Violette
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C’est ivre de musique, allongée dans le petit espace vert laissé aux employés, qu’elle se laisse aller à espérer pouvoir être cette petite pâquerette, éclose, droite, fière, pimpante, sans artifices. Elle s’amuse de ces autres fleurs à la tête ronde vaporeuse et cotonneuse. Comment font-elles pour rester debout ? N’est-ce pas trop lourd ? Déjà qu’Adèle a du mal avec ces souvenirs, mais une tête aussi disproportionnée … ingérable. Elle sourit. Moment d’égarement.
Vivantes, fraîches, lumineuses, elles en deviennent arrogantes. Elles la narguent de leur éclat, de leur parfum délicat, de leurs pétales qui rappellent les jeux d’enfants : un peu, beaucoup, à la folie … Adèle n’est plus du tout. Loin de cette terre, elle prend forme autrement.
De ce corps inerte, allongé, en lien avec cette terre, elle devient papillon. Dans un élan d’imagination, elle ouvre sa chrysalide et se conte une histoire.
La douce brise vient disperser les cendres de ses souvenirs en une multitude de bourgeons en pleine floraison. Les pétales de rose s’éparpillent, se dispersent, pour venir s’affranchir du vent, délicatement, dans ce champ de pierres non plus pleureuses mais belles, souriantes, vivantes.
Elle se réjouit de cette nature en renaissance, à l’aurore de sa dormance, à l’aube de l’été. Toucher les cieux, effleurer les nuages, ressentir la luminosité éclatante de l’astre solaire. Elle se voit approcher le croissant de lune et y deviner sa face sombre. Que cache-t-elle ?
Les doigts légers, jouant avec l’alizé, elle appelle la mélodie. Les mains voltigeant, elle s’exerce à voler pour approcher son destin endormi. C’est alors que dans un geste majestueux, elle déploie ses ailes. Avec un plaisir non dissimulé, elle vient déjouer l’abeille maléfique qui pique et fait mal et joue de sa beauté pour lui faire tourner la tête. De sa parure dorée et violacée, elle est la reine, fière, grandiose, libre. Elle se rit des autres, les frôle de ses voilures, et vient butiner en leur cerveau leurs passions. Elle est désormais parmi les anges.
Elle compose un air enchanteur en se frottant les ailes, elle sait créer désormais. Adèle, la frustrée, se laisse à concrétiser son fantasme. Elle s’approche du ciel mordoré. Elle n’a désormais, à son grand bonheur, plus besoin de fard pour se réapproprier cette beauté volée. Adèle en a souffert petite. Dans la cour de récréation elle n’était jamais enviée des garçons. A-t-elle gardé cela en souvenir au point de la rendre vulnérable aux yeux des hommes ? Impressionnante, habillée de ce violet, de cet orangé ; toutes ces tâches enluminées redonnent à son teint toute sa splendeur. Telle la souveraine surplombant son royaume, elle disperse des paillettes brillantes sur cet en-dessous triste et morose. Elle contemple ce corps avachi qui ne lui appartient plus et tente dans un mouvement d’air de lui adresser un délicat parfum de liberté. Elle porte son âme aux nues et l’émancipe de toute enveloppe charnelle. Adèle demeure en silence, froide, raide.
Papillon de folie, papillon de joie, reste là.
Le sol devient humide. Les pluies torrentielles de ces derniers jours ont laissé des traces. L’herbe est gorgée d’eau et ne tarde pas à sortir Adèle de ses chimères. Elle se retourne, encore endolorie par l’humidité, et s’aperçoit alors que la réalité a repris le dessus pour venir faire taire l’enchantement. Alors, contre son gré elle reprend sa forme. Elle remet un pied, puis un second sur ce mini espace vert. Elle se résout à abandonner ses ailes pour redevenir humaine. Elle se redresse doucement. La tête lui tourne encore. Elle n’est pas habituée à voler. Pas pour l’instant en tout cas. Assise, les jambes en tailleur, elle enlève ses écouteurs pour se laisser bercer par la mélancolie des oiseaux. Ils sont là, chacun sur une branche à la regarder. Ils roucoulent, chuchotent, gazouillent. Cette aubade la rend moins morose et l’aide à se relever.
Mais, mal à l’aise, elle se sent regardée, épiée. Est-ce son papillon qui la regarde, resté là-haut, en repos à son tour sur un de ces petits nuages venus contrarier le bleu du ciel ? Non. Rien à l’horizon. Seuls les amoureux des fleurs perchés sur leur branchage. Elle sent pourtant un regard porté sur elle. Les idées remises au clair, elle cherche. Cette surveillance cachée l’inquiète.
« Oui ?
- … »
Personne. Déstabilisée par cet impromptu, elle se redresse fermement comme pour se donner consistance, balaie de sa main cette présence inopinée. Impalpable. A trop virevolter, elle a mal au cœur. L’heure la rattrape, contrainte elle plie bagage.
Tout semblait s’arrêter quand, sur son chemin, à sa grande surprise, elle croise son papillon. Aussi beau et coloré que celui qu’elle a été. Grand, élégant, superbe. Elle savait au fond d’elle qu’elle était capable de créer. En voilà la preuve ! De nouveau elle sourit aux anges. Pas farouche, ce dernier vient la titiller pour se poser au bord de son sein. La peau encore humide, il se rafraîchit des petites perles d’eau au âpre goût de terre. Elle le prénommera Violette.
Adèle se mélange à Violette, les couleurs lui ont donné mal à la tête.
Puis, malicieux, il voltige, au-dessus d’elle à lui faire perdre la raison. Cette fois-ci ce n’est plus envenimée par l’abeille maléfique aux ambitions infidèles mais bel et bien piquée par la beauté de cet insecte joyeux qu’elle se laisse choir.
Pantelante, accrochée à cet instant de vie embrasé par la pulsion de se laisser être, elle ne veut plus redevenir Adèle.