fardeau, un autre enfant ; que lui, qui n'avait point de part à attendre dans cette distribution obscure qu'on appelle le sort, il s'était chargé d'une destinée; que, dénûment, angoisse et détresse, il s'était fait providence ; que, le ciel se fermant, il avait ouvert son coeur ; que, perdu, il l'avait sauvé ; que, n'ayant pas de toi ni d'abri, il avait été asile ; qu'il s'était fait mère et nourrice ; que, lui qui était seul au monde, il avait répondu au délaissement par une adoption ; que, dans les ténèbres, il avait donné cet exemple ; que, ne se trouvant pas assez accablé, il avait bien voulu de la misère d'un autre par surcroit ; que sur cette terre où il semblait qu'il n'y eut rien pour lui, il avait découvert le devoir ; que là où tous eussent hésité, il avait avancé ; que là où tous eussent reculés, il avait consenti ; qu'il avait mis sa main dans l'ouverture du sépulcre et qu'il l'en avait retirée, elle, Dea ; que, demi-nu, il lui avait donné son haillon, parce qu'elle avait froid; qu'affamé, il avait songé à la faire boire et manger ; que pour cette petite, ce petit avait combattu la mort ; qu'il l'avait combattu sous toutes les formes, sous la forme hiver et neige, sous la forme froid, faim et soif, sous la forme ouragan ; que pour elle, Dea, ce titan de dix ans avait livré bataille à l'immensité nocturne. Elle savait qu'il avait fait cela, enfant, et que maintenant, homme, il était sa force à elle débile, sa richesse à elle indigente, sa guérison à elle malade, son regard à elle aveugle. A travers les épaisseurs inconnues par qui elle se sentait à distance, elle distinguait nettement ce dévouement, cette abnégation, ce courage. L'héroïsme, dans la région immatérielle, a un contour. Elle saisissait ce contour sublime, dans l'inexprimable abstraction où vit une pensée que n'éclaire pas le soleil, elle percevait ce mystérieux linéament de la vertu. Dans cet entourage de choses obscures mises en mouvement qui était la seule impression que lui fit la réalité, dans cette stagnation inquiète de la créature passive toujours au guet du péril possible, dans cette sensation d'être là sans défense qui est toute la vie d'un aveugle, elle constatait au dessus-d'elle Gwynplaine, Gwynplaine jamais refroidi, jamais absent, jamais éclipsé, Gwynplaine attendri, secourable et doux ; Dea tressaillait de certitude et de reconnaissance, son anxiété rassurée aboutissait à l'extase, et de ses yeux pleins de ténèbres elle contemplait au zénith de son abîme cette bonté, lumière profonde.
Dans l'idéal, la bonté, c'est le soleil ; et Gwynplaine éblouissait Dea.
Pour la foule, qui a trop de têtes pour avoir une pensée et trop d'yeux pour avoir un regard, pour la foule qui, surface elle-même, s'arrête aux surfaces, Gwynplaine était un clown, un bateleur, un saltimbanque, un grotesque, un peu plus et un peu moins qu'une bête. La foule ne connaissait que le visage.
Pour Dea, Gwynplaine était le sauveur qui l'avait ramassé dans la tombe et emportée dehors, le consolateur qui faisait la vie possible, le libérateur dont elle sentait la main dans la sienne en ce labyrinthe qui est la cécité, Gwynplaine était le frère, l'ami, le guide, le soutien, le semblable d'en haut, l'époux ailé et rayonnant, et là où la multitude voyait le monstre, elle voyait l'archange.
C'est que, Dea, aveugle, apercevait l'âme.
Ps : je vous conseille franchement l'édition "Les classiques de Poche", chez "Le livre de Poche", car bourrée de notes (de l'auteur ou non) et autres éclaircissements indispensables à la bonne compréhension de ce monstre de la littérature. (sans mauvais jeu de mots).
Je trouve ses digressions inutiles et son ton pompeux.
Bwhahahaha. Ouh ptin celle là elle est priceless. Merci pour le fou rire ;)
C'est là tout le piège : l'Homme qui rit n'est pas une "histoire". c'est la préquelle de 93, et il n'y a rien de comparable, que ce soit dans la démarche, dans l'accueil ou dans la facon de le publier, entre les Misérables - profondément contemplative (aux digressions bien plus épaisses et nombreuses, et à mon avis bien moins ciselées) - et L'Homme qui Rit - complétement sociopolitique et introduisant le témoignage historique dépeint dans 93 . L'inversion des signes et l'ironie habile qui amènent à lire l'inverse du discours réellement prononcé tient du génie pour l'époque (on commence cash avec le pendu qui est le premier homme qui Rit, avec Ursus qui se dit être la bête et son loup l'Homme, pour finir par filer la figure de style jusqu'à la confrontation finale entre Gwynplaine et les puissants).
Bref, comme le dit Hugo dans l'incipit (que la majorité des gens ne lisent pas alors que c'est un mode d'emploi de ouf : )
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L'Homme qui Rit mérite d'être lu comme un whisky millénaire : lampée par lampée, en fixant le verre, puis en analysant le gout longuement. De nos jours, bien rares sont ces lecteurs là : l'époque, le temps, nos vies, nous amènent à toujours aller plus vite, à tout rentabiliser, à tout vouloir décrit, maché, expliqué, détaillé. Or Hugo, ici, ne dirige pas, il ne peint pas : il aiguille des raisonnements. Et c'est là à mon avis le grand atout de ce bouquin.
Rien que le terme "se farcir" me semble assez éloquent.
Mais j'ai ensuite découvert d'autres auteurs du XIXème qui ont éclipsé Hugo
Lesquels ?
Baudelaire, vous êtes sérieux, là ? Fin faut le faire quand même pour pouvoir dire que Baudelaire "éclipse" Hugo. M'enfin.
Ce serait comme dire que Poe supplante Dick : je n'en vois pas l'intérêt. Pour ce qui est du "style ampoulé", je pense qu'on peut aussi raisonner en termes d'influences et de grandes avancées Humanistes, hein : le fond est tout aussi travaillé et poli que la forme, j'ai du mal à voir la même capacité chez Lautréamont. J'ai du mal à voir une oeuvre aussi ample et écrite en chassés-croisés, j'ai du mal à voir un tel combat face à son quotidien, à l'écriture, à l'exil. J'ai du mal de voir certaines mécaniques de l'époque se retrouver taxées de "pompeuses" où il n'est à mon avis que pur génie. Bien sûr, le lecteur pensif tendant à disparaitre, on y arrivera bien un jour. Abusé de voir un écrivain se faire reprocher son "arrogance de l'écriture" dans un commentaire tout aussi arrogant. ^^
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Choisis ton camp, camarade ;p
Baudelaire, vous êtes sérieux, là ? Fin faut le faire quand même pour pouvoir dire que Baudelaire "éclipse" Hugo. M'enfin.
Ce serait comme dire que Poe supplante Dick : je n'en vois pas l'intérêt. Pour ce qui est du "style ampoulé", je pense qu'on peut aussi raisonner en termes d'influences et de grandes avancées Humanistes, hein : le fond est tout aussi travaillé et poli que la forme, j'ai du mal à voir la même capacité chez Lautréamont. J'ai du mal à voir une oeuvre aussi ample et écrite en chassés-croisés, j'ai du mal à voir un tel combat face à son quotidien, à l'écriture, à l'exil. J'ai du mal de voir certaines mécaniques de l'époque se retrouver taxées de "pompeuses" où il n'est à mon avis que pur génie. Bien sûr, le lecteur pensif tendant à disparaitre, on y arrivera bien un jour. Abusé de voir un écrivain se faire reprocher son "arrogance de l'écriture" dans un commentaire tout aussi arrogant. ^^
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Choisis ton camp, camarade ;p
Chacun ses goûts Psyko, c'est normal ;)
si tu as la chance de kiffer hugo (c'est évidemment une chance, et j'aimerais que ce soit mon cas), oublie nous, et entretiens ce goût ;)
(quant à moi perso, ma critique de hugo est beaucoup plus "pauvre" que celle faite par Mel ; j'ai juste dit que hugo m'emmerde ; mais je ne trouve pas son style particulièrement ampoulé ou pompeux ; juste un peu fadasse :--) )
mais - et je le pense vraiment, je ne dis pas ça en l'air - : celui qui trippe a toujours raison ; continue de tripper et peut-être qu'un jour ce que tu dis me donnera envie de réessayer hugo ;)
(et en passant : on a le droit d'être autonome dans ses goûts, hein.
zola kiffait hugo, moi zola m'emmerde, et hugo m'emmerde. et alors ? et alors, rien, ou pas grand-chose : chacun ses goûts.
y a des phrases laudatives de proust sur hugo, moi j'adore proust, et hugo m'emmerde, et alors ? et alors, rien, ou pas grand-chose : chacun ses goûts.
après évidemment c'est intéressant de savoir qui aimait qui ; instructif toujours, émouvant parfois (1) ; mais en aucun cas ça ne doit faire argument d'autorité; fort heureusement, nous sommes suffisamment autonomes dans nos goûts et nos impressions pour ne pas laisser l'opinion de zola (ou de proust ou de qui tu veux) s'interposer entre un auteur et nous 8) )
(1) d'ailleurs je me demande si y a pas des phrases laudatives de lautréamont sur hugo; à voir :--).
Ouais, Pratchette ironise et véhicule d'assez bons concepts par l'humour, tout à fait. Mais ça reste gentillet, quoi.
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Ici, donc, c'est bien un exemple assez éloquent. Je ne trouve pas d'idées imposées, par contre, on voit clairement une forme "d'argumentation déguisée" qui reste très poétique et philosophique. Se servir de la cécité pour disgresser sur les notions de beauté, sur le frein du physique, à l'époque, moi je trouve ça très fort. Ca amène, donc, à poser le bouquin (ou à lever les yeux), et à chercher dans sa propre vie, dans son époque, dans ses expériences, des échos à cela. C'est en ça, je pense, qu'on parle de "lecteur pensif."
C'est là que je trouve la majorité des auteurs contemporains assez fades. Dick, aussi, sur ses chutes et ses transformations de la réalité, amène à cogiter énormément. je pense que le "forcer le lecteur" est un peu maladroit : amener le lecteur à penser à chaque ligne serait peut-etre plus fin.