1.JoshJe suis ce que l’on appelle un « délinquant ». Vous savez, ce genre de gamin qui ne peut pas s’empêcher de faire des âneries. Celui que le professeur principal ne peut pas supporter, et dont les parents de l’intéressé finissent dans son bureau trois par semaine. Bon j’exagère un peu sur le dernier point. Mais ce qui est sûr, c’est que mes samedis matin, au mieux de les passer dans mon lit à faire la grâce mat’ comme tous les ados normaux, je me retrouve dans une salle de classe à me tourner les pouces, en oubliant la pile travail que l’on m’a donnée à faire pour mon séjour. C’est d'ailleurs exactement ce qui se passe en ce moment même. Mr planq étant parti faire sa pause pipi matinal, Rudy en profite pour m’envoyer un projectile en papier imbibé de sa charmante bave. Comment je sais que c’est lui ? C’est simple : lui et moi sommes la plus part du temps les seuls à être collé. Il faut croire que le reste des élèves inscrit dans ce bahut sont plutôt du genre à être sages comme des images. « S’il y avait le prix de l’élève le plus impertinent et le plus agaçant, ces deux-là le remporterai à coup sûr ! » avait déclaré notre proviseur. C’est pour vous dire, que dans mon lycée, tout le monde nous connaît. Et contrairement à ce qu’on peut penser, ce n’est pas vraiment une bonne chose ! De temps en temps, j’aimerai bien pouvoir traverser un couloir sans subir une remarque d’un autre élève !
Je décolle la boulette de papier collé à ma joue, et jette un sourire à Rudy, assis quelques rangées plus loin. Je suis conscient que c’est en grande partie à cause de lui si je me retrouve coincé ici, mais en repensant aux fous rires qui nous valent ces samedis matin, je me dis que ça en vaut la peine ! Je profite de l’absence momentanée du prof pour m’assoupir un moment. Juste quelques minutes...
— Mr Gaillard, je suis désolé d’interrompre votre petite sieste, mais je me vois obligé de vous rappeler qu’il vous reste un tas travail.
Je laisse échapper un soupire d’agacement, et me redresse contre le dossier de ma chaise, le plus lentement possible
— D’après ce que je vois, vous n’avez copié que dix lignes. Il vous en reste donc quatre-vingt-dix autres. Au travail ! décrète-t-il en tournant les talons.
— C’est bon ! Je pense qu’au bout de dix lignes j’ai compris !
Mon prof s’est retourné brusquement, et m’a scindé du regard à travers ses lunettes carrées comme des Legos.
— Mon garçon, si ces dix lignes vous suffisaient, vous ne vous retrouveriez une fois par semaine ici. Donc, je vous en prie, continuez.
J’ai beau être une forte tête, je sais m’avouer vaincu. La perspective de copier quatre-vingt-dix fois de plus : « Je ne dois pas m’engager dans une partie de baseball avec mon camarade à l’aide d’un crayon et d’une gomme pendant les cours. » me répugne, mais je sais que plus vite se sera fait plus vite je rentrerai chez moi. À mesure que j’avance dans mon recopiage, je sens une crampe assaillir mon poignet droit. Je maudis Mr Planq d’avoir la mauvaise habitude de construire des phrases à rallonge. Quand je dis que les profs sont sadiques, je n’ai sûrement pas tort. Il doit être en train de se délecter de ma douleur derrière ses magazines « La Redoute ». Ce cher homme à l’habitude se frotter, de ses doigts boudinés, cette cambrousse qui lui fait office de moustache. Il ne s’en rend sûrement pas compte, mais lorsqu’il fait ceci, des miettes d’on ne sait quoi se délogent de ses poils et tombe dans une faribole de nourriture en tout genre. Un seul mot pour qualifier cela : immonde. Je suis persuadé qu’à la fin de l’année j’aurais le courage de lui offrir un rasoir électrique pour son départ en retraite. Je sais être généreux de temps à autre.
Le tic-tac de l’horloge a le don de m’agacer. Il ne fait que m’annoncer que j’ai réussi à survivre à une seconde de plus enfermé avec Mr Planq, ce qui, entre nous, n’est pas une mince affaire. J’ai juste eu le temps de poser un point final à ma dernière phrase, lorsque que la pendule a indiqué dix heures pile. L’heure de ma libération. « Bénis soient ces deux chiffres », me dis-je
— Qu’est-ce que tu as dit ?
Rudy me fixe comme-ci il avait à faire un gars bon pour l’asile. Le ciel commence à se couvrir prévenant un orage pour le reste de la journée. Le vent frappe le carreau de l’abri de bus, les faisant trembler bruyamment. Nous étions occupés à discuter en attendant le car, avant que, visiblement, je ne choque mon ami pour une raison qui m’est totalement inconnue.
— Oh non ! Tu ne vas pas recommencer !
Rudy croise les bras, et me lance un regard réprobateur.
— Recommencer quoi ?
— Tu sais bien de quoi je parle ! Je croyais que tu n’entendais plus tes mystérieuses voix ?! s’exclame-t-il avec pointe de colère.
— Je n’entends pas de voix ! Je t’assure que tu as parlé.
De toute évidence, il me fait marcher. Depuis qu’il m’a surpris plusieurs fois à me retourner parce que j’ai croyais que l’on crier mon nom, il n’arrête pas de me charrier. Il s’amuse avec ma santé mentale.
— C’est ça. Après tu t’étonnes que les gens te prennent pour un fou.
J’ai voulu répliquer, mais un coup de tonnerre a couvert ma voix. Super ! Il ne reste plus qu’une semaine avant les grandes vacances et il fait un temps de chien ! Dans un sens, ça ne changera pas grand-chose puisque je passe mon temps dans ma chambre, à l’abri de tout comportement social que mes parents pourraient avoir envers moi. Des tintements causés par la pluie s’écrasant sur l’abri de bus se joignent au cognement du vent. Il est impossible d’entendre la moindre parole de Rudy. Dans un sens c’est mieux, ça lui évitera de se fiche de ma poire.
Le bus arrive enfin avec dix minutes de retard, expulsant sur son passage l’eau que contenaient les flaques où ses roues se sont plongées. Dans un petit crissement de pneu, il s’arrête, et ouvre ses portes. Rudy et moi nous précipitons à l’intérieur, ignorant les quelques gouttes glacées qui nous ont rappelé la définition de « frigorifié ». Le bus est plein à craquer. Des hommes partis au travail, tenant ferment leur valise dans la main. Des mères de familles galérant à caser leur poussette dans un coin du bus tout essayant de faire taire le cri infernal de leurs gosses. Nous nous frayons un chemin parmi des gens, portant tous un anorak pipant et tenant tenaient fermement une barre en fer pour éviter de chuter durant le voyage, lorsque nous avons enfin trouvé deux places assises au fond.
Durant le trajet j’étais gelé, j’avais l’impression de d’être dans un congélateur. J’ai repensé aux paroles de Rudy, et donc à ma santé mentale. Et pour couronner le tout, je me suis surpris en train d’imaginer une course entre les goute pluie qui dévalait sur le carreau du bus. Une guerre faisait rage dans ma tête pour déterminer laquelle allée arriver en bas la première. Je ne tourne vraiment pas rond parfois !
À présent, je cours comme un canard, remontant la rue où se trouve mon foyer. La pluie continue de marteler le sol. Mes chaussures et le haut de mon pantalon sont trempés par la faute des flaques d’eau qui se sont formées un peu partout sur le trottoir et la route. Lorsque je suis enfin arrivé devant la barrière blanche qui sépare mon jardin du reste de la rue, on m’aurait facilement comparé à un esquimau revenu du pôle Nord où il y a passé plusieurs années. Oui, j’exagère encore. Je traverse le jardin, prenant soin de marcher sur les dalles de pierres dans le but d’éviter d’ajouter de la boue à mes chaussures, déjà dans un triste état. En voulant monter les marches du perron, j’ai bien failli partir à la renverse, mais heureusement je me suis rattrapé à la rambarde de l’escalier.
— Temps de chien ! me suis-je plains.
Le seul côté positif que je pourrais donner à cette pluie est que, pour une fois, les plantes desséchées suspendues à la charpente de la toiture, seront arrosées. Elles en ont bien besoin ! Elles sont si sèches qu’elles pourraient être sur le point de partir en miette. Mon père adore les plantes en tout genre. Il travaille dans une jardinerie, où il passe son temps à saouler de paroles les clients qui viennent simplement acheter une plante de décoration en leur expliquant les attributs spéciaux de chaque plante exposée dans les rayons. Il ne peut s’empêcher de ramener un végétal à la maison. De sorte que notre foyer s’est transformé en une serre botanique. C’est une chose de ramener toutes ces plantes, et une autre dans s’en occuper. Et, de toute évidence, ce n’est absolument pas l’occupation numéro un de mon père qui les laisse gentiment pourrir dans la maison.
En rentrant à l’intérieur, je goûte sur le carrelage de l’entrée. Je me dépêche de me déchausser, et me débarrasser de mon manteau, le fourrant sur le radiateur, avant de faire plus de dégât. Je passe rapidement un coup de serpillère sinon maman, surnommé : la « maniaque », va me trucider en rentrant.