Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: DorianGray le 23 Février 2014 à 05:58:50

Titre: On l'appelait la Grosse
Posté par: DorianGray le 23 Février 2014 à 05:58:50
Toute petite nouvelle sur les cruautés de l'enfance. Merci à tous ceux qui prendront le temps de lire et commenter ces quelques lignes. ;)

On l'appelait "la Grosse". Lorsqu'elle avait 9 ans, une folle meute se formait parfois en récréation, attirée par la promesse d'un gibier sans défense. Cette meute, une fois la proie repérée, feignait une balade innocente dans les recoins de la cour. Cette diversion était rendue vaine par la démarche peu naturelle des prédateurs et, à fortiori, par les innombrables regards furtifs lancés sur la "grosse vache".  Sentant le danger imminent, celle-ci allait immanquablement se blottir près de la surveillante avec ce sourire contrit qui précède le jeu et cette peur panique qui devance l'agression. Ici commençait un combat psychologique des plus intenses. La proie guettait ses prédateurs avec une extrême concentration, les avertissant d'un regard flamboyant qu'un simple geste brusque, qu'un début d'appel à la chasse, l'amènerait sans hésiter à saisir le bras de sa protectrice pour les dénoncer. Cette fois-là, prudente, la meute restait tapie derrière un large groupe de CP qui essayaient de déterminer lequel d'entre eux avait le plus de grand-parents morts.
Au moment où le petit Junior conclut la morbide conversation d'un sentencieux: "Eh ben moi , j'en ai onze d'abord!", la protectrice se rendit compte qu'elle était, chose inconcevable, à court de café. Elle rentra en chercher. Il n'en fallut pas plus au chef de la meute pour hurler, une lueur démente dans les yeux:" Attrapez-la!". Il  libéra par cette seule injonction toute l’énergie de ses compagnons, miraculeusement contenue jusqu'alors. Ce fut une indescriptible explosion de cris.
Cris de terreur pour la proie, obligée de s'en remettre à son misérable pas de course. Cris de joie, pour la meute qui voyait sa patience dûment récompensée. Cris d'indignations pour les CP et tous leurs aïeux, s'étant trouvés comme souvent au mauvais endroit, bousculés sans ménagement. Bien qu'éreintée, notre proie se montra fort courageuse et, chose inouïe, alla même jusqu'à lâcher un ou deux "Meuh!" sonores dans sa course, déclenchant l'hilarité de ses poursuivants. Elle fut superbe dans ce moment d'épuisement, manifestant à ses ennemis, par ce meuglement complice, sa bonne volonté dans le jeu, malgré le rôle de victime expiatoire auquel elle était systématiquement cantonnée. Certains enfants virent cela et, pris par cette compassion divine qui recouvre parfois les cœurs humains, ils retournèrent alors leur veste, s'improvisant tout à coup gardien de troupeau, frappant avec fougue et constance les ennemis de celle qui était devenue leur Vache sacrée. Cet admirable dévouement ne suffit pourtant pas à faire ployer la meute qui s'approchait inexorablement de sa proie, que toute force avait d'ailleurs quittée. Une franche exclamation de joie retentit, la vache était enfin captive. Un des compagnons plaqua les jambes de la proie au sol, tandis qu'un autre lui liait les mains. Le silence se fit. Un de ces silences qui précèdent la sentence d'un juge de mort. Un silence solennel, pesant, brisé à intervalles irréguliers par les gémissements impuissants de la condamnée.

"- Çà y est, on t'a capturé, la grosse, tu pouvais pas nous échapper!
- MMMGGGHH? MMHGHHHHHM!!??
- Et maintenant, on va te partager pour te manger! dit le chef
- Ouais, avec de la mayo! ajouta un compagnon
- Moi, je prends ses cuisses pour faire des steaks! prévint un autre en malaxant les cuisses de la proie
- Non, laissez-là, vous avez pas le droit! hurla un des gardiens du troupeau tenu en respect à une bonne dizaine de mètres.
- Pfff tu vas voir si on a pas le droit, souffla le chef. Tous sur la grosse! ajouta-t-il tout haut!"

C'est ce moment que choisit la protectrice pour daigner reparaître et crier d'une voix stridente:

"- Vous la laissez! Non mais ça va pas! Et toi c'est pas la première fois que je te vois jouer avec eux, tu joues pas avec eux ils sont méchants. Mais c'est pas possible vous pouvez pas jouer tranquillement, vous vous rendez compte que...
 
La fin de sa phrase fut prononcée dans l'indifférence générale, les enfants sachant depuis longtemps la bêtise crasse de cette surveillante usée par des années de réprimandes stériles. Le petit Matt avait un ballon et proposa un foot. La grosse se releva à l'aide de deux de ses amies, compatissantes pour peu que ce fut après l'orage. Elle était redevenue Tatiana. Et elle avait pardonné les offenses de ses agresseurs, déjà, se maudissant simplement elle-même d'être ce qu'elle était.
Titre: Re : On l'appelait la Grosse
Posté par: Thalie le 23 Février 2014 à 09:49:56
Ce sourire contrit qui précède le jeu et cette peur panique qui devance l'agression.
Cette phrase dépeint bien l'insécurité éprouvée juste avant l'imminence d'un danger.
J'ai apprécié :
 - la tactique des prédateurs qui rôdent autour de la proie en attendant le moment propice, comme des chiens d'arrêt.
- le retournement de veste de certains.
- l'humour désespéré de la proie qui meugle
- la compassion tardive des amies

En revanche, j'ai été un peu estomaquée que la surveillante soit seule pour surveiller une cour de récréation ( ce n'est pas très réglementaire !) et qu'elle se paye le luxe de s'absenter (c'est carrément une faute professionnelle !)

Je garde pour la fin la dernière réflexion : cette victime de la bêtise des autres qui culpabilise d'être grosse. C'est un "détail" qui fait mal, et qui est malheureusement tout à fait crédible.

J'ai aimé ce texte.
Question écriture, c'est nickel. Sauf un n' qui manque à un moment donné, mais je n'ai pas relevé la phrase. ( genre : on a pas... au lieu de : on n'a pas).

Titre: Re : On l'appelait la Grosse
Posté par: DorianGray le 23 Février 2014 à 18:55:01
@ Cassandre,
Merci pour la finesse de ton commentaire. Effectivement, j'aime assez l'idée de mélanger les registres et les tonalités. Si j'emploie des expressions crues parfois, c'est pour mieux laisser transparaître la violence des situations. J'ai corrigé les points que tu as souligné; Merci encore

@ Thalie,

Ayant vécu l'épisode que je décris, j'ai vu de mes yeux le retournement de veste de ces enfants qui ne supportait plus d'être les bourreaux, je dois dire que c'était assez émouvant.

Tu as pointé le fait qu'il paraît étrange que la surveillante soit seule dans la cours à ce moment, et à fortiori, qu'elle se barre chercher du café. Cela paraît gros bien sûr, mais je puis t'assurer que cette situation est régulière dans certaines écolesIl y a parfois un vrai souci de ce côté là.
Merci d'avoir pris le temps de commenter, ça me fait chaud au cœur

Bonne soirée Thalie!
Titre: Re : On l'appelait la Grosse
Posté par: Koropka le 23 Février 2014 à 20:09:40
Salut !

Alors, sur le texte de son ensemble, j'ai trouvé ça un peu lourd. Trop de vocabulaire soutenu (vocabulaire qui n'est pas nécessaire ici), et des descriptions un peu trop détaillées qui enlève à peu près tout rythme à l'action (ce qui est gênant parce qu'après tout, c'est une scène d'action). Sinon l'histoire est sympa, et assez efficace dans son traitement. Le style léger, enfantin (dans le bon sens du terme) est agréable.

Ligne par ligne:

Citer
On l'appelait "la Grosse". Lorsqu'elle avait 9 ans, une folle meute se formait parfois en récréation, attirée par la promesse d'un gibier sans défense (Une folle meute se formait lorsqu'elle avait neuf ans ? C'est maladroit, ça passe trop vite du coq à l'âne). Cette meute, une fois la proie repérée, feignait une balade innocente dans les recoins de la cour (une balade c'est pour une personne seule... une meute qui fait une balade c'est un peu bizarre). Cette diversion était rendue vaine par la démarche peu naturelle des prédateurs et, à fortiori (vocabulaire soutenu peu nécessaire), par les innombrables (innombrables, vraiment ?) regards furtifs lancés sur la "grosse vache".  Sentant le danger imminent, celle-ci allait immanquablement se blottir près de la surveillante avec ce sourire contrit qui précède le jeu et cette peur panique qui devance l'agression. Ici commençait un combat psychologique des plus intenses. La proie guettait ses prédateurs avec une extrême concentration, les avertissant d'un regard flamboyant qu'un simple geste brusque, qu'un début d'appel à la chasse, l'amènerait sans hésiter à saisir le bras de sa protectrice pour les dénoncer. Cette fois-là, prudente, la meute restait tapie derrière un large groupe de CP qui essayaient de déterminer lequel d'entre eux avait le plus de grand-parents morts.
Au moment où le petit Junior conclut la morbide conversation d'un sentencieux (vocabulaire soutenu inutile): "Eh ben moi , j'en ai onze d'abord!", la protectrice se rendit compte qu'elle était, chose inconcevable, à court de café. Elle rentra en chercher. Il n'en fallut pas plus au chef de la meute pour hurler, une lueur démente dans les yeux:" Attrapez-la!". Il  libéra par cette seule injonction toute l’énergie de ses compagnons, miraculeusement (adverbe inutile) contenue jusqu'alors. Ce fut une indescriptible explosion de cris.
Cris de terreur pour la proie, obligée de s'en remettre à son misérable pas de course. Cris de joie, pour la meute qui voyait sa patience dûment (vocabulaire soutenu inutile) récompensée. Cris d'indignations pour les CP et tous leurs aïeux, s'étant trouvés comme souvent au mauvais endroit, bousculés sans ménagement. Bien qu'éreintée, notre proie se montra fort courageuse et, chose inouïe, alla même jusqu'à lâcher un ou deux "Meuh!" sonores dans sa course, déclenchant l'hilarité de ses poursuivants. Elle fut superbe dans ce moment d'épuisement, manifestant à ses ennemis, par ce meuglement complice, sa bonne volonté dans le jeu, malgré le rôle de victime expiatoire (là le vocabulaire soutenu me dérange pas) auquel elle était systématiquement cantonnée. Certains enfants virent cela et, pris par cette compassion divine (vocabulaire soutenu inutile, notamment parce que ça fait bizarre de dire ça à propos d'enfants) qui recouvre (recouvre ? Je suis pas sûr que ça convienne) parfois les cœurs humains, ils retournèrent alors leur veste, s'improvisant tout à coup gardien de troupeau, frappant avec fougue et constance les ennemis de celle qui était devenue leur Vache sacrée. Cet admirable dévouement ne suffit pourtant pas à faire ployer la meute qui s'approchait inexorablement de sa proie, que toute force avait d'ailleurs quittée. Une franche exclamation de joie retentit, la vache était enfin captive. Un des compagnons plaqua les jambes de la proie au sol, tandis qu'un autre lui liait les mains. Le silence se fit. Un de ces silences qui précèdent la sentence d'un juge de mort. Un silence solennel, pesant, brisé à intervalles irréguliers par les gémissements impuissants de la condamnée (si le silence est brisé "à intervalles réguliers", c'est pas vraiment un silence, encore moins un silence solennel et pesant).

"- Çà y est, on t'a capturé, la grosse, tu pouvais pas nous échapper!
- MMMGGGHH? MMHGHHHHHM!!??
- Et maintenant, on va te partager pour te manger! dit le chef
- Ouais, avec de la mayo! ajouta un compagnon
- Moi, je prends ses cuisses pour faire des steaks! prévint un autre en malaxant les cuisses de la proie
- Non, laissez-là, vous avez pas le droit! hurla un des gardiens du troupeau tenu en respect à une bonne dizaine de mètres.
- Pfff tu vas voir si on a pas le droit, souffla le chef. Tous sur la grosse! ajouta-t-il tout haut!"

C'est ce moment que choisit la protectrice pour daigner  ((vocabulaire soutenu inutile) reparaître et crier d'une voix stridente:

"- Vous la laissez! Non mais ça va pas! Et toi c'est pas la première fois que je te vois jouer avec eux, tu joues pas avec eux ils sont méchants. Mais c'est pas possible vous pouvez pas jouer tranquillement, vous vous rendez compte que...
 
La fin de sa phrase fut prononcée (vocabulaire soutenu inutile) dans l'indifférence générale, les enfants sachant (connaissant plutôt, non ?) depuis longtemps la bêtise crasse de cette surveillante usée par des années de réprimandes stériles. Le petit Matt avait un ballon et proposa un foot. La grosse se releva à l'aide de deux de ses amies, compatissantes pour peu que ce fut après l'orage. Elle était redevenue Tatiana. Et elle avait pardonné les offenses de ses agresseurs, déjà, se maudissant simplement elle-même d'être ce qu'elle était.
Titre: Re : On l'appelait la Grosse
Posté par: DorianGray le 24 Février 2014 à 18:50:22
Merci d'avoir pris le temps de commenter.

Je ne suis pas du tout d'accord avec toi. Ce que tu appelle langage soutenu n'est que du français. Je ne vois pas pourquoi un texte traitant de l'enfance devrait se cantonner à un langage enfantin.
Quant à tes corrections en rouge ligne par ligne version maîtresse, je trouve cela du plus mauvais goût. Et il n'y a que la première d'entre elles qui est, à mes yeux, pertinente, la formule " Lorsqu'elle avait 9 ans, une folle meute se formait parfois en récréation, attirée par la promesse d'un gibier sans défense"   étant effectivement maladroite.

Bonne soirée
Titre: Re : On l'appelait la Grosse
Posté par: Alex le 24 Février 2014 à 19:10:18
Salut salut  :)

Personnellement, je n'ai pas trouvé que ton texte était trop soutenu. Au contraire, j'ai trouvé que ça donnait à l'écriture un petit côté "acide" que j'ai trouvé très juste puisqu'après tout, c'est un texte qui dénonce et pas une petite anecdote sans intérêt. Non, j'ai trouvé que le style était habile et bien manié.
(Je suis contre l’abolition du langage soutenu sous prétexte que ça fait "intello" affirmons notre lettrisme ! :banane: ).

Hum bref. En revanche, la répétition du mot "proie" m'a dérangée : je comprend bien que c'est pour servir ta métaphore filée sur les prédateurs et la proie, mais j'ai trouvé que c'était parfois un peu forcé et que ça gênait la fluidité du texte...
Mais ce n'est que mon ressenti   ^^

Edit : Ah oui, une dernière chose : je trouve la réplique de la surveillante vraiment bizarre, très enfantine. On dirait presque qu'elle essaye d'imiter la façon de parler des enfants. J'avoue que ça m'a un peu fait grimacer à la lecture, on a un peu l'impression que tu ne savais pas quoi lui faire dire :p

Dans l'ensemble, c'est une petite histoire qui ne me parle pas beaucoup parce qu’invraisemblable dans l'école où je suis allée (on a beau dire, la réalité ne nous touche vraiment que lorsqu'on l'a vécue), mais pour autant, je l'ai trouvé agréable à lire. Et puis elle m'a frappée, ce qui signifie que ton écriture est efficace (je crois).

Merci pour ce texte  :)
Titre: Re : Re : On l'appelait la Grosse
Posté par: Koropka le 25 Février 2014 à 08:04:15
Merci d'avoir pris le temps de commenter.

Je ne suis pas du tout d'accord avec toi. Ce que tu appelle langage soutenu n'est que du français. Je ne vois pas pourquoi un texte traitant de l'enfance devrait se cantonner à un langage enfantin.
Quant à tes corrections en rouge ligne par ligne version maîtresse, je trouve cela du plus mauvais goût. Et il n'y a que la première d'entre elles qui est, à mes yeux, pertinente, la formule " Lorsqu'elle avait 9 ans, une folle meute se formait parfois en récréation, attirée par la promesse d'un gibier sans défense"   étant effectivement maladroite.

Bonne soirée

Salut,

Bien sûr (et encore heureux !) tu as le droit de ne pas être d'accord avec moi, je donnais juste mon ressenti.

Quand à la correction ligne par ligne, tu m'en vois désolé, j'ai lu et répondu à ton texte assez vite, sans trop prendre le temps de lire ce qu'il y avait autour, et je pensais que tu apprécierais une critique qui soit détaillé par rapport à de simples commentaires généraux. Comme on est sur un forum d'écriture, je suis parti du principe que l'objectif était d'améliorer son écriture et donc j'ai voulu faire l'effort d'une critique détaillé (qui m'a pris un certain temps, au fait). Désolé si tu prends ça comme du "mauvais goût". Je suis parti de ce principe parce que je sais que c'est que je voudrais sur mon texte mais effectivement, j'aurais du voir que tu demandais simplement des commentaires positifs et non des critiques.

Autant pour moi, et bonne journée.