je ne sais pas si c'est considéré explicite ou pas, il y a juste un truc un peu trash, alors bon dans le doute...
Bonne lecture !
EFILLUFRED NOWWOH
Fuir sans relâche. Ni manger, ni boire, ni dormir. Efillufred Nowwoh savait que c’était impossible et se croyait perdue dans un rêve. Mais le terme de ce songe ne venait pas, et trop d’incohérences lui sautaient aux yeux. Enlevée au monde réel par les bras venimeux d’un sommeil cauchemardesque, des invraisemblances l’auraient-elles interpelée ? Non. Il devait exister une autre explication.
4
Le premier souvenir d’Efillufred en ce monde était teinté d’effroi. Sur le flanc d’une colline, d’interminables lignes de vignes l’encerclaient. Les ceps se tordaient puis dressaient de fines tiges vers le ciel, chargées de feuilles, mais pas encore de grappes. Assez récentes, les marques d’une taille soigneuse se discernaient. Pourtant, Efillufred était désespérément seule. Nul homme à l’horizon, aucun mouvement alentour. Pas même un lointain bruit d’oiseau ou de vent. Ce silence de mort contrastait furieusement avec la verdure en pleine croissance, porteuse de vie. La jeune fille toucha sa poitrine pour vérifier que son cœur battait, saisie d’un doute soudain.
Bam, bam, bam… Bam, bam, bam… Un écho au fracas de son cœur la fit sursauter. Alors, sous les yeux éberlués d’Efillufred, les pâturages de l’autre côté de la vallée furent engloutis par le néant. La terre s’effondrait et sa matière disparaissait. En lieu et place, une couleur insaisissable peignait le nouveau visage de la contrée.
La jeune fille, d’abord pétrifiée par la terreur et la stupéfaction, dompta prestement ses émotions. Son instinct de survie la lança dans une course effrénée pour échapper au chaos.
Enfuis-toi, cours !
Devant le bruit sourd
du compte à rebours.
3
Le monde s’autodétruisait-il ou quelque chose d’inconnu rongeait-il la planète ? Efillufred s’aperçut rapidement que cet anéantissement, aussi terrifiant et irréversible soit-il, s’accomplissait avec lenteur. Quelques heures lui suffirent pour distancer l’effondrement-mouvant, ainsi qu’elle le nomma, et ne plus le distinguer. Téméraire, elle l’attendit au point de se retrouver au bord du gouffre, recula juste avant de rejoindre l’unicité de la couleur sans nom. Le jeu était grisant. Durant une journée entière, Efillufred n’eut de cesse de réitérer cette insensée espièglerie, et la mort la frôla d’un peu plus près à chaque reprise. Une sensation de puissance émergeait du danger. Le risque lui procurait du plaisir, le vide l’attirait. Puis le magnétisme s’amplifia, et l’intrépide éprouva le besoin de franchir la limite. Efillufred avait oublié que l’effondrement-mouvant l’avait d’abord terrorisée, qu’il s’agissait de la fin des choses. Sa raison abdiqua devant l’interdit tant désiré.
Bras tendu, main accueillante face à l’abîme qui avançait, elle caressa le mal qui rongeait la planète. Aussitôt, la douleur s’empara de sa paume et une brûlure de glace irradia progressivement son bras. Hurlement de souffrance. La mort pénétra par le bout de ses doigts. Puis quelque chose déchiqueta la chair qui constituait son membre, un mouvement vorace. La jeune fille se devina sans défense. Le néant ne se combattait pas. Le mal la tortura au point de la faire vomir, et cette énergie – convoquée par ses muscles pour expulser l’horreur – engendra une pulsion minime mais suffisante pour une chute en arrière.
Ainsi, toujours criant sous la douleur, Efillufred se redressa et s’éloigna en titubant. Au bout de son bras droit pendant sans vie au reste de son corps, elle n’avait plus de main. Ni sang ni plaie. Un moignon cautérisé et l’absence.
2
Dix jours qu’Efillufred Nowwoh fuyait la mort quand elle atteignit une clairière dans laquelle était construite une modeste maison. Elle avait traversé des forêts vides d’oiseaux, des prés sans animaux, des rivières sans poissons. De quoi se considérer comme l’ultime être vivant à peupler ces terres en sursis. Ainsi, avisant une forme humaine devant la chaumière, sa surprise fut à la hauteur de la joie qui s’empara d’elle.
Se précipitant, Efillufred découvrit une femme d’environ deux fois son âge, debout devant une table de jardin sur laquelle des tiges de menthe mouillées s’éparpillaient. Les plantes odorantes passaient une à une par les mains de l’habitante qui les déshabillaient pour en déposer les feuilles sur un plateau de bois.
— Il faut partir ! cria Efillufred. Une force étrange est en train de consumer le monde et arrivera bientôt ici !
— Je sais déjà tout cela, répondit la femme sans lever les yeux de son ouvrage.
La panique de l’une contrastait avec l’indifférence de l’autre. Efillufred se calma. Elle jeta un regard à la ronde et tenta d’apercevoir l’intérieur de la maisonnette dont la porte était entrouverte.
— Il y a quelqu’un d’autre ici ? interrogea-t-elle.
— Non, pas ici. Plus loin. Avec toi, nous sommes trois survivants. Laisse-moi maintenant.
L’habitante poursuivait sa tâche, insensible à l’apocalypse qui menaçait.
— Vous n’avez pas bien compris, reprit Efillufred. Il faut fuir, ou vous mourrez.
Cette fois, la femme suspendit son effeuillage et plongea ses prunelles noires dans celles de l’importune.
— Notre planète est ronde, vois-tu ? Que crois-tu qu’il adviendra quand tu auras fui jusqu’à rejoindre ton point de départ ? J’aime l’odeur de la menthe qui se froisse entre mes doigts. Je me délecte de la préparer pour qu’elle sèche et parfume ensuite mes tisanes, chaque soir. À quoi bon se dérober devant la fin si l’heure est venue ?
Efillufred ne sut que répondre. L’absence de sa main la renvoyait à une douleur qu’elle ne voulait plus jamais ressentir, mais l’évidence énoncée par l’habitante paraissait difficile à nier. Le cercle se refermerait tôt ou tard sur sa course, elle serait dévorée. Puis une étrangeté, posée au coin de la table, attira l’attention de la jeune fille. Cousues ensemble par un fin fil vert, des dizaines de feuilles de menthe formaient un parchemin végétal. Flottant à sa surface, une écriture née d’un épais liquide rouge dessinait un poème.
Plus d’encre ici.
Elle fut tarie
par le buvard.
Il est trop tard.
Pour que mes écrits perdurent,
j’ai rendu à la nature
de mon bras l’extrémité.
Le sang devient mon tracé.
Plus d’encre ici.
Elle fut tarie
par le buvard.
Il est trop tard.
Efillufred leva des yeux déconcertés vers l’habitante. Elle aurait juré l’avoir vu trier la menthe à l’aide de ses deux mains, mais maintenant, elle découvrait le bout de son bras droit coupé, ensanglanté. La tête lui tourna, une désagréable sensation d’écœurement s’immisça en elle et sa main manquante la picota. Un fourmillement, puis une démangeaison, et enfin une lacération par des centaines de couteaux invisibles. Sous la table, dépassant quelque peu, elle aperçut un hachoir taché de rouge et, tout près, le membre amputé. Efillufred tressaillit et recula d’un pas. L’habitante éclata d’un rire sonore, tonitruant. Saisissant une feuille de menthe, elle en glissa la tranche sur son bras droit pour l’entailler. Encore un mètre en arrière. D’un mouvement brusque, la femme se redressa et dévisagea Efillufred. Ses iris avaient jauni et ses yeux défilaient de haut en bas dans une saccade folle.
Bam, bam, bam… L’effondrement-mouvant arrivait.
Si la peur peut paralyser, elle sait aussi donner des ailes. À toutes jambes, Efillufred dévala la prairie qui s’étendait derrière la chaumière. Elle ne se retourna pas et hurla, pour se libérer de la vision d’horreur qu’elle quittait et trouver du courage. Elle courut sans relâche pendant cinq jours et six nuits.
1
Et ne s’arrêta que parce qu’elle le vit. Assis sur un rocher, dominant la plaine qui s’étalait sous lui, un jeune homme contemplait le soleil surgissant. Le monde sombrait, mais le reste de l’univers s’en fichait. Ce grand tout perdurerait, seul un grain de poussière aurait été soufflé par un courant d’air.
Efillufred rejoignit lentement l’inconnu, craintive au souvenir de la femme aux feuilles de menthe. Il l’accueillit comme s’il l’avait toujours attendue.
— Je suis Maiereh, dit-il simplement.
Tous deux se turent et s’installèrent ensemble au bord de la falaise. Leurs jambes se balançaient dans le vide. Efillufred se sentait bien, apaisée comme jamais elle ne l’avait été dans ce monde. Elle retardait le moment des questions pour ne pas rompre cette plénitude. Profondément enfoui en son sein, il lui semblait qu’elle avait déjà éprouvé un tel bonheur, ailleurs.
Maiereh ne se défit pas de son calme quand il aperçut, loin au fond de la plaine, l’effondrement-mouvant se propager en engloutissant les terres. Il se contenta de pointer l’index vers le chaos et de parler d’une voix douce.
— Il est temps de choisir, Efillufred Nowwoh.
— Partout où je fuis, ce néant me poursuit, dit-elle. Et si je fais le tour complet de la planète, alors j’aurai laissé le temps décider à ma place.
— Oui. C’est pour ça qu’il ne faut plus bouger. Tu dois décider, maintenant.
Il n’y avait pas de vent, pas de bruit. On n’entendait pas encore le bam, bam, de la destruction.
— J’ai peur, Maiereh. La réponse en moi me terrorise.
— Je suis là. Je vais te tenir les mains pour te donner de la force.
Un sourire désolé agita les lèvres d’Efillufred quand elle scruta son moignon.
— Cela n’a aucune importance. L’autre te suffira pour savoir que tu n’es pas seule.
Efillufred abandonna sa paume à celle que Maiereh lui tendait. Elle posa un dernier regard sur l’effondrement-mouvant et ferma les yeux pour plonger en elle.
Elle se souvint du bonheur, sensation pure, et de ses propres mots en poussant la porte. « Comme la vie est merveilleuse… »
Maiereh serra doucement sa main.
Elle se rappela tout ce qui existait derrière cette porte. Les années de tristesse vécues avec sa mère. Les milliers de larmes versées en contemplant la dépression et la folie de celle qui l’avait enfantée.
Maiereh pressa un peu plus fort.
Elle se souvint d’avoir appris à sourire, ailleurs. De s’être sentie aimée pour la première fois. De Romain. D’être rentrée et d’avoir prononcé cette foutue phrase. « Comme la vie est merveilleuse… » D’avoir bravé l’interdiction du bonheur.
Maiereh écrasa l’unique main d’Efillufred entre les deux siennes.
Elle se rappela le visage de sa mère, défigurée par la folie. Le hachoir. La peur. La douleur. L’horreur.
Maiereh l’avait prise dans ses bras. Efillufred sanglotait contre sa poitrine.
Il n’était plus possible de demeurer dans cette vie. Le monde entier s’était dépeuplé. Il ne restait que sa mère, Romain et elle. Et, bien sûr, son besoin de tout détruire, son envie de mourir.
— Je m'appelle Iris, n’est-ce pas, et toi Romain ?
— Oui, souffla-t-il.
— J’ai créé ce lieu.
— Il est ton émoi, ta colère, mais tu dois le lire à l’envers, à l’instar de nos noms, pour retrouver ta pulsion de vie.
— Maiereh... Si je reviens dans notre réalité, le passé ne s’effacera jamais de ma mémoire.
— Non. Mais je serai là pour t’aider à construire l’avenir.
Bam, bam, bam… En bas de la falaise, l’effondrement-mouvant dévorait la pierre.
Et un refrain martelait la tête d’Efillufred.
Plus d’encre ici.
Elle fut tarie
par le buvard.
Il est trop tard.
À l’instant où Iris sortit de son coma, elle se trouvait seule dans sa chambre d’hôpital. Elle examina longuement sa main manquante et le bandage qui serrait son poignet-moignon. Puis elle sourit à l’infirmière qui entrait à peine et l’observait, atterrée.
petit secret de fabrication
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