Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Poésie => Discussion démarrée par: chekh le 22 Mai 2014 à 22:21:59

Titre: Éloge de l'otium
Posté par: chekh le 22 Mai 2014 à 22:21:59
C’est autant du loisir que de l’oisiveté,
Le temps de constater que rien n’a d’importance,
Un repos, un retrait, de la tranquillité,
Un extrait de bonheur à gouter en silence.

C’est un lac où se prend le bain des sentiments
Lorsque l’âme et le cœur ont besoin d‘une trêve,
Un arrêt bien venu dans les évènements,
Tout comme la raison prend la nuit pour le rêve.

C’est un monde à l’envers qu’on remet à l’endroit,
Ou ce pas de recul dont on repart plus leste,
C’est un état second, le premier de surcroit,
À se faire durant les heures de la sieste.

C’est comme un doigt d’honneur au profit maximum,
Un juste mouvement pour garder l’équilibre,
Car l’Homme prend sa pause appelée otium
Quand son Humanité réclame du temps libre.
Titre: Re : Éloge de l'otium
Posté par: Sennar le 22 Mai 2014 à 22:43:25
Éloge fort élogieux. Et profond, plus en tout cas qu'on pourrait ne le penser en résumant ton texte à cette phrase "faire une sieste est bon pour la santé" ou "j'aime pioncer en journée". Le sens est plus fort, heureusement, et toujours dicté par une énonciation claire qui le rend aisément saisissable. Bravo ! Par curiosité, combien de temps (de temps libre, et non de sieste, j'entends ;) ) un petit poème de ce genre te prend-il à composer ?
Titre: Re : Éloge de l'otium
Posté par: chekh le 22 Mai 2014 à 23:22:02
J'aime bien cette question. C'est la première fois qu'on me la pose. En fait, je publie rarement un texte avant trois mois. Celui-ci en a six.
J'ai, dans mes dossiers, un endroit spécial que j'appelle "cave d'affinage". Cave d'affinage comme pour un fromage ou un vin. Il s'agit pour moi de dépasser l'excitation de la création qui induit les problèmes de l'éjaculation précoce.
En clair, je me retiens (mmmh !).
Ainsi, lorsque je laisse mûrir mes textes, le temps joue pour moi, en cela que, les jours passants, la passion s'atténue et l'esprit critique se remet en cause. Au profit du texte, car les corrections sont toujours bénéfiques.
Boileau disait : "Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage"; en ce qui me concerne, c'est un peu plus, mais, à ma décharge, comme La Fontaine, je me reconnais comme tâcheron. En fait, je n'ai pas de facilités.
Après, être consciencieux ou pas, tout dépend du respect que tu penses devoir à ton lectorat.
Titre: Re : Éloge de l'otium
Posté par: pehache le 23 Mai 2014 à 07:32:29
De la belle ouvrage. Félicitations. (Le premier vers m'a, d'"emblée, emballé.)
Sinon, dans ta prononciation franco-latine, tu fais rimer maximum et otium ?
Titre: Re : Éloge de l'otium
Posté par: tizef le 23 Mai 2014 à 08:11:21
En première lecture j'avais lu opium et je m'attendais à des accents est-asiatiques et baudelairiens.
J'étais donc un peu surpris mais charmé par cette façon d'envisager la chose. Jusqu'au dernier quatrain qui m'a dessillé.
Je ne ne connaissais pas ce mot (ce n'est pourtant pas faute de me livrer à l'inactivité qu'il désigne)
J'ai donc relu sous cet angle ce texte incontestablement abouti.
Tu dis l'avoir souvent remis sur le métier. Paradoxalement les textes longuement travaillés ne sentent pas la sueur. Et pour cause, le travail du poète consiste à effacer les défauts dont souffrent souvent les premiers jets.
J'aime bien la notion (que je partage) de respect du lectorat.
Titre: Re : Éloge de l'otium
Posté par: chekh le 23 Mai 2014 à 09:20:48
@Pehache, merci pour le commentaire. Concernant la prononciation, mon point de vue n'a pas d'importance. Il existe des règles (auxquelles j'ai voulu me tenir présentement) et les outils qui m'entourent pour les appliquer me disent qu'il est permis de faire rimer maximum et otium. J'ai quand même vérifié une seconde fois, parce que je pense que la question est réfléchie, mais je ne vois pas d'où pourrait provenir le problème.
Il existe peut-être des références que je n'ai pas.
Je reste ouvert à une explication.

@Tizef, merci aussi. Je vois qu'on a beaucoup de choses en commun. Même cet otium que j'ai découvert un jour par hasard. Il m'a fait l'effet d'un mot qu'il fallait tenir caché de peur qu'il éveille des vocations. Alors, le versifier m'a semblé naturel, et je l'ai soigné pour qu'il suscite le plus d'intèrêt possible. J'espère que l'idée se diffusera et qu'on ne la noiera pas dans des siglaisons, genre RTT.

@Sennar, à qui j'ai répondu mais que j'ai oublié de remercier. Oubli comblé. Merci.
Titre: Re : Éloge de l'otium
Posté par: Bricoman le 24 Mai 2014 à 11:29:07
Je connaissais pas le mot otium, merci pour cette définition impeccable !  :)

P.S : six mois d'affinage avant la dégustation ?! Wah ! Moi j'envoie souvent la première fournée sur le fofo tandis que c'est mi-cuit. Le lectorat, faut aussi qu'il mette la main à la pâte, non mais !  :D
Titre: Re : Éloge de l'otium
Posté par: chekh le 24 Mai 2014 à 14:03:54
P.S : six mois d'affinage avant la dégustation ?! Wah ! Moi j'envoie souvent la première fournée sur le fofo tandis que c'est mi-cuit.

On m'a posé la question, j'ai répondu. Mais loin de moi l'idée que j'ai plus raison qu'un autre. C'est ma façon de faire. Pour donner une image, je pense que beaucoup de femmes aiment les amants fougeux. Je préfère prendre mon temps (quitte à décevoir les autres !).

Le lectorat, faut aussi qu'il mette la main à la pâte, non mais !  :D

Quand on publie, on prend surtout le risque de s'exposer à l'indifférence (je parle pour nous tous, bien évidemment).
Titre: Re : Éloge de l'otium
Posté par: gilles09 le 24 Mai 2014 à 15:59:09
merci pour cet éloge finement ciselé où j'ai appris que l'otium n'était pas
un métal rare !!!

Salutations

Gilles
Titre: Re : Éloge de l'otium
Posté par: Rouflaquette le 26 Mai 2014 à 11:30:44
Je me suis bien reconnu dans ce poème, j'aime beaucoup le rythme enivrant qui appel au lâcher prise le temps d'une pause. J'ai cependant une question:
Citer
Un arrêt bien venu dans les évènements,
Tout comme la raison prend la nuit pour le rêve.
Je n'ai pas saisi la suite logique entre ces deux vers ?
Titre: Re : Éloge de l'otium
Posté par: chekh le 27 Mai 2014 à 06:47:03
Un arrêt bien venu dans les évènements,
Tout comme la raison prend la nuit pour le rêve.

Je n'ai pas saisi la suite logique entre ces deux vers ?

Un jour, en lisant un article de vulgarisation scientifique j'ai lu que le rêve pourrait être, pour le cerveau, une sorte de coup de balai, un brassage entre les idées et les souvenirs de façon à garder propre l'esprit.
Je condense, mais c'était le sens de l'article et même s'il ne s'agissait que d'une théorie, je l'ai adoptée parce que me plait l'idée que l'esprit (le cerveau ? l'Homme ?) s'est trouvé une sorte d'hygiène pour rester sain.

Merci à vous deux, gilles09 et Rouflaquette.

Titre: Re : Éloge de l'otium
Posté par: Thalie le 27 Mai 2014 à 10:22:41
Comme beaucoup de vos lecteurs, je découvre un mot nouveau, et pour parfaire sa définition, je le trouve dans ce poème magnifiquement illustré.
Titre: Re : Éloge de l'otium
Posté par: chekh le 27 Juin 2014 à 09:54:02
De la belle ouvrage. Félicitations. (Le premier vers m'a, d'"emblée, emballé.)
Sinon, dans ta prononciation franco-latine, tu fais rimer maximum et otium ?

Tout d’abord la rime (en « um ») est donnée au dictionnaire des rimes le Warnant  p360, bien que l’entrée « otium » n’apparaisse pas ; le mot est d’ailleurs absent de plusieurs dictionnaires. Mais on trouve « opium », très proche. Bon. Cependant, comme le mot n’est pas présent, je comprends qu’il puisse exister un doute.
Alors, décortiquons.

Sa prononciation est donnée à la fois par le wiktionnaire : ōtium /o :.ti.um/
et par le Littré - pour opium - : OPIUM [o-pi-om'].
Il existe par ailleurs un tableau des synérèses diérèses, dont le plus connu est celui de Martin Saint René, qui donne comme règle :

Diphtongue IU ;   Nombre de pieds   
2 - Dans les mots où elle est précédée d’une consonne, comme Si-ri-us, pli-ure, di-urne, etc…

1 - Dans les mots où elle est précédée d’une voyelle, comme la-ïus, Pom-pé-ius, etc…
Dans les mots où elle s’écrit yu, comme ra-yure, yu-cca.
 
Les traités de prosodie, notamment celui de Banville p 35 n’en disent pas moins.

En cas de doute sur la validité de l’ensemble de ces outils, il reste l’usage, c'est-à-dire aller voir ce qu’ont fait les grands poètes de ces cas particuliers.
Même là, on voit que les mots en “ium” précédés d’une consonne sont prononcés i-um en diérèse.
Je cite Hugo deux fois :

Les contemplations : A propos d’Horace :
Boire dans votre nuit ce vieil opium rance !

La légende des siècles – Silence :
Ce pandémonium, ivre d'ombre et d'orgueil,

Je pense qu’à ce niveau on peut être d’accord pour dire que « otium » se prononce o-ti-um dans le vers régulier.

S’il y a encore un doute pour la rime o-ti-um / ma- xi- mum, l’usage, encore, fait voir que les mots en diérèse riment avec leur syllabe finale ; je cite encore Hugo deux fois :
La légende des siècles- Au lion d’Androclès : (rime en er)
Où les chiens sur leurs os venaient mâcher leur chair,
Le César d’aujourd’hui heurtait celui d’hier.

Les contemplations – Charles Vaquerie : (rime en al)
Dieu, qui ferme la vie et rouvre l’idéal,
Fait flotter à jamais votre lit nuptial

Alors, la rime en « um » otium / maximum doit être valable.
Titre: Re : Éloge de l'otium
Posté par: pehache le 03 Juillet 2014 à 11:30:17
Wow !
Je n'avais, jusque là, entendu le mot que prononcé en "ioume",  d'où mon étonnement, nullement mandarinal, mais naïf.
Dont acte.
Sinon, "nombre de pieds" ne saurait s'appliquer à la langue française, dépourvue de pieds, ses syllabes ne se distinguant pas ainsi.
Je réitère par ailleurs mes compliments.
Titre: Re : Éloge de l'otium
Posté par: chekh le 03 Juillet 2014 à 16:24:32
L'expression "Nombre de pieds" citée ici, est extraite du tableau des diérèses de Martin Saint René (1888-1973) qui a écrit plus de traités de poésie que je n'écrirai jamais de sonnets.
Je sais qu'on emploie plus justement le mot syllabe mais qu'un grammairien parle de pied pour distinguer une synérèse d"une diérèse me convient tout à fait.
Titre: Re : Éloge de l'otium
Posté par: pehache le 04 Juillet 2014 à 08:31:50
Non, pas d''accord sur ce coup.
Relis Meschonnic, par ex.
Pas de laisse, pas de pieds.
Pas de voyelle longue ou brève, pas de pieds.