La présentation du roman, que j'ai écrite pour le Mout 10 :
Imagine, cher Lecteur, qu’à chaque fois que tu commences un livre, quelque chose t’empêche de le finir. Imagine si, dans ce dixième numéro du Mammouth Éclairé, nous n’avions proposé que le début de chacun des textes qui a été sélectionné.
C’est ce qui arrive au personnage principal de Si par une nuit d’hiver un voyageur : le Lecteur. Tout content de sortir de sa librairie préférée avec un bon livre, il se rend vite compte – et nous aussi, qui avions commencé le roman avec lui – que celui-ci n’est pas complet et que le début se répète encore et encore. Quand le lendemain il va à la librairie l’échanger, il découvre qu’il ne lisait finalement pas le livre qu’il avait voulu acheter. Surtout, il rencontre la Lectrice. Récupère son numéro, au cas où il y aurait un nouveau problème de livre ; et pour la revoir surtout.
Si par une nuit d’hiver un voyageur, c’est onze histoires en une. Celle du Lecteur et de la Lectrice, évidemment, mais aussi dix débuts d’histoire, de livres commencés et jamais terminés. Cet entremêlement d’histoires, bien que frustrant (la suite ! On veut la suite !) nous perd un peu parfois, mais c’est pour mieux nous surprendre, et surtout il donne toute sa saveur au roman qui parle à l’âme des lecteurs – la nôtre ! Les aventures du héros, souvent loufoques et absurdes, nous envoient dans un monde où les livres sont sacrés, même si ce n’est pas toujours pour ce qu’ils contiennent.
Car oui, en plus de tout ça – et de la belle écriture d’Italo Calvino –, ce qui se cache et se dévoile peu à peu, c’est une réflexion sur le roman et sur le statut de l’auteur et du lecteur. Pensez-vous, comme la Lectrice, qu’il ne faille jamais savoir comment sont fait les livres ?
Pas encore l’eau à la bouche ? Cet extrait devrait achever de vous convaincre de courir à la librairie ou à la bibliothèque la plus proche.
« C’est un bon exemplaire, au moins ?
— Je vais vous dire : je n’en mets plus ma main au feu. Si les maisons d’édition les plus sérieuses font de pareilles bourdes, à qui voulez-vous qu’on se fie ? Je vous dis comme je l’ai dit à la demoiselle. Si vous avez encore un motif de réclamation, vous serez remboursé. Je ne peux pas faire plus.
La demoiselle, il te l’a montrée : la demoiselle. Elle est là, entre deux rayons de la librairie, elle cherche dans les Penguin Modern Classics, elle fait courir un doigt léger et résolu sur le dos des livres aubergine pâle. De grands yeux rapides, une carnation chaude et de bon pigment, un flot de cheveux riche, vaporeux.
Voici donc : la Lectrice fait son heureuse entrée dans ton champ visuel, Lecteur, ou plutôt dans le champ de ton attention, ou plutôt c’est toi qui es entré dans un champ magnétique dont tu ne peux fuir l’attraction. Ne perds pas de temps alors, tu disposes d’un bon sujet pour attaquer la conversation, un terrain commun, pense un peu, tu peux faire étalage de tes lectures vastes et variées, allons, lance-toi, qu’est-ce que tu attends ?
[…]
Lecteur, il serait indiscret de te demander qui tu es, ton âge, ton état civil, ta profession, tes revenus. C’est ton affaire, à toi de voir. Ce qui compte, c’est ton état d’esprit à présent que, dans l’intimité, chez toi, tu essaies de retrouver le calme pour te plonger à nouveau dans le livre, allongeant les jambes, les repliant, les allongeant. Mais quelque chose a changé depuis hier. Ta lecture n’est plus solitaire : tu penses à la Lectrice qui, en ce moment même, ouvre le livre ; et voici qu’au roman à lire se superpose un roman à vivre, la suite de ton histoire avec elle, ou plus exactement : le début d’une possible histoire. Regarde comme tu as changé déjà : tu soutenais que tu préférais un livre, chose solide, qui est là, bien définie, dont on peut jouir sans risques, à toutes les expériences vécues, toujours fuyantes, discontinues, controversées. Cela veut-il dire que le livre est devenu un instrument, un moyen de communication, un lieu de rencontre ? Ce n’est pas pour cela que la lecture aura moins d’emprise sur toi : au contraire, quelque chose de nouveau s’ajoute à ses pouvoirs.
Ce volume-ci n’est pas coupé : premier obstacle sur lequel bute ton impatience. Muni d’un bon coupe-papier, tu t’apprêtes à pénétrer ses secrets. D’un large coup de sabre, tu te fraies un chemin entre la page de titre et le début du premier chapitre. Et c’est là que…
C’est là que, dès la première page, tu t’aperçois que le roman que tu tiens en main n’a rien à voir avec celui que tu lisais hier. »