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La valse des pavés
TAC TAC, TACTACTAC TAC...
C'était un mardi. Il faisait chaud, et rien ne semblait pourtant extirper les gens de leurs cadences infernales. J'étais à ma terrasse, en train d'écrire sans inspiration sur ma vieille Hermès 2000. Ce fut un bruit sourd qui me fit lever la tête, d'abord étouffé. Personne d'autre que moi ne le remarqua. Personne ne voulut lever la tête de son journal, ni même lâcher ses affaires. Sur le moment, personne ne voulut voir.
Mais il y eut cette montée, ce bruit de machine introduisant l'accordéon, qui sortit du coin de la rue là où rien ne l'attendait. Il se jouait tout seul en planant autour des citoyens et des travailleurs, claudiquant en l'air, accompagné d'un mélodica tout aussi rieur, et tout aussi hanté. Puis c'est une cithare qui les suivit, tout aussi envoutée.
Petit à petit, les instruments se mirent à valser autour des gens, s'envolant et se rattrapant sans la moindre logique dans une fougue toute musicale. Malicieusement, comme pour sonner l'alarme, l'accordéon s'éleva plus haut, encore plus haut, pour s'arrêter devant les aiguilles de la grande horloge du village. Impuissantes, ces dernières vibrèrent, tournèrent, puis finirent par se détacher.
Je compris alors que même le temps s'était arrêté pour suivre la folle danse de ces instruments survoltés.
Les gens se figèrent enfin. L'air lancinant, calme et pourtant entrainant se suspendit tout à coup, en ne laissant jouer que cette machine bourdonnante dont j'ignore encore le nom et même l'utilité, mais qui prouva ce jour-là son insoupçonnable capacité d'harmonie.
Et la mélodie reprit de plus belle, et, durant quelques minutes, tout ne fut que danse, musique et équilibre.
Du coin de la rue, encore, comme s'ils rentraient sur scène, apparurent un autre accordéon, un tuba, un glockenspiel et toute une armée d'instruments autonomes qui dansèrent en jouant, et qui jouèrent en dansant, autour des pavés chauds qui valsèrent également, emportés.
Le boulanger ahuri laissa négligemment son four tourner, puisque les baguettes en sortirent pour frapper le glockenspiel. Même la scie espiègle du menuisier s'échappa pour mieux vibrer en choeur avec ses acolytes. Si l'on dit que les scies musicales pleurent en chanson, il me sembla évident que celle-ci pleurait de joie.
Puis ce fut une petite fille aux cheveux fins, vêtu d'une superbe robe rouge, qui apparut du coin de la rue. Avec son jouet dans les mains - un petit singe percussionniste - elle dansa et virevolta autour des instruments, tandis que personne n'osait bouger un doigt. Le petit singe frappa le rythme de ses cymbales ridicules qui sonnèrent pourtant comme des éclairs, et elle, le sourire au lèvre et la musique au corps, elle pressa le petit bouton qui enclenchait la voix diabolique du singe :" He plays. It plays!".
Le monde entier chercha une explication à cette magie irréelle. Le tuba souffla de plus belle, les accordéons s'époumonèrent, et les instruments tournèrent alors autour de cette incroyable petite fille. Elle fut la seule à savoir saisir l'instant et à en profiter. Et la musique la suivit, comme pour la remercier de comprendre l'essence de l'équilibre.
Cette gamine fut ma déesse, pure, parfaite et innocente, qui ne connaissait ni le monde, ni les gens ni le travail, mais qui tutoyait l'harmonie en arrêtant le temps et dont le rire sonnait comme celui de l'innocence elle-même.
Les mélodies juxtaposées s'enflammèrent, alors qu'elle tournait de plus belle, et qu'elle riait plus fort. Le singe sembla même écarquiller les yeux de joie, sourire de plus en plus. Les aiguilles libérées volèrent frénétiquement comme autant de papillons dansants.
Respectueux, les moteurs des voitures s'arrêtèrent, incapables de coller à l'équilibre. Les crieurs se turent, les télés s'éteignirent, et le temps suspendit son vol pour vivre un peu. Tout n'eut tout à coup plus besoin d'avoir, d'être ni même d'aller : tout préféra boire l'instant, comme en orbite de ce soleil naïf, si naïf qu'il en devint parfait, qu'il en devint feu, lumière. Qu'il en devint vie.
Et alors, subitement, dans la folie de sa rotation et autour de la valse des pavés, la petite fille tomba. Les instruments s'effacèrent, les aiguilles reprirent leurs rôles, les baguettes retournèrent au four et les moteurs vrombirent à nouveau. Comme si rien ne fut, les passants repassèrent, les besoins revinrent, et l'équilibre se brisa en un instant fugace.
Il ne resta que moi et cette petite fille essoufflée.
Stupéfait, je bondis et la pris par le bras : " Petite, reviens casser le rythme. Brise la ville, le travail, et tous ces gens."
Et la gamine, interdite, me fixa de ses grands yeux ronds. Sans parler, son regard s'arrêta vers ma Hermès 2000. D'un grand sourire, elle lâcha ma main, courut soudainement jusqu'à à ce qui était ma chaise, se hissa dessus, puis commenca à taper doucement sur les touches cliquetantes.
TAC TAC, TACTACTAC TAC...
- C'est une machine à écrire. Elle est vieille, tu sais. Ca n'a pas grand chose à voir avec ta magie...
TAC TAC, TACTACTAC TAC...
- Non, petite, recommence ! Appelle les instruments, les aiguilles, les baguettes !
TAC TAC, TACTACTAC TAC...
Je m'assis à côté d'elle pour commencer à lire. Mais rapidement, je vis qu'elle n'écrivait pas : elle jouait de ma machine comme d'une percussion. Un texte sans queue ni tête, sans structure, sans relecture. Un texte écrit d'un trait, par une gamine, sans la moindre logique autre que la musicalité des touches.
TAC TAC, TACTACTAC TAC....
Puis, en plein milieu, elle disparut.
Alors, j'ai continué à écrire. Ce texte qui raconte l'accordéon, la scie, l'arrêt du temps, les gens et tout le reste. Un texte qui ne parle pas. Un texte qui chante, qui danse. Au rythme des touches. Et des passants qui passent.
TAC TAC, TACTACTAC TAC, TAC TAC, TACTACTAC TAC, TAC TAC, TACTACTAC TAC...