Bonjour :)
D'abord, il y eut ça : Défi mars 2014 (http://monde-ecriture.com/forum/index.php/topic,11603.0.html)
J'avais commencé un texte : Le premier printemps (http://monde-ecriture.com/forum/index.php/topic,12102.0.html). Mais je ne le finirais pas, faute de temps et d'envie. Mais j'aime bien quand même terminer ce que je commence, j'ai donc pensé à ce texte. Par contre, soyons d'accord, le défi n'est pas validé : hors-délai, hors-sujet. Mais j'ai bien aimé l'écrire et il m'a donné d'autres idées ma foi bien enthousiasmantes.
C'est un peu glauque, par contre. :huhu:
Bonne lecture !
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Pour ceux qui ignorent tout de l'histoire mythologique de Perséphone : L'histoire de Perséphone (http://www.iletaitunehistoire.com/genres/contes-legendes/lire/persephone-ou-la-naissance-des-saisons-biblidcon_090)
LE HAMEAU DES MORTS
Le vent sifflait en longues plaintes sinistres contre les murs en bois du Hameau des morts. Une énième tentative de mère nature pour raser la petite maison, l’office de Satan. Mais elle n’y parviendrait pas. Pas plus que les nombreuses tempêtes qui s’étaient abattues sur lui. Ses vents avaient emporté des poignées d’arbres, avaient soufflé la vie de nombre d’habitants d’Heaven Hill, le village voisin. Les murmures soufflaient qu’elle était maudite, imprégnée de l’âme de Satan, et que rien d’autre que le Saint-Esprit n’en viendrait à bout. Des décennies que cette hérésie perdurait. Il y avait bien eu les fous, les téméraires qui s’y étaient rendus, fourche ou fusil en main, mais il se passait toujours quelque chose pour les arrêter.
Dans le meilleur des cas.
L’histoire du Hameau s’était transmise de décennie en décennie, racontée aux enfants les soirs de tempêtes. Elle divergeait d’une voix à une autre. Tantôt, Satan l’avait construite avec ses propres os, tantôt les sorcières errantes de Salem s’y étaient réfugiées. D’autres jouaient la carte du contemporain. Ils expliquaient pourquoi on l’appelait le Hameau des morts. Ils contaient la folie meurtrière de ses propriétaires qui se transmettaient, génération après génération, leur goût du sang. Ils énuméraient les disparitions inexpliquées d’enfants et les cris qu’on entendait parfois strier la nuit. Mais quand on demandait des noms, les langues se figeaient. Comme si l’horreur ne se définissait pas en mots.
Arslan devinait ces histoires. Mais elles ne l’atteignaient plus. Il avait fait la terrible erreur de penser qu’il pourrait changer la mentalité des gens, que sa présence parmi eux ferait oublier les ragots infâmes qu’on colportait à son sujet. Mais la haine des hommes et la peur des femmes étaient tenaces. Elles s’agrippaient à eux comme des harpies sanguinaires ; chacune de ses excursions au Sanglier Perfide provoquait un silence malsain. Il ne quittait presque plus le Hameau.
Arslan avait entendu un grincement qui avait troublé la nuit. Il fronça les sourcils, l’oreille aux aguets. Ses sourcils fournis plissèrent son front ridé. Il passa sa main rachitique dans la mèche de longs cheveux gris et gras qui venaient de lui retomber devant les yeux ; il la plaqua derrière son oreille droite, striée d’une vieille cicatrice. Il se leva du fauteuil à balance ; lui aussi grinça. Arslan tourna la tête à gauche, vers la fenêtre opacifiée par l’épaisse couche de poussière ; des planches y étaient placardées et ne laissaient passer qu’un seul fin rai de lumière lunaire, qui traversait le sol du salon. Il attrapa la bougie, fixée par la cire dans une petite assiette en porcelaine ébréchée. Il s’approcha de la porte d’entrée. Il l’entendit à nouveau. Plus un craquement qu’un grincement. Il tourna la poignée et ouvrit violemment la porte, pour s’avancer sur le perron délimité par une rambarde branlante ; plusieurs barreaux de bois semblaient en avoir été arrachés. Arslan brandit la bougie vers l’avant, comme s’il espérait que son halo fébrile éclairerait suffisamment les environs. Mais les ténèbres étaient tenaces ; plus encore que les autres nuits. Comme si une ombre menaçante s’y ajoutait, comme un signe. Il ne vit que ce vent violent qui agitait les fougères et les pins. Et ce vieux ballon percé qui gisait depuis des années dans une flaque de boue. Arslan approcha la lumière tremblante de la bougie de la paroi de bois, à sa droite. Les flammes tressautèrent et firent trembler des mots, inscrits à la craie à la hâte :
« Crève Hadès »
Ils étaient revenus. Encore. Les menaces recommençaient. Il aurait dû avoir peur, mais il espérait presque leur courroux.
Arslan poussa un profond soupir. Il était las de tout ça. De cette malveillance, de ces regards haineux, de cet œil qu’il sentait sans cesse braqué sur lui. Pour une erreur. Une seule. Il se détourna de l’inscription, ne tentant même pas de l’effacer et revint vers la porte. Il entendit un nouveau craquement, comme une branche qui se brise sous un pas.
- Qui est là ?
Mais il n’y eut pas de réponse, sinon le sifflement grossier du vent. Arslan descendit les marches de bois de sa démarche claudicante ; ses muscles se raidissaient de plus en plus. La mort le rattrapait. Il contourna le perron.
- Montrez-vous !
Arslan s’immobilisa. Il y avait bien quelqu’un, tapi dans l’ombre du buisson qui bordait la maison en bois. A demi allongée dans le pare-terre, une tomate écrasée dans sa main. Sa présence illuminait cette nuit. Il hésita. Les railleries lui revinrent, et les insultes. Mais elle était si belle. La tentation parfaite.
Demi ne tenait plus en place. Elle sentait le sang battre à ses tempes comme le tambourin d’une armée marchant vers ses proies. Le cheminement des troupes faisait tressauter ses muscles, battre son pied par terre et claquer ses ongles sur le dessus de la table. Son regard erra jusqu’à la tasse beige qui y était posée et d’où s’échappaient des vapeurs opaques.
« Je vais m’en occuper ».
Les mots d’Ari. Elle regrettait de lui en avoir parlé. Elle y avait réfléchi une longue minute, avant de sortir en furie et se précipiter vers la maison de son voisin. Les huit cents mètres qui séparaient les deux maisons lui avaient parus bien plus longs. Un combat de titans s’était installé dans son cerveau ; elle savait qu’elle ne retrouverait pas Perséphone toute seule mais elle ne voulait pas affronter le refus des habitants de l’aider. D’ordinaire, ils taisaient leurs critiques, parce que Demi était leur principale source de nourriture. Sans ses cultures, ils devraient faire acheminer des denrées des villes qui se situaient à des dizaines de kilomètres. Ils n’en avaient pas les moyens. Mais aujourd’hui, la situation était différente. Demi avait besoin d’eux. Ils pourraient très bien refuser de l’aider.
Demi attrapa la tasse ébréchée et but une longue gorgée de la décoction. Elle faillit la recracher. Ari ne lui avait pas précisé de quoi il s’agissait. « Bois ça ». Elle s’était attendue à un simple thé à la menthe. Mais cette tisane était faite d’un enchevêtrement de bien des saveurs, mais la menthe n’en faisait pas partie. Et l’osmose n’opérait pas. Elle se leva en faisant racler la chaise sur le sol et alla déposer la tasse dans l’évier, en déversant le liquide ambre sur une pile de casseroles sales. Cette cuisine était le parfait reflet de l’idée qu’elle s’était toujours faite d’Ari : désordonnée. Il avait toujours agi en fonction de ses pulsions et aucune d’elle ne le poussait à laver la vaisselle.
Elle entendit un crissement provenant de l’extérieur. Elle écarta le rideau blanc de la petite fenêtre, au-dessus de l’évier et aperçut des phares éblouir la cour. Ari sortit en trombe de la voiture noire garée à la va-vite près d’un amas de bûches de bois. Il avançait déjà vers la maison d’une démarche féroce, sans avoir pris la peine d’éteindre le moteur et de refermer la portière. Demi entendit la porte du couloir s’ouvrir et les pas d’Ari vinrent jusqu’à la cuisine, les talons de ses santiags martelant le parquet.
- Viens, Dem’ ! Lui ordonna-t-il.
Demi hésita. Il avait encore bu ; ses paupières lourdes réduisaient ses yeux noirs à de simples fentes, soulignés de profonds cernes qui n’étaient pas la propriété de Morphée. Il serrait ses deux poings armés de bagues argentées.
- Tu étais où ?
Il ne lui répondit pas et se contenta de s’effacer pour la laisser passer.
- Magne-toi, ils nous attendent.
Demi comprit. Elle sentit le sang lui monter aux joues et une crampe contorsionner son estomac. Elle ne se voyait pas dire à Ari qu’elle ne bougerait pas d’ici sans réponses. Il avait certainement obtenu par la force l’infaisable. Elle laissa sa fierté de côté et traversa la cuisine, pour sortir de la maison par la porte restée ouverte. Elle avança vers les phares, plissant les yeux face à leur lumière éblouissante et monta dans la voiture côté passager. Ari l’avait déjà rejointe et faisait demi-tour dans un nouveau crissement de pneus, sans prendre la peine d’attacher sa ceinture. Ils s’engagèrent sur la départementale dans un vrombissement motorisé d’enfer.
Ari soupira et prit appui sur son coude, contre la portière ; il passa sa main dans ses cheveux bouclés, gras et sales. Demi s’aperçut qu’elle avait peur.
- Où on va ? Lui demanda-t-elle.
- Chez Hadès.
- Perséphone n’est pas chez lui.
Ari lui adressa un tel regard qu’elle eut l’impression de n’être qu’une déjection infâme tâchant son fauteuil.
- Je te parie le contraire.
Mais Demi était sûre d’elle. Sa fille s’était échappée pour la première fois. Cela faisait des années qu’elle n’avait pas vu la lumière du jour, des années qu’elle la suppliait de la laisser sortir. Pour se frotter au premier venu, assouvir son désir malsain. Perséphone ne jetterait pas son dévolu sur lui.
- Perséphone n’ira pas se perdre dans les bois.
- Elle peut trouver ce qu’elle cherche chez lui. Il ne se fera pas prier.
Une vague d’images atroces lui traversa l’esprit. Elle eut soudain l’envie féroce d’étrangler Hadès. Pour la première fois, elle ressentait cette haine vorace qu’elle avait toujours humée chez les autres. Cette sorte de poussière poisseuse qui les collait et dont ils ne parvenaient pas à se défaire. Elle était vorace et dopante.
Les yeux d’Arslan fixaient la porte de la salle de bain. La lumière s’en échappait par l’entrebâillement et courait le long de la pénombre du parquet. Il entendait les bruits de régurgitation. Il entendait ses plaintes, sa douleur. Elle était si faible. Elle toussa violemment, comme si un monstre tentait de s’échapper d’elle par l’exiguïté de sa gorge. Comme s’il l’étouffait, ce monstre. Assis dans son fauteuil, les mains cramponnées aux accoudoirs, il la fixait cette porte comme la tentation à laquelle il tentait vainement de résister. Comme pour ignorer la petite silhouette qu’il savait prostrée au pied de la cuvette des toilettes. Il devinait ses courbes minces, sa peau si blanche et sa faiblesse.
Ses mains se crispèrent. Arslan ferma les yeux. Mais le supplice était plus tenace. Les images s’insufflaient dans son esprit, s’y incrustaient. Un virus vorace. Lorsqu’il les rouvrit, il s’aperçut qu’il était debout. La porte ne se trouvait plus qu’à une longueur. Il lui suffisait de faire deux pas et de la pousser. De braver la lumière qui glissait sur le sol. De laisser cette charnière grincer furieusement. La lumière inonda ses chaussures pleines de bout.
Arslan se tenait sur le seuil. Elle avait fini de vomir. Elle reprenait son souffle, comme si elle venait de parcourir un cent mètres. Les tomates du Hameau avaient toujours été toxiques. Il ne les avait jamais cultivées, elles avaient poussé d’elles-mêmes, année après année. Toujours plus belles et venimeuses. Les autres disaient qu’elles se nourrissaient des cadavres que sa famille avait enterrés.
Elle essuya son visage d’un revers de manche et s’assit sur le sol froid. Elle tourna la tête vers Arslan ; il flancha. Son visage si maigre, les cernes qui soulignaient ses yeux si clairs. Ses cheveux noirs enchevêtrés et ces hanches à nu. Elle était malade. Et Magnifique. L’éclat des étoiles, une perle divine. Elle se releva maladroitement, manquant tomber à chaque pas. Arslan savait qu’il eût dû lui proposer de s’asseoir, de se reposer. Mais il n’en avait ni la force ni l’envie. Il la désirait, plus qu’aucune autre chose. Pour sa beauté autant que pour la douleur qu’il leur procurerait. Elle eut un sourire qui le fit vaciller. Qui l’emporta dans un tourment duquel il n’échapperait pas. Arslan posa ses mains sur ses frêles épaules et fit glisser doucement son t-shirt le long de son buste. Elle se laissa tomber à genoux et ôta la ceinture d’Arslan.
Demi n’y était pas revenue depuis des années. Le domaine était aussi sinistre que dans son souvenir. Peut-être même plus. Elle avait si souvent songé à cette légende urbaine qu’on attribuait au Hameau des Hess, « le Hameau des morts ». Tout le monde en parlait mais aucune bouche ne remuait. Elle l’avait longtemps dédaignée. Elle ne croyait pas à ces divagations de mauvaises langues qui n’avaient rien de plus croustillant à se mettre sous la dent. Mais les branches noircies et desséchées qui craquaient sous ses pieds témoignaient de la vie qui avait quitté la clairière. Tout semblait mort ici. Figé. Même le vent semblait avoir rebroussé chemin. L’herbe n’y poussait plus ; le sol terreux était sec et ses fissures couraient jusqu’aux marches de bois de l’habitation branlante qui se dressait maladroitement dans la nuit froide. Elle penchait tellement qu’elle semblait pouvoir s’effondrer à tous moments.
Demi écarta les branchages dénudés du buisson et s’engagea dans la clairière. Elle entendait les murmures dans son dos. La colère et les insultes s’étaient tues à l’instant même où l’odeur du hameau leur était parvenue. Le groupe de vingt personnes se laissait avaler par cette sensation effrayante qui les étreignait, comme un linceul invisible qui se refermait sur eux. Demi avança doucement. Elle s’était attendue à ce que des pas la suivent, que d’autres branches craquent et que la colère se réveille. Mais il n’en était rien.
Elle avança jusqu’aux marches. La fenêtre était obstruée par de larges planches de bois cloutées à l’embrasure. Seul un fin rai de lumière tremblait entre elles. Arslan était à l’intérieur. Demi jeta un regard en arrière vers les autres. Qu’ils restent là-bas, elle préférait. Mais c’était sans compter sur Ari, sur qui la terreur glissait comme une douce caresse. Il la rejoignait déjà.
Elle s’empressa de grimper les marches et frappa trois coups rapides contre le bois de la porte d’entrée. Elle trembla tellement que Demi s’attendit à ce qu’elle tombât sur le sol. Les charnières vibrèrent mais tinrent bon. Les coups résonnèrent bruyamment. Mais personne ne répondit. Ari l’avait déjà rejointe. Il s’approcha de la fenêtre, à droite et regarda par l’espace entre les planches.
- Il est à l’intérieur, précisa-t-il.
La seconde suivante et avant que Demi ait pu formuler les mots qui se précipitaient vers ses lèvres, Ari frappa violemment contre les planches de la fenêtre.
- Hadès, ouvre cette porte !
Mais il n’y eut pas plus de réponse qu’aux coups plus faibles de Demi. Ari passa devant et enfonça la porte plus violemment que nécessaire ; un simple effleurement aurait eu raison de sa résistance. L’attitude d’Ari rasséréna le groupe resté à l’écart ; un brouhaha brisa le silence pesant de la clairière et les branches craquèrent de plus belle.
Ari était entré.
Demi se jeta dans ses pas et avança, avant de trébucher sur un objet laissé sur le sol. Elle se rétablit de justesse. Elle plissa les yeux, forçant sa vue à s’habituer rapidement à l’obscurité. La pièce dégageait une odeur pestilentielle qui lui donnait envie de vomir. Elle plaça sa main sur son nez. C’était irrespirable. Ari s’était immobilisé ; il ne s’attendait visiblement pas à ça. Une bougie était posée sur l’accoudoir d’un fauteuil en bois, dans un coin de la pièce et sa lumière tremblante éclairait partiellement le visage maigre et ridé d’Arslan D. Hess, Hadès. Demi ne le reconnaissait pas, comme si le visage de la mort s’était incrusté dans sa peau blafarde. Ses yeux exorbités fixaient un point, dans le bas du mur qui lui faisait face. Demi s’approcha doucement de lui, avec précautions. Elle réalisa que l’odeur venait de lui et s’intensifiait en sa proximité. Elle s’arrêta malgré elle. Elle avait envie de vérifier qu’il était encore vivant. Mais Ari posa sa main sur son épaule, pour lui montrer la pièce adjacente.
Demi hésita. Il s’agissait de sa chambre, elle apercevait l’armature du lit qui disparaissait dans la pénombre. Elle aussi entendait cette respiration haletante, presque un râle. Mais Arslan se trouvait à moins d’un mètre d’elle, ils étaient entrés chez lui en enfonçant sa porte. Elle n’était pas certaine que… Elle fit un pas vers la chambre. La main d’Arslan se referma sur son bras ; elle eut l’impression qu’un étau de fer venait d’en prendre possession. Elle se retourna vers lui ; il la fixait d’un regard intense, sans ciller. Le regard d’un fou.
- Elle a mangé les pépins.
Sa voix éraillée semblait ne pas avoir fonctionné depuis des années. Demi sortit de la tétanie qui l’avait frappée et échappa à son étreinte. Elle hésitait. Sa raison lui dictait de rebrousser chemin et de fuir cet endroit maudit. Mais elle savait qu’elle devait entrer dans cette chambre. Et qu’elle allait entrer.
Elle franchit le seuil de la porte. Elle devina plus qu’elle ne vit la forme qui se dessinait dans le coin de la pièce, prostrée dans l’angle des murs. Seul le fin rai de lumière lunaire qui se glissait entre les planches accrochées à une autre fenêtre condamnée éclairait ce qui tremblait. Plus encore que Demi. Elle savait de qui il s’agissait. Elle l’avait su dès l’instant où elle était arrivée à proximité du Hameau.
Demi s’approcha doucement, prête à déposer sur le sol son cœur poignardé. Elle entendit ses propres genoux frapper le sol ; elle n’avait pas eu mal. Elle était anesthésiée contre toute autre douleur que celle qui brûlait sa poitrine. Sa fille était là. Sa si petite fille qui tremblait. Son corps nu, blanc, parcouru d’ecchymoses. Son visage sale et maigre à la mâchoire déformée, qui grinçait douloureusement. Ses grands yeux clairs, hagards, qui fixaient le vide. Ses cernes grisâtres qui les portaient. Et ses longs cheveux emmêlés, dans lesquels était accroché un enchevêtrement de ronces. Ils s’agrippaient à son crâne jusqu’à la faire saigner. Une couronne funèbre. Demi sentit une larme chaude rouler le long de ses joues refroidies par cette vision. Elle passa sa main tremblante dans les cheveux poisseux de sa petite fille et les rangea derrière son oreille. L’effroi la goba toute entière, sans déjection. Elle serra fort contre elle, ce corps froid et frêle.
Demi entendit des pas. Elle se retourna, sans desserrer son étreinte. Ari les regardait patiemment.
Il se passa de très longues minutes. Dix, vingt, peut-être trente. Demi n’était plus dans cette chambre glauque, il n’y avait plus cette pestilence. Juste sa fille meurtrie et l’amour avec lequel elle essayait vainement de la réchauffer. Demi trouva finalement la force de se relever et demanda à Ari de porter sa fille. Il la souleva sans difficultés et sortit de la chambre, pour traverser le salon miteux. Les autres étaient restés à l’entrée, presque respectueusement. Hadès était seul, assis dans son fauteuil à végéter à nouveau. Demi l’ignora, bien qu’elle sente son exécrable présence emplir toute la pièce.
- Elle reviendra.
Ari et Demi s’immobilisèrent. Cette dernière se retourna vers la voix morte d’Arslan. Il ne les regardait même pas. Son immonde faciès ne daignait même pas les regarder pour s’adresser à eux. Il ignorait le corps larmoyant de la petite fille, comme si elle ne méritait pas son attention. Demi avança d’un pas ; les tremblements s’intensifièrent. Sa tête allait exploser.
- Approche-toi d’elle… une seule fois et je te…
- Elle reviendra, ici. Et elle repartira. Puis elle reviendra, et elle repartira…
Un fou. Il parlait tout seul, d’une voix si faible qu’elle n’était qu’un bourdonnement qui s’étouffait au fil des mots. Et pourtant, Demi était certaine qu’il avait raison.