Voici un texte qui peut être considéré comme une suite de ma nouvelle "Souvenirs de Dunwich", mais qui peut être lu séparément. Le thème et le personnage de J.F. Charrière découlent d'une nouvelle de Lovecraft qui s'intitule "Le survivant", qu'il n'est pas nécessaire de lire non plus pour comprendre ce texte.
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Un hiver à Arkham
A l’attention de Humphrey Skinner,
Université de la Nouvelle-Orléans, Département de biologie
Boston, 18 janvier 1971
Mon très cher Humphrey,
Ayant récemment pris connaissance, par le plus grand des hasards, de l'objet de tes recherches — le dernier numéro du Journal of Experimental Biology était en exposition provisoire à la bibliothèque universitaire de Boston — j’ai jugé nécessaire de prendre la plume afin de te mettre en garde contre les avancées possibles de ton travail.
De quel droit un simple professeur de lettres classiques oserait-t-il adresser des mises en garde à un docteur en biologie aussi éminent que toi ? Comme tu le sais fort bien, je ne suis aucunement qualifié pour me prononcer sur la pertinence scientifique de tes travaux — ma connaissance du De Natura Rerum de Lucrèce n'a pas exactement fait de moi un naturaliste des temps modernes ! Non, ce qui m'autorise à prendre la plume aujourd'hui, ce qui m'y oblige même, c’est un événement auquel je fus personnellement confronté il y a quelques années. Une expérience si étrange, si abominable, que jamais jusqu'à aujourd'hui je n'ai osé en faire le récit à quiconque — par peur d'être pris pour un détraqué mental, sans doute, mais aussi par crainte de faire revivre, par ce curieux pouvoir des mots, des souvenirs d’une si incroyable atrocité.
L'article consacré à l'état de tes recherches indique, au paragraphe final, que « le professeur Humphrey Skinner s'interroge encore sur la possibilité pour ses expérimentations d'aboutir à un résultat probant. » Oh, je peux te rassurer sur ce point dès aujourd’hui, mon très cher Humphrey : tes expérimentations peuvent bel et bien aboutir ! Et, eu égard à la rigueur et à la détermination que je t'ai toujours connu, je ne doute pas que tu parviendras dans les plus brefs délais au résultat escompté. La question est : à quel prix ?
Lis jusqu'au bout, je t’en conjure, le contenu de cette lettre ! Si certains passages t'ennuient ou te paraissent superflus, n’en tiens pas compte mais, au nom de notre vieille amitié, lis jusqu'au bout ! Et je te prie de croire que ton vieil ami Nathaniel, que tu appelais ton « frère » à l'université, n'a pas perdu la raison.
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Tu n'es pas sans savoir que ma carrière d’enseignant a débuté il y a une douzaine d'années dans l'enceinte de l'obscure Arkham Private School. Cette destination n'était certes pas mon choix initial — quel jeune homme sain d'esprit de vingt-quatre ans irait postuler dans une ville aussi morne et patriarcale du Massachussetts, où le simple passage d'un étranger suffit à nourrir des conversations émues pendant plusieurs semaines ? — mais l'absence de postes disponibles aux environs de Boston m'avait conduit à accepter cette position très… « rurale », dirons-nous. Au reste, je connaissais déjà vaguement Arkham pour avoir été élevé dans un patelin avoisinant.
Mes premières semaines au collège pour garçons de Arkham furent moins maussades que je ne pouvais m'y attendre.
Bien que la poésie de Catulle et les épitres d'Horace ne suscitassent qu'une émotion fort discrète parmi mes élèves, ceux-ci se montrèrent, dans l’ensemble, bien disposés à mon égard. Trouvant en moi une sorte de grand-frère, certains se mirent assidument au travail pour m'offrir les traductions les plus surréalistes des Bucoliques ou des Métamorphoses. D'autres, plus prompts à la plaisanterie, se félicitaient lorsqu'ils parvenaient à me tirer un petit sourire au beau milieu d’une leçon sur l’ablatif absolu ou la cinquième déclinaison.
Mes collègues, une dizaine de pater familias ayant tous atteint un âge et un embonpoint respectables, m'offraient un sujet permanent d'analyse anthropologique, et le caractère très ritualisé de leur comportement me permit de me sentir rapidement en terrain familier.
Leur conversation, à l'heure du repas, roulait immanquablement sur l'actualité politique — qui leur inspirait des commentaires étrangement conformes à leurs journaux du matin — avant de devenir soudain passionnée quand s'introduisait un sujet autrement plus grave : le sport. Si la perspective d'une victoire démocrate aux prochaines élections présidentielles suscitait une vague inquiétude parmi ces fidèles de papy Eisenhower, cette inquiétude se voyait vite balayée par l’angoisse d’une défaite des Yellow Socks ou des Green Slippers dans je ne sais quel stadium du pays.
Ces messieurs refusèrent longtemps de croire que je ne partageais pas leur engouement pour le ballon ovale ou pour la balle cousue, trompés sans doute par ma carrure imposante et mes mains déjà calleuses. Mais à force de commentaires aberrants de ma part, ils finirent par se rendre à l’évidence et par me surnommer affectueusement « l'intellectuel » — c’était d’une grande ironie, quand on sait que je passai la plus grande partie de mon adolescence à travailler dans les champs avec mon père, mais l’étiquette ne me dérangeait pas. J’y voyais une marque de sympathie.
Mes soirées dans cette Arkham School étaient des plus tranquilles. Un moine n'aurait pu trouver cellule plus paisible et douillette que la chambre où je logeais — à condition qu'il n'eût rien contre la visite occasionnelle d'une timide musaraigne. Ce havre de solitude et d'ombres, où crépitait un indispensable feu de cheminée, était situé au rez-de-chaussée de l'internat réservé aux professeurs, un grand bâtiment ténébreux qui ne comptait alors qu'un seul autre résident.
C'était dans cette chambre enveloppée de nuit que je m’attelais chaque soir à la préparation de mes leçons et que je corrigeais d'invraisemblables versions commises par mes étudiants. Je revois encore avec une certaine nostalgie le désordre qui régnait sur mon bureau, le chaos de dictionnaires et de cahiers où palpitait la flamme d'une bougie, et tous ces vieux recueils de poèmes antiques publiés par les Cambridge University Press — ouvrages qui me permettaient de méditer des vérités éternelles tout en inspirant une dose salutaire de poussière.
Une fois mon travail terminé, il m'arrivait de céder à la tentation d'écrire — je trouvai ainsi le temps de composer une nouvelle horrifique qui parut bien plus tard dans la revue Tales of Wonder. Mais, tous les soirs, sur les coups de neuf heures, ma solitude était brièvement perturbée par les visites de Monsieur Panucci, agent d’entretien de son état. Quand ce brave homme arrivait à hauteur de ma chambre, il passait immanquablement la tête par l’entrebâillement de ma porte qui, pour d’obscures raisons mécaniques, refusait de se fermer.
« Toujours au travail, monsieur Walden ? s’exclamait-il avec un large sourire. Rosa, rosa, rosam ! »
Le vieux Panucci travaillait depuis trente ans à Arkham School. Parent éloigné de ma propre mère, il prenait plaisir à venir prendre de ses nouvelles et à me faire la conversation pendant quelques instants avant de prendre congé en déclarant, sur un ton faussement solennel : « Eh bien, cher professeur, je vous prie de m’excuser, mais monseigneur Marshland a besoin de mes services ! ».
Celui que Panucci surnommait ainsi « monseigneur » était professeur de sciences naturelles à Arkham. Réservé et intimidant, Edgar Marshland n’avait rien de commun avec le reste de l’équipe enseignante. Pour tout dire, ce cinquantenaire au visage émacié et songeur semblait éviter comme la peste les caquètements de cette honorable basse-cour. Certains de ses collègues, piqués au vif par cette indifférence, m’assuraient qu’ils ne lui adressaient plus la parole, mais je crois bien qu’ils auraient vendu femmes et enfants pour un petit mot de Marshland. Pour se rassurer, d’aucuns prétendaient que Marshland était un peu dérangé, voire complètement fous, quand d’autres murmuraient qu’il s’isolait en raison d’une timidité maladive.
Bref, c’était cet ermite qui sollicitait tous les soirs je ne sais quels « services » du vieux Panucci au premier étage de l’internat. N’étant pas du genre à me mêler des affaires des autres, plusieurs semaines s’écoulèrent avant que je ne commence véritablement à m’interroger sur ce qui se tramait chaque nuit au-dessus de ma tête.
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J’avais rapidement perçu, après mon arrivée à Arkham School, que Marshland me témoignait plus de considération qu’à mes aînés. A plusieurs reprises, je crus déceler un sourire complice sur son visage au moment où nous nous croisions dans les couloirs du collège, un éclat à peine perceptible dans son regard qui me suggérait qu’un échange amical était possible. Et cet échange eut bientôt lieu.
Vers le début du mois d'octobre, le hasard me mit entre les mains un livre qui lui était destiné. Alors que je faisais un emprunt à la bibliothèque du collège, le documentaliste m'expliqua en effet qu'il venait de recevoir un ouvrage commandé de longue date par Marshland, et me pria de bien vouloir le lui remettre. Le livre en question était un maigre volume à couverture souple, dont le titre à rallonge m'interpella par son étrangeté : Des ancêtres mythiques des Sauriens : contribution à une archéologie cthulienne. L'auteur en était un certain Dr J.F. Charrière, mais une note en première page précisait que le texte était « traduit du français par Robert Taylor, Ph.D., à partir d'un manuscrit non daté de J.F. Charrière. Date estimée: 1911-1913. »
N'ayant jamais pu tenir un ouvrage théorique entre les mains sans céder au désir compulsif de l'ouvrir, je me mis aussitôt à feuilleter celui-ci et, y trouvant toutes sortes d'illustrations zoologiques pittoresques, finis par m'attarder sur certains passages, notamment ceux qui mentionnaient le terme étrange de « Cthulu ».
Si je puis encore faire confiance à ma mémoire, il me semble que l'exposé de Charrière tentait de mettre en évidence, en s'appuyant sur des observations archéologiques et sur des descriptions issues du folklore, l'existence d'un lien de filiation entre différentes espèces de reptiles et je ne sais quelles divinités surnaturelles des premiers temps, nommés « Ceux des Profondeurs ». Au sujet de ces dernières créatures, Charrière rapportait le contenu de certaines croyances obscures voulant qu'ils aient été au service d'un certain Cthulu dans une guerre titanesque contre les « Grands Ainée des Dieux. »
Il fallait bien l'admettre : le discours de Charrière n'était pas des mieux organisés, son style chargé rendait la compréhension laborieuse, et le caractère assez vague de ses sources ne plaidait pas en faveur d'une étude rigoureuse. Pour tout dire, son livre me fit surtout l'effet d'un grand délire ésotérique, comme il en existe beaucoup, et je m'étonnais qu'un professeur apparemment aussi sensé que Marshland puisse se pencher sur de telles excentricités.
Quand, plus tard dans la journée, je le rencontrai dans le petit laboratoire attenant à sa salle de cours, Marshland me remercia pour la livraison, sans cependant montrer un enthousiasme démesuré. Et pour cause : quelques jours plus tôt, il avait fait l'acquisition d’un exemplaire de ce même ouvrage, pensant que le bibliothécaire avait dû, « encore une fois », oublié de passer sa commande.
Remarquant un bocal de formol dans lequel était conservé un reptile à long museau pointu, je fis un petit commentaire admiratif concernant ce « petit crocodile ». Marshland me corrigea, indiquant qu'il s'agissait en réalité d'un gavial du Gange. Ce fut le début d'une longue discussion durant laquelle le professeur, véritable expert en biologie reptilienne, se plut à me décrire les caractères distinctifs principaux du gavial, du caïman, du crocodilus acutus. A mesure qu'il me parlait avec passion de scutelles dorées, de septum osseux, d‘appendices nasaux bulbeux, je sentais un intérêt inexplicable s’éveiller en moi pour ce sujet fort exotique. C’était à se demander si l'être humain, à l'évocation de ces êtres d'écailles, ne pressentait pas inévitablement un lien étroit les unissant à eux.
Marshland manifestait également un grand intérêt pour les différentes mythologies, ainsi que pour les conceptions philosophiques de la création de l'univers. Sachant que je connaissais le grec, il me demanda ce que je savais de la cosmogonie platonicienne, mais il sembla trouver un peu décevant le tableau que je lui en fis : l'idée qu'un démiurge artiste ait pu ordonner le chaos primitif en contemplant des modèles intelligibles lui inspirait des grimaces sceptiques. En revanche, il parut fort séduit par la vision héraclitéenne selon laquelle le cosmos était le résultat de luttes entre des principes opposés.
Cette conversation érudite me permit de me faire une idée plus précise de ce Marshland dont je n'avais guère entendu dire du bien jusqu’à alors. Il me donnait l'impression d'un homme dont l'attention était toute entière absorbée par une idée tenace, par un projet secret qui lui faisait négliger toute autre considération. Au fond, je crois qu'il ne nourrissait guère de mépris à l’égard de ses collègues, mais bien plutôt que ses préoccupations principales le rendaient impatients à l'égard de toute forme de bavardage. En cela, il me faisait penser à mon père, à l'époque où le désir d'écrire un roman l'avait pris comme une fièvre — il était certes possible alors de parler littérature avec lui, ou de l'interroger sur les avancées de son grand oeuvre, mais tout autre sujet lui était parfaitement indifférent, étranger.
Je notai d'ailleurs que Marshland négligeait quelque peu sa propre apparence. Sans être tout à fait usée, la veste qu'il portait n'était plus de première fraîcheur, comme si elle avait pris la poussière dans un vieux grenier. Il se rasait de près, mais avec une certaine distraction : je remarquai sous le nez et sur les tempes de minuscules touffes de grisaille qui avaient échappé au rasoir. Et son cou, juste au-dessus du col de sa chemise, s’ornait d’un grain de beauté duveteux qu’il ne prenait jamais la peine d’éclaircir.
Ce premier échange et ces esquives répétées éveillèrent quelque peu ma curiosité pour les recherches de Marshland, mais ce ne fut vraiment que quelques semaines plus tard, après avoir été le témoin d'une série d'incidents fort intrigants, que je me mis en devoir de les percer à jour.
Alors que novembre apportait ses premières neiges et qu'un air glacial s'installait sur Arkham, mes studieuses soirées furent à diverses reprises perturbées par des cris étranges, provenant semblait-il du premier étage de l'internat. C'était de longs gémissements suraigus et plaintifs, semblables aux braillements d'un nourrisson, qui s'interrompaient net au bout de quelques secondes.
Dans un état de surprise mêlée d'inquiétude, il m'arrivait alors de monter discrètement l’escalier de l’internat, avant de me retrouver dans un couloir plongé dans l’obscurité et le silence. Collant l'oreille à la porte de la chambre de Marshland, je n'entendais que le bourdonnement de deux hommes occupés à diable savait quoi.
Et s'il m'arrivait, en début de soirée, d'interroger le brave Panucci sur ce que Marshland et lui pouvait bien trafiquer derrière cette porte, il se dérobait immanquablement par une boutade et un large sourire révélant des dents parfaitement alignées.
Puisqu'on me tenait ainsi à l'écart, je profitai un jour d'un passage à l'Arkham Public Library pour me renseigner sur d'éventuelles publications dues à Marshland. Son nom n'apparaissait pas dans le catalogue de la bibliothèque, mais je le trouvai bientôt dans celui d'une revue scientifique mineure, la Zoological Studies of Western Massachusetts. Il y était référencé comme auteur d'une dizaine d'articles parus au début des années cinquante. Ces articles portaient des titres vagues tels que « Longévité et caractères morphologiques », « Mutation et espérance de vie », ou encore « D’une autre théorie de l’évolution ». Mais l'un d'entre eux piqua plus particulièrement ma curiosité : « Etude de cas : Elijah Kilney, résident de Dunwich, MA. »
Si cet intitulé n'était pas très éloquent quant au contenu de l'article, il se présenta immédiatement à moi comme une invitation à me rendre à Dunwich, dont j'avais déjà pu lire une description intrigante dans un article de Howard J. Patrick consacré à l'écrivain Mark Worthet.
Je dus cependant reporter cette expédition pendant près d'un mois, les intempéries et le travail se liguant pour me retenir cloîtré à Arkham School.
Cette période fut marquée par une série d’événements fort préoccupants, ainsi que par une dégradation progressive de l'atmosphère générale. Marshland, d'ordinaire si effacé et impassible en présence des autres enseignants, se montrait de jour en jour plus nerveux et irritable. On eût dit qu'un mal secret, un sorte d'écœurement au sens propre, le rendait excessivement sensible aux moindres bruits du quotidien, plus impatient que jamais envers les insanités échangées par ses pairs. A table, il serrait les poings comme un homme prêt à cogner, une grimace accablée déformant constamment son visage.
La bête féroce ne tarda pas à montrer les crocs : Marshland invectiva bientôt sans la moindre retenue tous ceux dont l'attitude l'agressait pour une raison ou une autre. Un jour, il réduisait tous les convives au silence abattant soudain un poing sur la table avec une violence extraordinaire. Le lendemain, il réprimandait avec la plus vive indignation deux collègues qui avaient abandonné leurs classes respectives pour parler sport au beau milieu du couloir. Bref, on ne le reconnaissait plus et on s'offusquait, non sans une certaine satisfaction, de cette transformation subite. On pouvait être rassuré : Marshland n’était bien qu’un lunatique sans grand intérêt.
A ma grande déception, son attitude avait changé à mon égard aussi. S'il ne m'adressait pas les mêmes grimaces de dédain qu'à mes pairs, il ne recherchait manifestement plus le moindre contact, le moindre échange avec moi. Son regard était de plus en plus fuyant, embarrassé, comme celui d'un ami portant un secret trop honteux pour être partagé.
Son apparence physique elle-même me parut se dégrader peu à peu, bien qu'il me fût difficile de déterminer de quel point de vue. Quelque chose dans les traits de son visage s’était altéré. N'était-ce qu'une impression liée à son changement d'humeur? Il me semblait que son nez était plus fort, ses lèvres plus charnues, que sa peau naturellement pâle avaient ces reflets verdâtres que l'on ne voit guère que chez les mourants.
En tout cas, nul ne fut vraiment surpris le jour où Marshland fit savoir à la direction, par l'intermédiaire de Panucci, que sa santé ne lui permettrait pas d'assurer ses cours pendant quelques jours et qu'il allait devoir garder le lit. Le professeur n'ayant jamais manqué la moindre heure de classe depuis ses cinq années d'exercice à Arkham, le doyen ne mit pas en cause son honnêteté et n'ordonna aucune vérification de son état de santé.
Résidant à l'internat, j'obtins vite une conviction opposée : si Marshland était bel et bien touché par quelque maladie, il n'était pas affaibli au point de ne pouvoir quitter le lit. Tout en témoignait : les piétinements lourds sur le plancher du premier étage, les échanges étouffés, suggérant parfois les plus vives disputes, les allers et venues continuelles d'un Panucci taciturne, qui ne s'attardait plus guère pour me faire la conversation. J'en étais persuadé : le vieux concierge ne se contentait pas d'apporter ses soins à un grabataire.
Mes soupçons se confirmèrent le soir où je surpris Panucci transportant avec peine un seau empli d'un liquide brunâtre. A l'odeur pestilentielle qui s'en dégageait, je devinai qu’il devait s'agir de vase. Panucci traça son chemin, mais j'eus le temps de remarquer, enveloppant son bras libre, un bandage maculé de sang. Comment s'était-il blessé ? Je n'eus jamais l'opportunité de l'apprendre. Aujourd'hui encore, je ne peux faire que des suppositions à l'aune des événements qui se déroulèrent plus tard.
(à suivre)
@ Eveil : Merci pour ton commentaire, je suis content que tu aies apprécié. Je suis surtout content de t'avoir "donné froid dans le dos", car je sais que tu n'es pas du genre à trembler au premier coup de vent :D Je ne crie pas victoire, car comme tu le sais, les débuts sont une choses, les suites une autre. :-)
@Thirsty:
Merci de ton passage! Content que tu aies trouvé le texte fluide, j'aime bien travaillé l'enchaînement des phrases pour que ça glisse à la lecture. J'espère que la suite te plaira aussi (et te donnera un peu de frissons nocturnes :-) Encore merci pour ton commentaire!
Voici donc la suite du premier épisode.
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Par un dimanche blafard de décembre où la neige avait cessé, je me préparais à une journée morose entre les quatre murs de ma cellule, quand l'idée de me rendre à Dunwich se rappela à moi.
A en juger d'après ma carte routière, deux petites heures suffisaient pour parcourir la route sinueuse conduisant jusqu'à Dunwich à travers les Appalaches.
C'est ainsi que, vêtu de mitaines, de grosses bottes fourrées, et de plusieurs épaisseurs de vêtements, je quittai Arkham School vers neuf heures du matin sous les regards intrigués d'une poignée d'étudiants.
Malgré l’accalmie, de minces flocons dansaient encore dans les airs tandis que ma vieille Sedan quittait les rues boueuses de la ville en direction du nord, et des plaques de verglas m'imposaient la plus grande prudence.
A mesure que j'approchais de ma destination, je me sentais gagné par une appréhension imprévue. Jusqu'alors, Dunwich n'avait été qu'un nom sur le papier, un lieu que je rejetais presque dans la fiction : je ne l'avais connu, ou plutôt imaginé, qu'à travers le témoignage d'un écrivain. Devant l'imminence d'une confrontation réelle avec le village, je commençais à redouter tout ce qui pouvait le rendre délicieusement inquiétant à l'écrit : si les habitants étaient aussi sauvages et dégénérés que les décrivait Howard J. Patrick, quel accueil allait-il bien réserver à un intrus tel que moi?
Les contrées inhospitalières dans lesquelles je m'aventurais étaient sans doute pour beaucoup dans la montée de cette sourde angoisse. Une atmosphère de désolation se dégageait des collines pierreuses où mourraient des pins éparses, et où l'on apercevait de temps à autres les restes noirs d'un abri effondré. On eût dit que toute forme de vie avait fini par déserter ces terres sordides après une longue lutte inégale contre les éléments.
L'esprit lui-même, pour ainsi dire, semblait en quelque façon inadapté à ces régions. Etait-il trop limité pour en appréhender clairement les dimensions, les formes ? Certains précipices rocailleux, vus de front, me jetaient dans une confusion qui confinait presque à l'écoeurement : il m'était proprement impossible d'analyser ma propre perception, de déterminer où la surface se creusait, où elle s’avançait. L'espace semblait doté d'une plasticité déroutante, à la manière de ces dessins géométriques dont le relief varie selon la disposition mentale de l'observateur.
J'arrivai à Dunwich en fin de matinée, alors que d'épais nuages plongeaient le pays dans une nuit précoce. L'artère principale de la ville grimpait à flanc de colline, surplombant d'abord un étang gelé et quelques fermes tapis dans la neige, puis traversant ce qui s'apparentait à un centre ville : une petite place déserte pouvant recevoir une poignée d'étalages, une lugubre construction en bois détrempé s'annonçant comme le « post-office » et, en vis à vis, une station service tenant également lieu de drugstore.
Compte tenu des indications fournies par l'article de Howard, la station-service devait se trouver en lieu et place de l'auberge où Worthet avait passé ses dernières nuits. Peut-être même la boutique n'était-elle qu'une rénovation de l'ancien bâtiment. Ce fut donc là, tout naturellement, que je décidai de m'arrêter en premier lieu.
Je me garai près de l'unique pompe, et pénétrai dans une boutique déserte, baignant dans une vague odeur de friture.
Les étalages étaient maigrement approvisionnés : une dizaine de boîtes de conserves aux étiquettes délavées, quelques bouteilles de soda en désordre, les restes desséchés d’une laitue. Deux petites tables en métal au fond de la boutique suggéraient que l’épicerie devait également faire office de snack-bar.
Un grelot sur la porte avait signalé mon entrée. Après une attente de quelques minutes je vis apparaître, reboutonnant en silence les boutons d’un chemisier, la créature la plus pathétique qu'il me fût jamais donné de rencontrer. Une jeune fille à peine pubère, au ventre déjà arrondie par une grossesse bien avancée. Chétive comme une vieille femme, elle avait un de ces visages sans âge, dénué de toute fraîcheur et de toute expression. C’était surtout l’anormalité de ses traits qui frappait de prime abord : une bouche sans lèvres, des yeux étrangement bridés et privés de cils, un menton à peine esquissé.
Je lui commandai un café et, sans m’adresser la moindre parole, elle s’activa avec lenteur derrière le comptoir. Ma commande prête, je m’installai à l’une des tables métalliques et, dans l’heure qui suivit, pus assister à un morne défilé de paysans locaux. Fermiers taciturnes en chemises en flanelle, venant pour un bidon d'essence ; vieillards aux joues creuses, pointant un doigt tremblant vers les fioles de whisky derrière le comptoir… Aucun de ces visiteurs ne fit mine de remarquer ma présence. Sans un mot, sans un salut, ils disparaissaient dans l'hiver aussi vite qu'ils étaient apparus. Je ne pus m'empêcher de deviner une sorte de fierté derrière cette indifférence : hors de question, pour les habitants de Dunwich, de faire des courbettes devant un étranger.
Comme tu peux l'imaginer, je me demandai bientôt ce que j'étais venu faire là, et, au moment de régler mon café, j'étais à deux doigts de reprendre directement la route pour Arkham.
Mais c'est à ce moment qu'un homme d'une cinquantaine d'années à la mine espiègle passa la porte de l'arrière-boutique. Egayé j’imagine par un excès de boisson, il s’avança vers la jeune fille et l’enlaça brusquement par derrière, croisant ses grosses paluches au-dessus du ventre rond. Sans se préoccuper de ma présence, il écrasa deux lèvres grasses sur le cou juvénile, appelant affectueusement l’enfant sa « petite putain d’amour ». Inexpressive, elle se laissa faire tout d’abord, puis tenta de se dégager pour me rendre ma monnaie. « Papa s’en occupe », commenta alors le grand gaillard, la libérant à regret.
Feignant de ne pas comprendre, je demandai à ce sordide s’il connaissait un certain Elijah Kilney, sans préciser d’où je tirais ce nom. Les lèvres charnues perdirent leur sourire libidineux. « Encore un curieux, marmonna-t-il froidement après un silence embarrassé. Voyez si Wilbert veut bien vous renseigner. C’est le seul Kilney qui reste à Dunwich. Tenez, quand on parle du loup… »
Dehors, une silhouette remontait la rue principale de Dunwich, un cadavre de chien jeté derrière l’épaule.
« Oui, voilà votre homme. »
*
Wilbert Kilney n’interrompit pas son ascension lorsque je vins à sa rencontre, et quand j’évoquai le nom d’Elijah Kilney, il se contenta d’un petit gloussement de dédain mêlé de surprise. Mais alors que nous approchions d’un petit cimetière en pente, attenant aux ruines de ce qui avait dû être une église, il se mit spontanément à me parler de son pathétique fardeau, un batard à poils bruns, maculé de sang séché : « Ce brave Gulper… on croyait jamais le revoir. Il y a deux mois de ça, pas moyen de mettre la main dessus : ffft, disparu ! On s’est dit qu’il avait dû renifler une chienne en chaleur, qu’il serait de retour une fois qu’il aurait fait son affaire. Les jours passent : toujours pas de Gulper. Au bout d’un moment, on a fini par plus trop y croire. Pour tout le monde, il avait dû crever de faim, se prendre dans un piège à ours — c’est qu’il y en a un paquet par ici, vous savez. Et voilà que, pas plus tard que ce matin, le cabot réapparaît. La peau sur les os, comme vous le voyez là, et puis une espèce d’écume verdâtre à la gueule qui présageait rien de bon. Il était assis là, sagement, au beau milieu de la route, la langue pendante comme un brave toutou, mais on a vite compris qu’il lui était arrivé quelque chose de pas normal. Hubert Pym — l’espèce de pervers qui tient la station-service — s’est approché de lui le premier, mais je peux vous dire qu’il a rapidement pris ses jambes à son cou. En le voyant arriver, Gulper se jette d’un coup sur ses pattes, il se met à grogner, à aboyer comme je l’avais jamais entendu faire. Et puis le voilà qui se met à charger ce salopard de Pym. Ça m’aurait pas gêné qu’il lui arrache une couille ou deux si vous voulez mon avis, mais comme y avait de la marmaille dans les parages, j’ai pas hésité bien longtemps : deux coups de carabine, et le brave Gulper était par terre. Il a remué un bon moment, le pauvre chien. Fallait voir tout le sang que ça faisait dans la neige… Comme il était pas plus vicieux qu’un autre ici, il mérite bien d’être enterré comme tout le monde, pas vrai ? »
Ce disant, Kilney déposa la dépouille du batard sur la neige et, se saisissant d'une pelle adossé à une petite pierre tombale, se mit à creuser.
Il devait avoir une soixantaine d'années, à en juger par sa tignasse blanche et son visage très marqué, mais il creusait avec toute la vigueur d'un jeune homme. Alors qu'il s'activait ainsi, je remarquai que l'une de ses pommettes était traversée d'une fine balafre, pointant vers une oreille déchiquetée, réduite presque à rien. « Omaha beach, juin quarante-quatre, fit Kilney, devinant où s'était posé mon regard. A peine un pied dans la flotte qu'une balle allemande vient me brûler la moitié du visage. Vous parlez d'un accueil ! C'est pourtant pas comme si on jouait des coudes pour aller à ce foutu abattoir. Remarquez, cette guerre a eu le mérite de me mettre un peu de plomb dans la tête. J'étais qu'un jeune crétin, avant ça. Je tenais boutique dans les ruines de l'église, juste là, mais je passais mon temps à me siffler tout ce qui ressemblait de près ou de loin à de l'alcool. La plupart du temps, j'étais là sans y être, si vous voyez ce que je veux dire. Oh, j'avais bien des circonstances atténuantes, comme tout le monde, mais j'étais quand même un grand crétin... »
Le trou était suffisamment large à présent. Kilney déposa l’outil où il l'avait trouvé et traina le chien dans la tombe. « Rendez-vous de l'autre côté, » fit-il en guise d'oraison funèbre, avant de s'atteler à combler la fosse.
J'étais sur le point de lui poser à nouveau ma question initiale, quand il brisa lui-même le silence. "Alors comme ça, vous vous intéressez à ce maudit Elijah ? Si c'est pour prendre des photos, vous arrivez un peu tard : il a fini par y passer l'an dernier. On n'a pas dansé sur sa tombe, mais on n'en était pas loin."
D'un coup de menton, il me désigna une pierre tombale dans les hauteurs du cimetière.
Je lui expliquai alors que je ne savais rien de cet Elijah, mais que son nom apparaissait dans le titre d'un article écrit par un ami.
La pelle se figea un court instant. Kilney parut vaguement étonné.
« Alors vous n'êtes pas au courant? Ma foi, l'article de votre ami n'a pas dû avoir un franc succès. Ce serait bien fait pour lui, remarquez...Il nous avait promis de modifier les noms, de pas mentionner Dunwich. Pensez-vous ! Comment faire confiance à ces saletés de professeurs, maintenant ?
— Vous parlez bien d'Edgar Marshland, enseignant à Arkham School ?
— Je ne me rappelle pas son nom, et je n'y tiens pas plus que ça. Un type débarque là un beau matin, nous dit qu'on lui a parlé d'un certain Elijah, qu'il aimerait bien le rencontrer pour sa science. Hors de question, vous pensez ! On faisait tout pour pas ébruiter ça depuis des années, alors on n'allait pas laisser un inconnu crier sur tous les toits du pays ce que Dunwich planquait dans ses caves... Mais le type n'était pas venu les mains vides : il a promis de l'argent, un beau petit pactole, et de la discrétion surtout. On n'allait pas cracher dans la soupe, surtout qu'Elijah était déjà plus en très bonne santé. On pensait qu'il n'en aurait plus pour très longtemps.
— Mais cet Elijah, qu'avait-il de si intéressant ?
— Ce qu'il avait d'intéressant? Diable, tout ce que les abominations de la nature peuvent avoir d'intéressant... A sa naissance, dans les années trente, ses parents ont tout de suite vu que quelque chose clochait chez le gosse. Rien de bien flagrant, mais des détails qui ont suffi à leur donner la chair de poule : des bras un peu trop petits par rapport au reste du corps, une sorte de peau qui lui reliait les doigts à la racine… Le plus bizarre, c'était quand même le début de queue qui pointait au-dessus du derrière.
C’est ainsi que, de façon assez désordonnée, Wilbert Kilney me livra nombre d’informations sur le mystérieux Elijah : plus les années passaient, plus il devenait évident que Dunwich avait accouché d'un monstre. Quand le jeune Kilney avait atteint l'adolescence, les gosses du village le surnommaient en secret « Elizard », en raison de son apparence plus que singulière. Ses bras minuscules se terminaient par de long doigts pointus, repliés telles des serres. Sa face, hideusement allongée vers l'avant, tenait bien plus du museau que du visage humain. Quant à son appendice caudal, qui s’était allongé de façon spectaculaire, il semblait couvert d'une peau épaisse, légèrement verdâtre, sillonnée de milles craquelures.
Le plus inquiétant était cependant la personnalité dont la nature avait doté Elijah. Très tôt, le garçon avait manifesté les tendances les plus perverses qu'on pût concevoir — une lubricité hargneuse surtout, qui l’avait conduit à des abus d'une « violence inouïe. »
« Certains parlaient même, poursuivit Wilbert, d’une relation malsaine avec sa propre mère…Quoi qu’il en soit, à cause de tout ça, une sorte de conseil du village a finit par décider qu’il fallait faire enfermer Elijah. Ça n'a pas été une décision facile, mais il fallait protéger les habitants du village — et la réputation de Dunwich dans le pays. Voilà comment mon arrière grand-oncle a dû passer le restant de ces jours dans la cave de la ferme familiale...
— Votre grand-oncle ? fis-je, stupéfait. Mais…je vous ai entendu dire qu'Elijah était né dans les années trente.
— Oui, c’est exact : dans les années mille huit cent trente ! précisa Wilbert, avec un petit ricanement sardonique. Vous m'avez bien compris : cette abomination a vécu près de cent-dix ans dans les caves de Dunwich ! Son existence était un secret plutôt bien gardé, mais on n'a pas pu empêcher les gamins du village — enfin, les rares qui partaient faire des études en ville — de répandre des rumeurs. La visite de votre ami le professeur en est bien la preuve.
— Que cherchait exactement Marshland en venant voir votre aïeul ?
Du dos de sa pelle, Wilbert aplanit le monticule de neige bouchant la fosse, puis s’appuya sur le manche pour reprendre son souffle.
— Il n’était pas du genre causant, vous savez. Encore moins avec des bouseux de notre espèce. Il m’a simplement dit qu’il s’intéressait à « la question de l’espérance de vie. » Il avait déjà rencontré plusieurs pauvres types centenaires avec des difformités de ce genre, et il avait besoin de faire des observations sur Elijah pour confirmer ses idées.
— Et comment s’est passée la rencontre avec Marshland ?
—Vous parlez d’une rencontre ! Ce que je ne vous ai pas encore dit, c’est qu’après quelques années passées dans la cave, Elijah avait fini par réclamer, je vous le donne en mille, un foutu abreuvoir. Pour quoi faire ? On n’en avait aucune idée, mais je peux vous dire qu’on n’allait pas lui refuser ça, sans quoi les murs de la maison auraient tremblé pendant des nuits entières. Alors le jour-même, on lui a dégoté un vieil abreuvoir abandonné, et Elijah s’est montré aussi satisfait qu’il pouvait l’être. Bref, on descendait rarement dans ce foutu sous-sol, mais on a vite compris que le Lézard passait le plus clair de son temps immergé dans l’abreuvoir. On l’a retrouvé plusieurs fois la tête sous l’eau, figé comme un rocher, tout comme s’il dormait. Alors quand votre Marshland est descendu dans la cave avec sa petite lampe torche, je parierais fort qu’Elijah était en train de baigner dans son espèce de jus putride.
— Et il n’a pas tenté de s'en prendre à Marshland ?
Wilbert haussa les épaules.
— Sur la fin de sa vie, Elijah s’était un peu adouci. L’isolement, l’âge… Si vous me demandez mon avis, je crois qu’il était entré dans une sorte d’hibernation.
Wilbert sortit un petit paquet écrasé de la pochette de sa chemise et en retira une cigarette avec les dents. Il me tendit vaguement le paquet, mais je déclinai l'invitation.
— C'est bien, vous faîtes attention à votre santé. Moi, j'ai jamais pu arrêter. Vivre avec un Elijah sous le plancher, ça fait de vous quelqu'un d'un peu... nerveux, si vous voyez ce que je veux dire. Dans la famille, on n'a jamais cru qu'il s'agissait juste de malformations naturelles. Il y avait quelque chose de trop…démoniaque chez Elijah. Sa mère a toujours accusé une de ses cousines Crackstone de lui avoir jeté un sort pendant sa grossesse. Personne n'a jamais vraiment douté de ça...
Le vieil homme sembla soudain sortir d’une rêverie dans laquelle il aurait préféré ne jamais retomber.
— Excusez un pauvre vieillard de vous avoir rasé avec ses histoires de bonnes femmes. Bonne journée, monsieur — Et ne trainez pas trop à Dunwich, ça ne peut rien vous apporter de bon.
Me saluant d’un petit hochement de tête, il s’éloigna vers le bas du cimetière, poussa la porte branlante d’une barrière, puis disparut derrière la colline enneigée.
Ce fut mon tout dernier échange avec un résident de Dunwich.
*
Quand je regagnai Arkham en début de soirée, la nuit était tombée et un froid mordant avait vidé les rues de toute vie. De retour dans ma chambre d’internat, grelottant, claquant des dents, j’allumai d’abord un feu avec la maigre bûche qu’il me restait.
Alors que je me réchauffais devant l’âtre, un effluve pestilentiel me souleva subitement le cœur, et la première image qui me vint à l’esprit fut celle d’un abreuvoir remplie d’une eau croupissante. L’entretien avec le vieux Kilney m’avait fait pressentir l’existence d’un lien étroit entre le sort d’Elijah et les travaux nocturnes de Marshland. Au souvenir des couinements étranges entendus quelques nuits auparavant, j’en venais à envisager les hypothèses les plus folles. Marshland n’aurait-il pu être, à ce moment-même, en train de se livrer à toutes sortes d’expérimentations effroyables sur des reptiles nourrissons ?
Depuis mon arrivée, je tendais l’oreille.
Aucun bruit ne me parvenait de l’étage. Au-delà des crépitements de ma bûche, l’internat était plongé dans le silence — un silence profond qui, au terme de cette journée étrange, me jeta subitement dans une angoisse incompréhensible. J’avais un lugubre pressentiment, comme si la mort elle-même planait dans les airs. Une impression de dénuement, surtout, devant une menace invisible.
Je me vis alors approcher de mon bureau, en ouvrir le tiroir central, et m'emparer du pistolet qui y dormait depuis plusieurs mois. Mais tenir l'arme en main me fut d'un maigre réconfort.
Le coeur en débâcle, je m'engageai dans l'obscurité glaciale du couloir et, à tâtons, gagnai l'escalier.
A l'étage, l'odeur marécageuse était d'une puanteur insoutenable. Un mince filet de lumière s'échappait de sous la porte de Marshland, mais pour rien au monde je n'aurais osé lui manifester ma présence à cet instant.
Aucun bruit, aucun craquement de plancher ne venait briser le silence.
A pas feutrés, j'avançai jusqu'à la porte et y collai mon oreille. D'abord je n'entendis rien, exceptée le bruit de ma propre respiration : la chambre me fit l'effet d'être parfaitement vide. Mais à force de concentration, je crus enfin discerner quelque chose.
C’était comme de très légers bruits de mastications et de déglutitions, semblables à ceux d'un chien dégustant sa pâtée. De prime abord, je crus à la présence d'une bête de ce genre. Mais soudain, la chose qui mâchonnait ainsi poussa un long soupir de délectation qui me glaça le sang. C'était un soupir grave, qui avait quelque chose de lascif, d'obscène, comme si l'être qui l'avait poussé prenait un plaisir presque charnel à sa mystérieuse dégustation.
Saisi d'une vive terreur, je ne pus retenir un infime sursaut qui fit légèrement trembler la porte. La mastication cessa net, et un silence insupportable s'ensuivit.
Pendant de longues minutes, je retins ma respiration et demeurai figé tel une statue, espérant de toutes mes forces que la chose derrière la porte ne ferait pas cas de l’incident.
(à suivre)