Le Monde de L'Écriture

Salon littéraire => Salle de lecture => Romans, nouvelles => Discussion démarrée par: Scorpnix le 11 Juin 2008 à 10:43:24

Titre: L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Scorpnix le 11 Juin 2008 à 10:43:24
L'étranger est un roman faisant partie du "cycle de l'absurde" d'Albert Camus.

Il met en scène un personnage, Meursault, dont on suit les péripéties. On peut qualifier ce personnage d'Anti-héros, puisqu'il est totalement effacé de la société, il n'a aucune réaction, aucun sentiment... Il est indifférent au monde qu'il l'entoure, et c'est ce qui le rend si intéressant.

Les premières lignes du roman sont : Aujourd'hui, Maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas.
Malgré ce décès, Meusault n'affiche aucune réaction, aucun sentiment...

Tout le roman est à la 1° personne, mais malgré cela le point de vue du narrateur est externe, puisque l'on nous donne aucune réflexion du personnage, aucun état d'âme. Cette situation "paradoxale" donne au roman un vrai caractère, je trouve :)

J'ai vraiment adoré la façon dont ce roman est écrit, et l'intrigue en général, mais surtout j'ai adoré l'évolution de Meursault au cours du roman, lorsqu'il est confronté à son destin et lorsqu'il prend enfin conscience du monde qui l'entoure...

Je le conseille à tous !! :D
Titre: Re : L'étranger, Alber Camus
Posté par: Zacharielle le 11 Juin 2008 à 11:32:22
Un roman en effet extraordinaire (bien que tu aies oublié le t de Albert dans ton titre  :mrgreen:).

Citer
Il met en scène un personnage, Meursault, dont on suit les péripéties.
Comme tu y vas  ;D  Il y a une péripétie importante. Sinon tout ce qu'il relate... Le tram qui passe, etc, c'est pas ce que j'appelle de l'action XD

Ce roman est donc divisé en deux parties qui sont en fait parallèles l'une à l'autre et qui se renvoient le texte en une espèce de miroir déformé ou ce qu'on appelle couramment "l'autre côté du miroir". Le pivot, je ne vous le dis pas parce que sinon ça risque de gâcher la surprise (si l'on peut dire ça).

On peut déjà parler du nom du personnage (son nom de famille, uniquement !) Meursault, qui contient à la fois la "mort" (meurt) et le "soleil" (sault)* ; d'autre part, il s'agit d'un très bon vin  :mrgreen:


*Ce sont par ailleurs les deux personnages principaux du livre. D'abord la mort qui de toute évidence affecte peu/pas du tout notre étranger, même s'il s'agit de la mort de sa mère.

RISQUE DE SPOIL (même si c'est un roman très court ^^)
Il y a aussi le meurtre de l'arabe sur la plage qui est magnifique, avec ce soleil et cette chaleur insoutenable...
FIN

Et aussi le soleil, présent, omniprésent, étouffant même, le soleil de l'Algérie si différent de celui de Paris...

Le cycle de l'absurde contient également une pièce intéressante (Caligula) et un essai de philo (Le mythe de Sisyphe si je me souviens bien).

Enfin bref, je le conseille vivement aussi ^^ en plus c'est l'été, vous comprendrez peut être mieux certains éléments liés à l'environnement météorologique. C'est écrit d'une manière simple et détachée...

Temps de lecture : 1 aller/retour de 30 km à une moyenne de 80km/h
Titre: Re : L'étranger, Albert Camus
Posté par: Scorpnix le 11 Juin 2008 à 11:45:14
C'est vrai que j'y suis allée un peu fort avec "péripéties" mdr, mais ce que je veux dire c'est qu'on suit sa vie, quoi xD

Le mythe de Sisyphe est également un très bon texte, j'aime beaucoup ^^

C'est vrai que c'est un roman très court, et très simple au niveau de l'écriture... Mais il contient plus de choses qu'il en a l'air !  ;)
Titre: Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Milora le 11 Juin 2008 à 14:02:11
Je l'ai lu en seconde ; je ne peux pas dire que j'ai détesté, mais ça m'a laissée... étrangère ^ ^. Etrangère aux "aventures" du héros, disons. C'est un des rares livres dont je me suis dit, en le refermant, que j'aurais tout aussi bien pu ne pas le lire, ça n'aurait strictement rien changé en moi... Etrange ^ ^


(désolée de casser l'ambiance !  :-[ )
Titre: Re : Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Zacharielle le 11 Juin 2008 à 15:31:42
Je l'ai lu en seconde ; je ne peux pas dire que j'ai détesté, mais ça m'a laissée... étrangère ^ ^. Etrangère aux "aventures" du héros, disons. C'est un des rares livres dont je me suis dit, en le refermant, que j'aurais tout aussi bien pu ne pas le lire, ça n'aurait strictement rien changé en moi... Etrange ^ ^

C'est justement ça qui est fort, non ? Cette capacité qu'à l'homme à rester indifférent ?! no sé
Titre: Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Leia Tortoise le 11 Juin 2008 à 17:05:43
Je l'ai lu il y a bien longtemps, par curiosité... J'avais assez apprécié, bien que la lecture des classiques ne soit pas trop mon truc, mais c'était effectivement assez fort dans les impressions de lecture...
Titre: Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Gros Lo le 11 Juin 2008 à 17:13:21


C'est très bizarre, je trouve ! le début est super surprenant, mais en même temps, c'est une intro géniale : "Aujourd'hui maman est morte. Ou hier, je ne sais plus."

Sinon, c'est vrai qu'il y a une distance, une incompréhension entre le lecteur et le narrateur, mais c'est ce que j'ai bien aimé...

Mais bon, je préfère Le Premier Homme.
Titre: Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: ernya le 11 Juin 2008 à 17:17:47
moi j'avais pas vraiment aimé...
j'ai eu la même réaction que Milora en lisant ce bouquin
peut-être que je devrais retenter, sait-on jamais...
Titre: Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Verasoie le 21 Février 2011 à 14:51:21
Je l'ai lu il y a deux jours, j'ai vraiment beaucoup aimé. L'écriture est belle, ça se lit très vite, le personnage est attachant dans sa distance je trouve. Sa façon de parler, son indifférence, c'est assez douloureux et en même temps facile de s'y identifier.

J'y ai pas vu le pivot ou le miroir dont parle Zach, par contre.

J'ai surtout beaucoup aimé les deux-trois dernières pages, où on comprend enfin le personnage, je trouve, où lui-même se comprend, et quand la boucle est bouclée, avec cette phrase : "Et moi aussi, je me suis senti prêt à tout revivre".
Titre: Re : Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Zacharielle le 22 Février 2011 à 07:23:58
J'y ai pas vu le pivot ou le miroir dont parle Zach, par contre.
C'est la transition entre les deux parties, juste après le crime et juste avant le procès. Je me souviens plus bien, c'est un peu loin maintenant, mais j'en garde des images très solaires.
Titre: Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Verasoie le 22 Février 2011 à 12:27:26
Oui oui j'avais compris que tu parlais de ça, mais je voulais dire que ça m'avait pas semblé être construit en miroir, enfin, qu'en y repensant je voyais pas vraiment de rapport de structure (oh que je m'exprime mal) entre la première et la deuxième partie. Ça m'avait semblé plutôt comme une boucle qui finit son tour à la fin. Mais c'est sûrement parce que j'y faisais pas attention à la lecture ^ ^
Titre: Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: pehache le 28 Février 2011 à 10:14:10
Passé composé « sartrien »
(ou camusien, en fait!)

Situations, I (folio essai)

Explication de « L’Etranger »de Camus  p92-112

P105 « Le rapprochement avec Hemingway(…). Ce sont les mêmes phrases courtes : chacune refuse de profiter de l’élan acquis par les précédentes, chacune est un recommencement. »
P 106-107

A travers le récit essoufflé de Meursault, j'aperçois en transparence une prose poétique plus large qui le sous tend et qui doit être le mode d'expression personnel de M. Camus. Si L'Étranger forte des traces si visibles de la technique américaine, c'est qu'il s'agit d'un emprunt délibéré. M. Camus a choisi, parmi les instruments qui s'offraient à lui, celui qui lui paraissait le mieux convenir à son propos. Je doute qu'il s'en serve encore dans ses prochains ouvrages.
Examinons de plus près la trame du récit, nous nous rendrons mieux compte de ses procédés. « Les hommes aussi sécrètent de l’inhumain, écrit M. Camus. Dans certaines heures de lucidité l'aspect mécanique de leurs gestes, leur pantomime privée de sens rend stupide tout ce qui les entoure  » Voilà donc ce qu'il faut rendre d'abord : L'Etranger doit nous mettre ex abrupto « en état de malaise devant l'inhumanité de l'homme ». Mais quelles sont les occasions singulières qui peuvent provoquer en nous ce malaise? Le Mythe de Sisyphe nous en donne un exemple : « Un homme parle au téléphone, derrière une cloison vitrée, on ne l'entend pas, mais on voit sa mimique sans portée : on se demande pourquoi il vit.» Nous voilà renseignés : presque trop même, car l'exemple est révélateur d'un certain parti pris de l'auteur. En effet, le geste de l'homme qui téléphone et que vous n'entendez pas n'est que relativement absurde : c'est qu'il appartient à un circuit tronqué. Ouvrez la porte, mettez l'oreille à l'écouteur : le circuit est rétabli, l'activité humaine a repris son sens. Il faudrait donc, si l'on était de bonne foi, dire qu'il n'y a que des absurdes relatifs et seulement par référence à des « rationnels absolus ». Mais il ne s'agit pas de bonne foi, il s'agit d'art; le procédé de M. Camus est tout trouvé : entre les personnages dont il parle et le lecteur il va intercaler une cloison vitrée. Qu'y a t il de plus inepte en effet que des hommes derrière une vitre? il semble qu'elle laisse tout passer, elle n'arrête qu'une chose, le sens de leurs gestes. Reste à choisir la vitre : ce sera la conscience de l'Étranger. C'est bien, en effet, une transparence : nous voyions tout ce qu'elle voit. Seulement on l'a construite de telle sorte qu'elle soit transparente  aux choses et opaque aux significations¬ :   
«  A partir de ce moment tout est allé très vite. Les hommes se sont avancés vers la bière avec un drap. Le prêtre, ses suivants, le directeur et moi-même sommes sortis. Devant la porte, il y avait une dame que je ne connaissais pas : « M. Meursault », a dit le directeur. Je n'ai pas entendu le nom de cette dame et j'ai compris seulement qu'elle était infirmière déléguée. Elle a incliné sans un sourire son visage osseux et long. Puis nous nous sommes rangés pour laisser passer le corps »

Des hommes dansent derrière une vitre. Entre eux et le lecteur on a interposé une conscience, presque rien, une pure translucidité, une passivité pure qui enregistre tous les faits. Seulement le tour est joué précisément parce qu'elle est passive, la conscience n'enregistre que les faits. Le lecteur ne s'est pas aperçu de cette interposition. Mais quel est donc le postulat impliqué par ce genre de récit? En somme, de ce qui était organisation mélodique, on a fait une addition d'éléments invariants ; on prétend que la succession des mouvements est rigoureusement iden¬tique à l'acte pris comme totalité. N'avons-nous pas affaire ici au postulat analytique, qui prétend que toute réalité est réductible à une somme d'éléments? Or, si l'analyse est l'instrument de la science, c'est aussi l'instrument de l'humour. Si je veux décrire un match de rugby et que j'écrive : « J'ai vu des adultes en culotte courte qui se battaient et se jetaient par terre pour faire passer un ballon de cuir entre deux piquets de bois », j'ai fait la somme de ce que j'ai vu; mais j'ai fait exprès d'en manquer le sens ; j'ai fait de l'humour. Le récit de M. Camus est analytique et humoristique. II ment   comme tout artiste   parce qu'il prétend restituer l'expérience nue et qu'il filtre sournoisement toutes les liaisons signifiantes, qui appartiennent aussi à l'expérience: C'est ce qu'a fait naguère un Hume, lorsqu'il déclarait ne découvrir dans l'expérience que des impressions isolées. C'est ce que font aujourd'hui encore les néo réalistes américains, lorsqu'ils nient qu'il y ait entre les phénomènes autre chose que les relation externes. Contre eux la philosophie contemporaine a établi que les significations étaient elles aussi des données immédiates. Mais ceci nous entraînerait trop loin. Qu'il nous suffise de marquer que l'univers de l'homme absurde est le monde analytique des néoréalistes. Littérairement le procédé a tait ses preuves: c'est celui de L'Ingénu ou de Micromégas;. c'est celui de Gulliver. Car le XVIII° siècle a eu aussi ses étrangers,   en général de « bons sauvages » qui, trans¬portés dans une civilisation inconnue, percevaient les faits avant d'en saisir le sens. L'effet de ce décalage n'était il pas précisément de provoquer chez le lecteur le sentiment de l'absurde? M. Camus semble s'en souvenir à plusieurs reprises, en particulier quand il nous montre son héros réfléchissant sur les raisons de son emprisonnement.
Or, c'est ce procédé analytique qui explique l'emploi dans L'Étranger de la technique américaine. La présence de la mort au bout de notre route a dissipé notre avenir en fumée, notre vie est « sans lendemain », c'est une succession de présents »(…)


« notre vie est « sans lendemain », c’est une succession de présents. » 108 et « Là où Bergson voyait une organisation indécomposable, son œil ne voit qu’une série d’instants. »
« Ce que notre auteur emprunte à Hemingway, c’est donc la discontinuité de ses phrases hachées qui se calque sur la discontinuité du temps. » p 109 « C’est pour accentuer la solitude de chaque unité phrastique que M. Camus a choisi de faire son récit au passé composé. Le passé défini est le temps de la continuité : « il se promena longtemps », ces mots nous renvoient à un plus-que-parfait, à un futur ; la réalité de la phrase, c’est le verbe, c’est l’acte, avec son caractère transitif, avec sa transcendance. « Il s’est promené longtemps » dissimule la verbalité du verbe ; le verbe est rompu, brisé en deux : d’un côté nous trouvons un participe passé qui a perdu toute transcendance, inerte comme une chose, de l’autre le verbe « être » qui n’a que le sens d’une copule, qui rejoint le participe au substantif comme l’attribut au sujet ; le caractère transitif du verbe s’est évanoui, la phrase s’est figée ; sa réalité, à présent, c’est le nom. »…
« Si, par dessus le marché, on a soin de la réduire autant que possible à la proposition principale, sa structure interne devient d’une simplicité parfaite ; elle y gagne d’autant en cohésion. »
« Naturellement on n’organise pas les phrases entre elles ; elles sont purement juxtaposées ; en particulier on évite toutes les relations causales, qui introduiraient dans le récit un embryon d’explication et qui mettraient entre les instants un ordre différent de la succession pure. » p110
p112 « Et comment classer cet ouvrage sec et net »…
« Nous ne saurions l’appeler un récit : le récit explique et coordonne en même temps qu’il retrace, il substitue l’ordre causal à l’enchaînement chronologique. »
Titre: Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: colinep11 le 06 Mai 2012 à 14:21:18
Je suis en train de le lire :P La prof' de français nous a donnés ce livre à livre ^^ C'est vrai que la narration est bien maîtrisée, enfin, encore heureux :P
Titre: Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: pehache le 06 Mai 2012 à 21:21:27
Situations, I (folio essai)

Explication de « L’Etranger » p92-112
P 106-107

A travers le récit essoufflé de Meursault, j'aperçois en transparence une prose poétique plus large qui le sous tend et qui doit être le mode d'expression personnel de M. Camus. Si L'Étranger forte des traces si visibles de la technique américaine, c'est qu'il s'agit d'un emprunt délibéré. M. Camus a choisi, parmi les instruments qui s'offraient à lui, celui qui lui paraissait le mieux convenir à son propos. Je doute qu'il s'en serve encore dans ses prochains ouvrages.
Examinons de plus près la trame du récit, nous nous rendrons mieux compte de ses procédés. « Les hommes aussi sécrètent de l’inhumain, écrit M. Camus. Dans certaines heures de lucidité l'aspect mécanique de leurs gestes, leur pantomime privée de sens rend stupide tout ce qui les entoure  » Voilà donc ce qu'il faut rendre d'abord : L'Etranger doit nous mettre ex abrupto « en état de malaise devant l'inhumanité de l'homme ». Mais quelles sont les occasions singulières qui peuvent provoquer en nous ce malaise? Le Mythe de Sisyphe nous en donne un exemple : « Un homme parle au téléphone, derrière une cloison vitrée, on ne l'entend pas, mais on voit sa mimique sans portée : on se demande pourquoi il vit.» Nous voilà renseignés : presque trop même, car l'exemple est révélateur d'un certain parti pris de l'auteur. En effet, le geste de l'homme qui téléphone et que vous n'entendez pas n'est que relativement absurde : c'est qu'il appartient à un circuit tronqué. Ouvrez la porte, mettez l'oreille à l'écouteur : le circuit est rétabli, l'activité humaine a repris son sens. Il faudrait donc, si l'on était de bonne foi, dire qu'il n'y a que des absurdes relatifs et seulement par référence à des « rationnels absolus ». Mais il ne s'agit pas de bonne foi, il s'agit d'art; le procédé de M. Camus est tout trouvé : entre les personnages dont il parle et le lecteur il va intercaler une cloison vitrée. Qu'y a t il de plus inepte en effet que des hommes derrière une vitre? il semble qu'elle laisse tout passer, elle n'arrête qu'une chose, le sens de leurs gestes. Reste à choisir la vitre : ce sera la conscience de l'Étranger. C'est bien, en effet, une transparence : nous voyions tout ce qu'elle voit. Seulement on l'a construite de telle sorte qu'elle soit transparente  aux choses et opaque aux significations¬ :   
«  A partir de ce moment tout est allé très vite. Les hommes se sont avancés vers la bière avec un drap. Le prêtre, ses suivants, le directeur et moi-même sommes sortis. Devant la porte, il y avait une dame que je ne connaissais pas : « M. Meursault », a dit le directeur. Je n'ai pas entendu le nom de cette dame et j'ai compris seulement qu'elle était infirmière déléguée. Elle a incliné sans un sourire son visage osseux et long. Puis nous nous sommes rangés pour laisser passer le corps »

Des hommes dansent derrière une vitre. Entre eux et le lecteur on a interposé une conscience, presque rien, une pure translucidité, une passivité pure qui enregistre tous les faits. Seulement le tour est joué précisément parce qu'elle est passive, la conscience n'enregistre que les faits. Le lecteur ne s'est pas aperçu de cette interposition. Mais quel est donc le postulat impliqué par ce genre de récit? En somme, de ce qui était organisation mélodique, on a fait une addition d'éléments invariants ; on prétend que la succession des mouvements est rigoureusement iden-tique à l'acte pris comme totalité. N'avons-nous pas affaire ici au postulat analytique, qui prétend que toute réalité est réductible à une somme d'éléments? Or, si l'analyse est l'instrument de la science, c'est aussi l'instrument de l'humour. Si je veux décrire un match de rugby et que j'écrive : « J'ai vu des adultes en culotte courte qui se battaient et se jetaient par terre pour faire passer un ballon de cuir entre deux piquets de bois », j'ai fait la somme de ce que j'ai vu; mais j'ai fait exprès d'en manquer le sens ; j'ai fait de l'humour. Le récit de M. Camus est analytique et humoristique. II ment   comme tout artiste   parce qu'il prétend restituer l'expérience nue et qu'il filtre sournoisement toutes les liaisons signifiantes, qui appartiennent aussi à l'expérience: C'est ce qu'a fait naguère un Hume, lorsqu'il déclarait ne découvrir dans l'expérience que des impressions isolées. C'est ce que font aujourd'hui encore les néo réalistes américains, lorsqu'ils nient qu'il y ait entre les phénomènes autre chose que les relation externes. Contre eux la philosophie contemporaine a établi que les significations étaient elles aussi des données immédiates. Mais ceci nous entraînerait trop loin. Qu'il nous suffise de marquer que l'univers de l'homme absurde est le monde analytique des néoréalistes. Littérairement le procédé a tait ses preuves: c'est celui de L'Ingénu ou de Micromégas;. c'est celui de Gulliver. Car le XVIII° siècle a eu aussi ses étrangers,   en général de « bons sauvages » qui, trans¬portés dans une civilisation inconnue, percevaient les faits avant d'en saisir le sens. L'effet de ce décalage n'était il pas précisément de provoquer chez le lecteur le sentiment de l'absurde? M. Camus semble s'en souvenir à plusieurs reprises, en particulier quand il nous montre son héros réfléchissant sur les raisons de son emprisonnement.
« notre vie est « sans lendemain », c’est une succession de présents. » 108 et « Là où Bergson voyait une organisation indécomposable, son œil ne voit qu’une série d’instants. »
« Ce que notre auteur emprunte à Hemingway, c’est donc la discontinuité de ses phrases hachées qui se calque sur la discontinuité du temps. » p 109 « C’est pour accentuer la solitude de chaque unité phrastique que M. Camus a choisi de faire son récit au passé composé. Le passé défini est le temps de la continuité : « il se promena longtemps », ces mots nous renvoient à un plus-que-parfait, à un futur ; la réalité de la phrase, c’est le verbe, c’est l’acte, avec son caractère transitif, avec sa transcendance. « Il s’est promené longtemps » dissimule la verbalité du verbe ; le verbe est rompu, brisé en deux : d’un côté nous trouvons un participe passé qui a perdu toute transcendance, inerte comme une chose, de l’autre le verbe « être » qui n’a que le sens d’une copule, qui rejoint le participe au substantif comme l’attribut au sujet ; le caractère transitif du verbe s’est évanoui, la phrase s’est figée ; sa réalité, à présent, c’est le nom. »…
« Si, par dessus le marché, on a soin de la réduire autant que possible à la proposition principale, sa structure interne devient d’une simplicité parfaite ; elle y gagne d’autant en cohésion. »
« Naturellement on n’organise pas les phrases entre elles ; elles sont purement juxtaposées ; en particulier on évite toutes les relations causales, qui introduiraient dans le récit un embryon d’explication et qui mettraient entre les instants un ordre différent de la succession pure. » p110
p112 « Et comment classer cet ouvrage sec et net »…
« Nous ne saurions l’appeler un récit : le récit explique et coordonne en même temps qu’il retrace, il substitue l’ordre causal à l’enchaînement chronologique. »

Titre: Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Verasoie le 06 Mai 2012 à 21:52:52
Merci pour l'extrait pehache ! Qui l'a écrit ?

Je trouve le point de vue intéressant mais pas satisfaisant... Je préfère vraiment penser que le style de l'Étranger doit moins à l'absurde (même s'il y a ça, forcément) qu'au personnage de Mersault. Je l'ai relu récemment et je trouve le personnage vraiment fascinant - parce qu'il défend son indifférence, c'est pas juste une absence de sentiments, ni la volonté de montrer que tout est absurde et que rien n'a de sens : c'est sa façon d'être, dont il se satisfait d'ailleurs, et qui semble pas absurde mais évidente. Et d'ailleurs il dit lui-même qu'à la fin il sera justifié.

Enfin c'est mon point de vue très très personnel dessus mais comme j'ai ce bouquin à coeur, finalement, j'me permets de venir l'étaler haha.
Titre: Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Gros Lo le 06 Mai 2012 à 22:47:35
Citation de: Mélo
Merci pour l'extrait pehache ! Qui l'a écrit ?

Je trouve le point de vue intéressant mais pas satisfaisant...

c'est l'effet Sartre :mrgreen:

Moi, Meursault je le trouve humain, ce que j'ai perçu du bouquin c'est que le début (le détachement de l'incipit blabla) est une sorte de pudeur systématisée, et surtout qu'un meurtrier c'est n'importe qui, c'est vous, ou moi, et je trouve le message non pas accablant mais formidablement humain. Bref.
Titre: Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Elisa le 26 Juin 2014 à 15:18:01
Bonjour! :)
j'aimerai simplement savoir s'il y a une quête initiatique dans ce roman? et si cette quête parle de vérité?
Titre: Re : Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Aahraz le 26 Juin 2014 à 15:47:40
Bonjour! :)
j'aimerai simplement savoir s'il y a une quête initiatique dans ce roman? et si cette quête parle de vérité?
Bien sur que oui. Il semble évident que le champ lexical de la mort et le fait que le roman commence par "Maman est morte..." indique un besoin, pour le personnage, de cheminer petit à petit sur le parcours de l'insensibilité maladive. En effet, le passage du "meurtre" et les jugements incessants des hommes sur le narrateur qui n'a en fait comme base que son silence profond et sa reflexion interne, conduisent le lecteur à mener une quête de vérité avec lui : peut-on condamner l'absence de peine, de remords, la peur ? Il faut bien voir que Camus, tout au long du livre, dresse des indices qui rappellent le jugement dernier (le juge d'instruction, le directeur) comme les boss finals d'un RPG, d'une quête initiatique profonde sur l'absurde, les jugements de valeurs et la justesse des sentiments. De même, mersault n'a pas de prénom, et semble toujours porté sur l'ennui et sur l'inventaire de ses non-sentiments, de son non-ressenti, de son décalage à la morale de l'époque. D'ailleurs, il est représentatif de l’homme absurde peint dans Le Mythe de Sisyphe, l’absurde naissant "de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde."
Ce qui amène la problématique réelle du livre : est-ce que la vérité est la même pour tous, à partir d'un même Pokedex?
C'est en cela, au fond, que l'on peut rapprocher Mersault de Sacha, et donc L'étranger de Pokemon.

Si tu mets ça comme plan à ton devoir et que tu développes un peu plus, je pense que tu peux avoir un 20. Facile.
Titre: Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Elisa le 26 Juin 2014 à 16:17:15
Merci pour ta réponse :), si j'ai bien compris comme tu le dis Meursault a une quête initiatique profonde sur l'absurde qui n'aboutit qu'à sa mort? c'est à dire que sa quête échoue, que sa recherche de compréhension du sens de tout ce qui l'entoure, et de ce qu'il est, aboutit à rien d'autre que sa mort.
Titre: Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Meilhac le 26 Juin 2014 à 16:54:17
Tu as une dissert' à faire, Elisa ?  ;)
si oui donne nous le sujet exact, on pourra peut-être t'aider.
et si non, ne te prends peut-être pas exagérément la tête à chercher à tout prix des "réponses", laisse toi bercer par la langue un peu sèche, un peu décantée, et émouvante, de ce très très beau bouquin.
C'est justement, entre autres, parce qu'il ne donne pas beaucoup de réponses que camus nous émeut, nous fait toucher du doigt l'absurdité (sans nous l'"expliquer", juste en nous la faisant sentir) de la vie, de la condition humaine, de la morale, etc.
dire que le personnage de meursault mène une quête initiative profonde, ça me semble pas très facile à défendre, comme thèse. il ne mène rien de particulier, il ne cherche rien de particulier, il essaye juste d'être un peu sincère, il ne fait pas semblant d'éprouver des trucs qu'il n'éprouve pas.
fais comme lui :--) ! à mon humble avis, ne cherche pas à tout prix de grandes réponses à ce que seraient de grandes questions. lis le livre tranquillou, laisse toi bercer, laisse toi émouvoir par le côté très sincère et un peu autiste du héros, et tu devrais kiffer.  :)
Titre: Re : Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Aahraz le 26 Juin 2014 à 16:59:05
Merci pour ta réponse :), si j'ai bien compris comme tu le dis Meursault a une quête initiatique profonde sur l'absurde qui n'aboutit qu'à sa mort? c'est à dire que sa quête échoue, que sa recherche de compréhension du sens de tout ce qui l'entoure, et de ce qu'il est, aboutit à rien d'autre que sa mort.
Nan en fait je suis parti un peu au 72ème degré parce que ta question faisait vachement "hey, on m'a posé un truc pour un devoir, vous pouvez y répondre?" xD


En gros, et j'ai jamais été plus loin que la seconde donc va falloir creuser un peu sans moi pour ton devoir (d'autant plus que ça fait perpet' que je l'ai pas lu), c'est surtout une quête initiatique sur le sens de la vie, une fois sa mère morte (donc livré à lui-même, et il ne ressent pas une terrible peine à la mort de sa mère je crois, il ne pleure pas, et c'est remarqué au tribunal où on l'accuse de meurtre plus tard), il ira en quête de sensations, de sentiments, pour donner un sens à sa vie devenu morose (dont il ne se plaint pourtant jamais) Malgré tout, il y plongera socialement, puisque les évènements qu'il subit (le soleil, le couteau tendu, la peur avec son ami qui le poussent à tirer) le font condamner à mort. En un sens, tu peux partir sur l'écoeurement ressenti à voir un homme subir autant sa vie, sans jamais chercher à la chevaucher. Pour moi, c'est une sorte de thèse sur le rapport à tes décisions, tes actes, et les jugements des pairs qui ne cesseront d'interpréter les faces que Mersault leur montre (et qu'on sait fausse, puisqu'on ressent ce qu'il ressent).

La quête fini à la mort, et pas n'importe laquelle : il me semble que le bouquin finit sur l'espoir de voir une foule haineuse assister à son execution, et sur "j'ai vécu de la seule manière qu'il m'était possible." C'est un cheminement subi plus qu'une quête de la fatalité, de l'absurde dans les comportements, qui mène à des situations ubuesques et des non-sens stupéfiants.

Je dis surement d'énormes conneries, et m'est d'avis que tu as d'autres ficelles pour tirer toi-même un truc de tes questions ;)
Et si t'as pas lu le bouquin, fais-le, il est excellent et assez cool à lire.
Titre: Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Elisa le 26 Juin 2014 à 19:46:43
J'ai lu le bouquin bien sûr ;) et je n'ai pas de dissert à faire dessus, pour le moment en tout cas. C'est pour un oral de français où ma prof à mit l'étranger dans une même séquence que le rouge et le noir. Et je cherchais à comprendre le rapport entre les deux, car il y en a apparemment un: la quête initiatique... :) voilà. Et merci de vos réponses :)
Titre: Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Rémi le 26 Juin 2014 à 22:05:29
Dans les différentes réponses, un élément ne me semble pas beaucoup mis en avant : l'écriture est magnifique.
Par exemple la première phrase du roman. Ok, Camus introduit d'entrée le thème "Meursault", mais le choix des mots, le rythme, c'est terrible, du grand art non ? Quel choc pour démarrer ! Ensuite, les ambiances (dans la pièce où il se recueille devant sa mère défunte... la chaleur sur la plage...) !

Est-ce que Sartre considèrait Meursault comme un Salaud (spectateur de son destin) ou comme un Lâche (pétri de mauvaise foi) ou ni l'un ni l'autre ?
La liberté, les autres... Bien sûr que les thématiques sont partagées avec Sartre ici. Mais là où l'un dit "l'enfer c'est les autres", il me semble que l'autre répond : "regardez et faites-vous votre idée" !

La quête initiatique (comme tu l'appelles Elisa) est pour le lecteur dans L'étranger ! C'est aussi cela qui fait tout l'art de Camus. Si le lecteur ne part pas en quête d'ailleurs, il risque de s'ennuyer (peu de péripéties Cf. msges précédents  ;) ).

Rémi
Titre: Re : Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Meilhac le 27 Juin 2014 à 13:30:45
Et je cherchais à comprendre le rapport entre les deux, car il y en a apparemment un: la quête initiatique... :) voilà.
mmh ça m'étonne un peu. je serais curieux de savoir en quoi la quête initiatique est un thème de l'étranger. a priori je ne vois pas trop en quoi il y a une quête de quoi que ce soit dans l'étranger. pas chez le héros en tout cas il me semble. 8)
(et Rémi a l'air plutôt d'accord avec moi d'ailleurs ; si vraiment on veut à tout prix mettre de la "quête initiatique" dans l'étranger, il faut aller voir du côté du lecteur ; mais bon à ce moment là n'importe quel bon livre, au sens où il apporte des réponses et/ou aide à vivre, contribue à ce que serait une "quête initiatique" du lecteur).
("quête initiatique" d'ailleurs, c'est quand même une expression assez reulou :--). quêter, chercher... en littérature comme ailleurs, c'est pas forcément quand on "quête" ou quand on "cherche" qu'on trouve, il me semble ; plutôt quand on s'abandonne, entre autres (cf. nietzsche, "depuis que je suis fatigué de chercher, j'ai appris à trouver" (gai savoir)).
 8)
Titre: Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Elisa le 27 Juin 2014 à 14:42:47
Je viens de relire la dernière partie du livre, et ne n'y trouve pas de quête véritable, non, si ce n'est que Meursault tente d'être lui même, c'est à dire de dire la vérité, car il n'a conscience que d'elle je trouve. Il tente d'être seulement lui, mais ça l'empêche de finir sa vie "normalement"... non? et peut-être que le rapport avec Julien Sorel dans le rouge et le noir c'est que les deux sont condamnés à mort, mais que l'un a réussit son ascension sociale (julien sorel) et meursault non.. enfin bon pour moi ce sera cela car marre de chercher et oui peut être qu'il falle arrêter de chercher pour trouver ;)
Titre: Re : Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Meilhac le 27 Juin 2014 à 14:55:29
arrêter de chercher pour trouver ;)
et puis même, y a pas grand chose à trouver je pense, à part le plaisir de la langue.
et pour ça dans l'étranger y a de quoi faire, très beau livre  :)
Titre: Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Elisa le 27 Juin 2014 à 21:19:26
Oui j'ai aimer ce livre pour ses mots, et son histoire étrange :) en tout cas merci à tous pour vos réponses qui ont permis de m'aiguiller !:)
Titre: Re : Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: ernya le 17 Août 2014 à 14:57:19
moi j'avais pas vraiment aimé...
j'ai eu la même réaction que Milora en lisant ce bouquin
peut-être que je devrais retenter, sait-on jamais...
ben du coup je l'ai relu cet été et cette fois-ci j'ai beaucoup plus réussi à rentrer dedans. Je crois que par rapport à la première fois, j'ai plus fait attention au style et que du coup j'y ai plus vu d'intérêt. Y a des passages que j'ai trouvé assez touchants, au début et surtout à la fin avec la narration du procès où le titre prend pleinement son sens.
C'est pas devenu un coup de coeur pour autant mais ça m'a au moins permis de me réconcilier avec Camus donc je vais pouvoir aller regarder ses autres oeuvres avec moins d'a priori négatifs.

Et comme Lo et Vera, je trouve que l'absurde passe quand même largement au second plan. Je connais mal Camus, c'est vrai, mais j'ai l'impression que parler d'absurde ici, ça demande de nuancer pas mal ou d'expliquer vraiment où est l'absurde (encore une fois, je trouve que c'est une catégorie un peu facile qu'on applique trop systématiquement à certains auteurs du XXe).

Si jamais quelquu'n connait le lien ou le titre d'un article qui compare les récits français mettant en scène un condamné à mort (genre Hugo, Stendhal), je suis preneuse, ça doit être intéressant à lire !
Titre: Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Ambrena le 18 Août 2014 à 02:58:34
Tiens, je n'avais pas répondu à ce fil de discu.

Et je dois avouer que cela m'arrive rarement quand le livre est de qualité - posez ici Twilight, le Da Vinci Code et Eragon s'il vous plaît, non, mieux, foutez-les à la poubelle - mais là, je n'ai pas du tout accroché. Cela ne m'est arrivé que peu de fois, notamment avec Le Vieil Homme et la Mer d'Hemigway et La Peste, lui aussi de l'ami Camus.

Je reconnais une qualité indéniable au style littéraire et à la construction de l'intrigue, mais vraiment, je ne peux pas. Non seulement je ne rentre pas dedans, mais en plus, je ne peux pas encadrer Meursault, son vide intérieur, sa psychopathie permanente (au sens clinique du terme : le personnage n'éprouve ni empathie, ni émotions) et son crime.

Je devrais peut-être le relire mais il me semble hélas que j'avais déjà tenté l'aventure et qu'elle s'était soldée par un échec : contrairement à Ernya, je ne m'étais pas réconciliée avec ce texte.
Titre: Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: extasy le 05 Juillet 2016 à 01:27:06
Je l'avais lu au lycée, j'avais rien compris. Je l'ai relu il y a un peu plus d'un an je crois, et j'ai adoré. Et là je suis en train d'en relire quelques bouts, et je ne sais plus. Je trouve le style très pur par moments, et c'est peut-être ça qui me perturbe parce que ça contraste quand même vachement avec la personnalité du personnage, non ? Du coup en gros ça me met très mal à l'aise. Je ne peux pas dire que j'aime ou que j'adore dans le sens "c'est beau", mais oui j'aime beaucoup dans le sens "c'est nauséabond". C'est désespérant cette apathie du personnage, ça me renvoie à la mienne (bon, liée à d'autres domaines que la mort mais n'empêche) et ça fait mal de lire ces choses  dites avec des mots si épurés (je me suis arrêté à la fin de la première partie), on dirait que l'être humain est une maison abandonnée. Donc de ce début de troisième lecture je suis sur l'impression que la vie est absurde et méprisable, d'une tristesse et d'un vide dégueulasses. Il y a de la honte et de la colère aussi. En gros je pense que c'est des choses qu'il faut lire mais que ce n'est pas facile et que je ne dois pas espérer en tirer du plaisir. Comme un membre qui commence à lâcher et qu'il va falloir amputer en gros, c'est pas agréable mais il faut passer par là, tu ne vas pas en "gagner" quelque chose, tu ne vas pas apprendre quelque chose qui te servira ou quoi, juste qu'il faudrait le faire et puis voilà.

Bref, c'étaient mes impressions, bien qu'un peu exagérées cela dit, dans le sens où je les ressens pas avec cette intensité mais que c'est ce qui perce derrière le brouillard.
Titre: L'Étranger (Albert Camus)
Posté par: Gwynplaine__ le 25 Juin 2018 à 01:40:23
Camus... Chaque bouquin est un monument.
Pourtant je n'avais jamais lu l'Étranger, honte à moi. C'est aujourd'hui tort réparé, et donc , m'y voici :

L'Étranger.

Résumé sans spoilers

" Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. "

Ainsi Meursault commence son récit. Il veille puis enterre sa mère. Le lendemain, il débute une aventure avec Marie, "une fleur à la peau brune".

Son voisin, Raymond, lui demande d'écrire pour lui une lettre à sa maîtresse arabe, qui l'a trahie, afin de la punir.
Une amitié se crée entre les deux hommes.

Lorsqu'une rixe éclate entre Raymond et le frère de cette ancienne maîtresse, il est au côtés du premier. Pourtant ce n'est pas lors de cette bagarre que va intervenir l'élément perturbateur. Non, lui ne vient qu'après alors que l'Arabe et Meursault se rencontrent par hasard sur la plage, sous un soleil aveuglant. C'est absurde.



L'auteur
Albert Camus

Camus passe son enfance en Algérie. Il fera des études de philosophie, deviendra journalistes. Durant la Guerre il sera maquisard.

Camus est existentialiste, il est le précurseur de l'absurde (euh, je suis pas sûre-sûre en fait). Face à un monde qu'il considère comme absurde, Camus préconise l'engagement. (Ce qui m'a toujours impressionné c'est qu'il mette sa doctrine en pratique, en combattant pour la résistance.)

Prix Nobel de Littérature en 1957, Albert Camus meurt dans un accident de voiture à 46 ans.



Mon avis

L'étranger m'est beaucoup plus difficile à cerner que Caligula ou La Peste, par exemple.

Le ton froid, dénué de sentiments, est perturbant, plus que l'acte de Meursault en fait.

L'auteur ne nous aide pas dans notre jugement des personnages. Doit on condamner Meursault ? Que penser de Raymond ? Et de cette femme, journaliste, presque automate ? La seule personne pour laquelle on ressent un peu d'empathie, c'est Marie. Peut-être parce qu'elle est la seule à avoir quelques sentiments sains.

Les questions qu'on se pose sont nombreuses, tant sur le fond que sur la forme.

Qui est cet étranger ?

Dans quelle mesure Meursault est-il coupable ? Qu'est-ce qui le différencie du procureur qui "demande sa tête" ? Et de quoi est-il coupable ?

Et puis cette question, finalement, que faire alors que l'on va inéluctablement mourir ? Demain ou dans vingt ans, comment affronter la mort ?

C'est peut être ça l'absurde. Face à tant de questions un récit froid et laconique, dénué de sentiment et d'humanisme.


Pour la réflexion qu'il engendre, pour le style unique, pour l'insatisfaction lors de l'excipit, je dis : honte à moi, je ne l'ai lu qu'une seule fois. J'ai adoré, je recommande et ne manquerai pas de m'y remettre.

Et vous, vous en pensez quoi ?


NB : tapez pas trop fort, c'est ma première fiche :)
Titre: Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Aléa le 25 Juin 2018 à 03:40:26
Salut gwynplaine !

Je tape pas fort  :P J'ai fusionné ta chronique avec un fil qui existait déjà sur le livre (tu as un index si tu veux savoir ce qui a déjà été fait :) )
Mais merci de l'avoir fait, c'est cool :)


A plouche !



Modé de garage
Titre: Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Sygma le 10 Juillet 2019 à 11:35:34
Bon j'ai cherché l'article sur mon livre plus que préféré, ma bible  ::) et je me suis permis de tenter de le déterrer des profondeurs de l'oubli ^^

Si je devais résumé pour moi l'Etranger aujourd'hui c'est : la première fois étrange, la deuxième compréhensible, la troisième complètement folle... Et plus j'y retourne et plus c'est le livre qui me retourne.
Moi, j'aime ce personnage de Meursault, je le comprend ; j'aime ses valeurs, je les partage et les trouve juste. Je trouve que ce personnage a juste décidé de vivre sa vie comme il l'entend sans accepter la société, ses codes, son mensonge (un peu comme le propriétaire de l'hôtel dans Fanfan) ... Lui vit et pour lui c'est la manière de vivre des autres qui est absurde. Pour les autres il est fou, bizarre, psychopathe et j'en passe et c'est lui qui est absurde.
Au vu de sa manière de vivre dans cette société, sa fin pouvait presque être programmée, et contrairement à ce qu'on peut penser il n'est pas dénué de sentiments, bien au contraire à mon avis.
Enfin je ne peut que encourager à le lire deux fois : une pour essayer, et l'autre pour comprendre. (commencé à comprendre bien évidemment)
Chacun à bien sûr une opinion différente, surtout sur un livre aussi engagé mais voici donc la mienne   ;D
Titre: Re : Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Meilhac le 10 Juillet 2019 à 20:45:12
yep, mon camus préféré ! je suis assez d'acc avec toi Sygma sur tout ce que tu dis
ouais il a un côté sympa ce meursault, un côté frais, spont', qui ne fait pas semblant, qui ne simule rien
globalement tous les grands démissionnaires de la littérature (bartbleby, oblomov, et qq autres, et même molloy, et gaston lagaffe dans une certaine mesure - même si gaston lagaffe est ultra engagé dans certaines choses (le bricolage, ses inventions, etc.) ont qqch de profond, sincère, émouvant, interpellant.
Lui vit et pour lui c'est la manière de vivre des autres qui est absurde. Pour les autres il est fou, bizarre, psychopathe et j'en passe et c'est lui qui est absurde.
pour les autres, il n'est pas absurde, je pense. il est malsain, mauvais, méchant, autiste, tout ce qu'on veut, mais je ne dirais pas absurde (adjectif qu'on utilise d'ailleurs parfois un peu à tort et à travers dans le langage courant - et auquel camus (et beckett, et d'autres) rendent toute sa puissance et toute sa précision. :)
Titre: Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Marcel Dorcel le 11 Juillet 2019 à 04:45:06
L'étranger est le passage obligé de tout lecteur qui se respecte. C'est un très grand livre, à l'écriture blanche et sans fioritures. Traduit en quarante langues, facile à lire mais moins à comprendre, plus facile d'accès que La chute, il est beaucoup étudié à l'école et à mons sens, à juste raison.
Titre: Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Julien-Gracq le 11 Juillet 2019 à 07:42:20
Il faudra que je me relise du Camus mais de mémoire c'est d'un chiant... Et d'un inintérêt total en matière d'écriture, j'avais essayé de me lire "La peste" il y a quelques mois, j'ai balancé le bouquin au bout de cinquante pages, tout allait trop vite, les personnages apparaissaient, disparaissaient sans prévenir, toute la description était très brouillonne (à dessein je m'en doute). Bref, je me retrouvais pas là-dedans, ni littéraire ni extraordinaire, tout juste fainéant (oui qui suis-je pour dire ça...). A l'inverse, je trouve tout mon bonheur dans un Kafka avec ses tirades interminables.

Pour "L'étranger", je l'avais lu au lycée, j'avais plutôt bien aimé dans mon souvenir, mais un point qui m'intrigue est le pourquoi fait-on toujours de ce roman une sorte de porte d'entrée vers la grande littérature, pour le lecteur débutant?
Titre: Re : Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Meilhac le 11 Juillet 2019 à 11:23:48
Pour "L'étranger", je l'avais lu au lycée, j'avais plutôt bien aimé dans mon souvenir, mais un point qui m'intrigue est le pourquoi fait-on toujours de ce roman une sorte de porte d'entrée vers la grande littérature, pour le lecteur débutant?
? qui fait de ce roman une porte d'entrée vers la grande littérature ?
enfin en tout cas ça se défend :c'est a/facile à lire b/puissant et profond

kafka, ce que tu en retiens c'est des tirades interminables ? c'est marrant moi je mettrais plutôt en avant son style sec et lapidaire - qui le rapproche du camus de l'étranger, d'ailleurs

y a un truc où je suis d'acc avec ce que tu as l'air de penser : l'étranger est très différent du reste de camus.

moi j'adore l'étranger
la peste je trouve ça mille fois moins puissant
c'est rare d'ailleurs je crois, un auteur dont un livre est à ce point nettement meilleur que les autres

en tout cas Juju : moi je suis pour, qui qu'on soit, s'autorise (à condition d'argumenter, ce que tu fais) à dire "victor hugo j'aime pas", "beethoven je trouve ça bof", "orson welles je trouve ça lourd". c'est un droit et peut être même un devoir moral, et c'est plus intéressant que dire "beethoven j'y comprends rien mais puisque tout le monde dit que c'est bien c'est que ça doit être bien"
Titre: Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Rémi le 12 Juillet 2019 à 10:11:06
Citer
Pour "L'étranger", je l'avais lu au lycée, j'avais plutôt bien aimé dans mon souvenir, mais un point qui m'intrigue est le pourquoi fait-on toujours de ce roman une sorte de porte d'entrée vers la grande littérature, pour le lecteur débutant?

Citer
c'est a/facile à lire b/puissant et profond
J'ajouterai :
c/ c'est court
d/ ça demande un travail de lecteur (sans analyse de la part du lecteur, le bouquin n'a pas de raison d'être)

Titre: Re : Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Meilhac le 12 Juillet 2019 à 12:23:36
sans analyse de la part du lecteur, le bouquin n'a pas de raison d'être

oh moi je trouve ça drôle et sensuel, chacun ses manières de lire mais analyser... perso analyser c'est un truc que je fais le moins possible quand je lis, et je suis fan de l'étranger. 8)

(lol ça me donnerait presque envie de lancer un grand débat "faut il chercher à comprendre/analyser les oeuvres littéraires/artistiques" vous avez quatre heures  :mrgreen:)

mais perso ce qui m'excite dans l'étranger, c'est pas le message philosophique sur l'absurdité de la condition humaine, la communication, la solitude, etc., moi ce qui me botte c'est ce ton bizarre et singulier, un peu drôle, intrigant, et ce rythme bizarre
yep beau bouquin décidément :--)
Titre: Re : Re : Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Julien-Gracq le 15 Juillet 2019 à 16:34:30
Pour "L'étranger", je l'avais lu au lycée, j'avais plutôt bien aimé dans mon souvenir, mais un point qui m'intrigue est le pourquoi fait-on toujours de ce roman une sorte de porte d'entrée vers la grande littérature, pour le lecteur débutant?
? qui fait de ce roman une porte d'entrée vers la grande littérature ?
enfin en tout cas ça se défend :c'est a/facile à lire b/puissant et profond

kafka, ce que tu en retiens c'est des tirades interminables ? c'est marrant moi je mettrais plutôt en avant son style sec et lapidaire - qui le rapproche du camus de l'étranger, d'ailleurs

y a un truc où je suis d'acc avec ce que tu as l'air de penser : l'étranger est très différent du reste de camus.

moi j'adore l'étranger
la peste je trouve ça mille fois moins puissant
c'est rare d'ailleurs je crois, un auteur dont un livre est à ce point nettement meilleur que les autres

en tout cas Juju : moi je suis pour, qui qu'on soit, s'autorise (à condition d'argumenter, ce que tu fais) à dire "victor hugo j'aime pas", "beethoven je trouve ça bof", "orson welles je trouve ça lourd". c'est un droit et peut être même un devoir moral, et c'est plus intéressant que dire "beethoven j'y comprends rien mais puisque tout le monde dit que c'est bien c'est que ça doit être bien"

Je l'ai souvent entendu lorsque quelqu'un, sur d'autres forums que celui-ci et même au quotidien, conseillait à un jeune lecteur en quête de classiques de démarrer par l'étranger, pour les raisons que tu as donné notamment.   ^^

Pour Kafka, j'ai surtout en mémoire la "fin" de Le château, dans laquelle un personnage féminin fait un long discours sur une bonne trentaine de pages avec très peu d'interruptions. J'avais trouvé ce passage complétement dingue, cette aisance de l'auteur à rendre un discours interminable, qui se veut de plus évasif (puisque le personnage ne désigne jamais les choses précisément, glisse beaucoup d'énigmes qui n'auront de réponses), sans que le tout soit rébarbatif, même plutôt passionnant.  :)

C'est ce que je me disais aussi, Camus semble avoir tenté des choses bien différentes d'un roman à l'autre et visiblement si L'étranger fait l'objet d'un consensus, c'est moins le cas pour La peste qui du reste est un des rares romans dont j'ai abandonné la lecture. On m'a déjà dit du bien de son théâtre, de la part de quelqu'un qui exécrait ses romans, j'y jetterais un oeil un jour.  ^^

Titre: Re : Re : Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Rémi le 17 Juillet 2019 à 11:14:13
sans analyse de la part du lecteur, le bouquin n'a pas de raison d'être

oh moi je trouve ça drôle et sensuel, chacun ses manières de lire mais analyser... perso analyser c'est un truc que je fais le moins possible quand je lis, et je suis fan de l'étranger. 8)

(lol ça me donnerait presque envie de lancer un grand débat "faut il chercher à comprendre/analyser les oeuvres littéraires/artistiques" vous avez quatre heures  :mrgreen:)
"analyser" est peut-être trop fort comme mot ; ce que je voulais dire, c'est que dès la fameuse première phrase, on est quasi obligé de se poser des questions, que Camus ne nous donnera pas de réponse. Donc un rôle du lecteur fort par rapport à d'autres classiques.
Et le débat serait intéressant ^^ Qu'apporte l'analyse ? vous avez 4 heures ;)
Titre: Re : Re : Re : Re : L'Etranger (Albert Camus)
Posté par: Meilhac le 17 Juillet 2019 à 12:40:05
sans analyse de la part du lecteur, le bouquin n'a pas de raison d'être

oh moi je trouve ça drôle et sensuel, chacun ses manières de lire mais analyser... perso analyser c'est un truc que je fais le moins possible quand je lis, et je suis fan de l'étranger. 8)

(lol ça me donnerait presque envie de lancer un grand débat "faut il chercher à comprendre/analyser les oeuvres littéraires/artistiques" vous avez quatre heures  :mrgreen:)
"analyser" est peut-être trop fort comme mot ; ce que je voulais dire, c'est que dès la fameuse première phrase, on est quasi obligé de se poser des questions

yep c'est des manières de lire, des rapports aux oeuvres. perso je me pose zéro question quand je lis. soit j'ai du plaisir et je continue, soit je n'ai pas de plaisir et je continue un peu quand même, ou je m'arrête.

je suis bien d'acc' avec la fameuse phrase de proust, "chaque jour j'attache moins de prix à l'intelligence"

et la dissert' sur l'analyse, on pourrait même poser la question différemment, non pas "qu'apporte l'analyse?", mais "de quoi l'analyse nous prive t elle? en quoi le fait, lorsqu'on lit, de "chercher à comprendre" fait il obstacle à la sensibilité, aux impressions, à une réception plaisante et féconde de ce qu'on lit ?" (vous avez huit heures :--) :--))

yep pourquoi pas ouvrir un fil là dessus  :)