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Shraal ouvrit un œil en sourcillant, incapable de savoir ce qu'il faisait là : sa mémoire flanchait encore. De violents spasmes lui assaillaient le cerveau, et il eut l'impression de sortir d'un sommeil sans repos.
Il était dans l'auberge du vieux fou, ça, c'était sûr. L'une des "chambres", pour être plus précis. L'odeur nauséabonde qui agressait ses narines ne laissait pas de place au doute : les draps, emplis de sueur, empestaient la moisissure. Dans la pièce froide, à côté de lui, trônait un assemblage de bois qui constituait, s'il se souvenait bien, le lit de Spank.
Shraal ne se rappelait d'aucune manière de la façon dont il s'était endormi, si ce n'est qu'il était vêtu. C'était déjà mieux que rien...
Parce que, comme disaient les autochtones, c'était « la Hass», même dans les rangs, et tout le monde grugeait, fouinait, pillait. De toute façon, Shraal n'avait jamais vraiment connu l'époque de la grande Prospérité et ses nombreux contrats officiels, ni même officieux, d'ailleurs. La paix gagnait le royaume, et c'était désormais les marchands qui se livraient une guerre sans merci en affamant tout le continent. La Garde se séparait subitement de ses hommes, et, dans l'expectative, Shraal avait au mieux vivoté sur deux permissions terriblement étendues, profitant d'une paye non méritée et désespérant trouver un sens à sa vie, avant qu'on ne se décide à vraiment réduire les effectifs. Ainsi, un beau jour, il n'y eut plus de missions du tout. On lui avait dit clairement : « Soldat, le Royaume n'a plus besoin de vos compétences. Vous trouverez aisément des missions de protection dans le civil. Merci pour vos services. », puis ça avait été l'éviction totale. De l'armée Royale, de la caserne, de sa hutte personnelle et de tout le reste. Plus de soldes mensuels, plus de statut, ni même d'auberge à portée de bourse, bientôt. C'était là, perdu au milieu d'un tas de soldat aussi bêtes qu'inexpérimentés -en dehors des combats et de la beuverie- qu'il avait dû se résoudre au pire. Inévitablement, après deux soirs sous les ponts du vieux quartier, il s'était tourné vers le vieux fou. Vous en connaissez beaucoup, vous, des aubergistes qui ne demandent rien et qui dispensent les chambres « au bon vouloir des besoins et du client »? Shraal non plus. Et il fallait se rendre à l'évidence : sans la mansuétude du vieil homme et de ses pairs, depuis maintenant un mois, il aurait eu à coucher dehors.
Chez le vieux fou, il avait fait la connaissance de Spank, un hébergé qui s'était tourné vers lui et qui lui apprenait à filouter pour survivre au jour le jour. Ensemble ils passaient les soirées à recomposer le passé, à boire et à fumer de l'herbe de bison pour mieux rêver un futur qu'ils ne vivraient jamais. Parfois, après de longs silences, Spank sortait même des feuilles de Claviceps purpurea, et ils les gobaient ensemble. De leur affreuse condition, ils faisaient une fête, et ils partaient alors vers d'interminables fous-rires.
Mais, cette nuit-là, il fallait le concéder : il était allé trop loin. Les peaux de bêtes du sol grossissaient et fuyaient alternativement devant ses yeux ahuris, au centre de sa vision kaléidoscopique. Les mouvements d'ombres autour de lui semblaient autant de vieilles silhouettes tapies pour mieux le menacer, car il s'en trouvait plus d'un qui rêvait de le faire disparaitre entre les courbes tranchantes des ruelles de la ville. C'est dans cet état de psychose chamanique que Shraal sentit une étrange fumée chatouiller ses narines. D'instinct, il sut que quelque chose de grave se passait.
La fumée venait de la pièce principale !
En se levant d'un bond, il faillit choir sur le côté. Il claudiqua à l'aide du mur jusqu'à la porte. Dans un bruit sec, le bois claqua sur le versant opposé et découvrit enfin le désastre qui régnait dans le salon de l'auberge du vieux fou.
La tête d'un énorme dragon sortait du mur et elle avait apparemment craché ses flammes : les murs alentours ainsi que le peu de mobilier crépitaient joyeusement dans une chaleur étouffante. Spank et d'autres silhouettes difformes s'épuisaient à éteindre le feu issu de son inextinguible source.
Sans comprendre pourquoi, Shraal eut une terrible envie d'exploser de rire.
« Le w'sh'w! ! »
D'ailleurs, c'était étrange, mais le dragon semblait factice. En se concentrant, sa couleur se ternissait. Depuis les yeux d'acier supposés se révélaient d'étranges reflets de bleu foncé. Et non loin des écailles irréelles se dessinaient en fait de mystérieuses lignes azur, cerclées de flammes menaçantes. L'ensemble crépitait.
« Attwape le w'show, putain ! »
Schraal leva la tête. Le vieux fou semblait lui parler. A côté, Spank remuait son seau et le peu d'eau qu'il contenait.
« Attwape le wéchow, ça va explosew ! »
En tournant la tête, d'un coup, Shraal perçut la réalité.
Les contours d'un réchaud CampingGaz devenu brasier se révélèrent en lieu et place des yeux d'acier, près du mur.
Les lignes azur devinrent une bouteille de gaz léchée par les flammes.
Il y eut un grand flash.
***
« ...flash, avant l'explosion. Ca fait des années qu'on vit dans le quartier, nous, cet immeuble, on le voyait toujours depuis notre balcon. Les familles avaient été placées ici suite à des problèmes de logement, déjà. Sur le coup, ça devait être temporaire, mais là, on arrivait sur la quinzième année. D'ailleurs, monsieur l'agent, ils en ont parlé, il n'y a pas si longtemps, aux informations : ils expliquaient que c'était insalubre, tout ça. Que c'était des clandestins, des drogués, des mendiants. Des mauvaises gens, quoi. Enfin, vous savez, c'est toujours malheureux, parce qu'au fond, ça faisait peur à voir, et tout le monde savait que ça finirait par arriver. On l'avait dit qu'on pouvait pas accueillir toute la misère du monde ! On voyait souvent passer des ribambelles de mômes qui jouaient au beau milieu des rats. Du coup je surveillais souvent. Je pensais pas que ça exploserait avant, je vous jure, Monsieur l'agent, je pouvais pas faire plus tôt. Dès que j'ai vu la fumée, j'ai appelé la police... »
***
...Nationale affiché sur son costume bleu qu'il porte fièrement. Je rêve de lui carrer son képi dans le cul, à cette enflure.
« Spank, mon pote, faut arrêter de me prendre pour un con, là. T'as envie de retourner en taule, c'est ça, hein ? Ca te plait pas, la conditionnelle ? Avec toutes vos conneries, là, genre le deal et la pharmacie qu'était ton frigo, tu vas me dire que c'était pas une histoire de défonce ou de vengeance, cet incendie ? Tu me fais rêver, Spank. T'aurais du faire avocat, sérieux. »
L'inspecteur Darryl me toise d'un air supérieur. Comment tu veux qu'il me croit, hein ? Tout en lui respire la haine du déviant.
Je le dévisage avec mépris :
« C'est des putains de conneries ! Ok, ok, on était perché, j'veux bien, ok. Mais on va dans l'appart, pour ça ! Aucune raison de foutre le feu... D'ailleurs personne vendait jamais rien en dehors. Y'a des gosses, bordel !
— Et ton pote, là, celui qui y est resté, le nouveau, là. C'était quoi ? Il a essayé de voler un autre paumé ? C'est votre came mal coupée ?
— Connard, va. »
Il me décoche un énorme taquet et ma tête claque contre le dossier de la chaise où je suis assis. La chambre d'hôpital tient désormais plus de la salle d'interrogatoire, et, si on continue sur ce registre, le chirurgien va devoir repasser. Avec les années, je le connais, Darryl. Prêt à tout pour mener un truc au bout, et il aimait pas trop nous voir entassés dans ce putain d'immeuble. Il a du nez. Avec sa hiérarchie, ça avait dû merder, parce qu'après deux ans de harcèlement, il avait fini par lâcher. J'deal très peu, aussi : juste de quoi payer ma bouffe, mes doses. Et celle de Shraal, jusqu'à peu... Finalement, il avait par ravaler son putain de chapeau, boire deux verres de plus par jour, et me foutre la paix. Jusqu'à aujourd'hui, en fait. Jusqu'à ce que ce foutu immeuble s'effondre en cendres. Forcément, il me croira jamais.
« On a des mômes morts sur les mains, Spank. Tout un tas d'articles dans la presse, des putains de journaleux qui foutent leur nez partout, tu comprends, ça ? Oh, non, toi, tu t'en branles, petit dealer toxico de basse-zone que tu es. Les coups de gueule du chef, les restrictions de budget, ça t'arrange, toi, hein ? Bien sûr que c'est contre vous ! Ou quelqu'un qui vous en voulait, Spank, hein ? »
Il m'attrape le menton. Je balbutie difficilement :
« Mon pote est mort aussi ! On y est pour rien, putain ! Le feu venait du rez-de-chaussée, on était bloqués comme des cons ! »
Il me relâche la bouche.
« Rien à voir avec le deal, abruti : Shraal et moi, on venait de se percher à la Mescaline. On a même pas bougé notre cul de la pièce de la journée, comme des grosses loques, responsables de rien. La mesca, quand t'es couché, tu prends ta perche, et tu pars loin... du coup c'est ce qu'on a fait... Moi c'est le réchaud qui m'a reveillé du trip, alors qu'il explosait sous les flammes affamées. Et encore : je suis resté un moment à scotcher, et j'ai tilté qu'à moitié. C'est les types qui sont arrivés de j'sais-pas-où pour éteindre le feu et me tendre un seau qui m'ont vraiment sorti du choc, avec l'adrénaline. Et, alors qu'on essayait d'éteindre ce putain de feu et d'empêcher que ça atteigne le gaz, j'ai vu Shraal débarquer du dortoir juste à côté, les pupilles comme des ballons. Il était en plein trip hallucinogène... Et BANG ! J'me réveille là, cramé comme un con, avec toi et tes questions foireuses. T'as vu la gueule de l'immeuble, avant l'incendie? Les messages racistes, en bas? T'es qu'un con, Darryl : ça m'étonne pas que tu foires toutes tes affaires. D'ailleurs je sais même pas si c'est légal ta visite, là, sans laisser les victimes souffl... »
***
... souffler un bon coup. En ce jour d'Aout 2005, la pression était à son maximum, quelques instants auparavant, mais le commandant lui avait dit : les drogués n'avaient rien à y voir. Impossible de leur faire porter le chapeau. Donc, l'incendie était d'origine raciste?.. Peu importe. Il fallait sous-entendre que les logés étaient en situation irrégulière. Il fallait la jouer fine. La conférence de presse allait commencer. Le préfet regarda au loin, puis s'engagea sur l'estrade.
Au final, l'exercice était plutôt scolaire : un exposé de faits basique et dégagé. D'un geste rigide, il avait simplement commencé par préciser que l'ancien immeuble était régulièrement entretenu. Qu'en tout, 27 adultes et que 100 enfants y habitaient, dont la plupart étaient actuellement sains et saufs. En ajoutant que l'incendie était visiblement d'origine criminelle, il avait pu avancer qu'une des difficultés majeures étaient que tout un tas de gens, pour la plupart sans papiers, s'amassaient à Paris alors qu'il n'y avait pas de moyen de les loger. De mal en pis, sans le sou, il avait expliqué qu'avec le temps, les conditions de vie devenaient mauvaises, déplorables, puis insalubres, et enfin néfastes pour les habitants eux-mêmes.
Après, tout en précisant que la police et les pompiers étaient intervenus aussi rapidement que faire se peut, le visage stoïque, il avait alors déploré le fait que l'architecture ancienne, majoritairement composée de bois, ait contribué a accélérer l'incendie, le rendant fulgurant et, par la force des choses, incontrôlable.
Sa main avait appuyé lourdement pour dire qu'il était regrettable que les issues de secours prévues à cet effet eurent été cassées ou encombrées par les occupants illégitimes de l'immeuble par le passé, et les responsables de gestion seraient consultés. Finalement, il conclut d'un air grave : c'était un drame national, une enquête spéciale serait diligentée et, en hommage aux familles et aux victimes, une cérémonie se tiendrait le lendemain et une marche...
***
... « commémorative en hommage aux victimes de cet horrible incendie aura lieu, comme tout les ans depuis le drame qui avait, je vous le rappelle, en une demi-heure à peine, ravagé cet immeuble du 20, Bvd de l'Ironie. Apparemment d'origine criminel, le feu s'était alors propagé grâce à de nombreuses poussettes entassées au rez-de-chaussée, et avait peu à peu gagné la cage d'escalier en vieux bois en piégeant les habitants présents à l'époque.
Aujourd'hui, ce 19 Janvier 2012, le verdict du tribunal correctionnel est formel : seule deux personnes morales ont été condamnées. L'association qui gérait cet immeuble du XIIIe arrondissement, Freya, et l'entreprise PTC, qui y avait effectué des travaux, ont été condamnées à 30.000 euros d'amende chacune et devront aussi payer, via leurs assurances, plus de 700.000 euros de dommages et intérêts aux parties civiles.
Dans son jugement, le tribunal estime que Freya a "totalement perdu de vue son obligation générale de sécurité", tandis que la société PTC, travaillant plus généralement dans "la maçonnerie, le carrelage et le plâtre", n'avait "aucune compétence particulière" pour poser ce type de matériau.
William Leep, qui représentait Freya au procès, s'est déclaré "meurtri par ce drame", mais aussi "amer". L'association, a-t-il dit, a fait ce qu'elle a pu "avec les moyens que lui avait donnés l'Etat". "On nous a laissé tomber", a-t-il estimé.
Jugement final et verdict clair, donc, pour cette affaire qui durait depuis maintenant sept ans. Rappelons que le feu avait, ce jour-là, fait 17 morts, dont 14 enfants.»
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