Le sable le chatouillait un peu, il s’insinuait dans le moindre interstice, mais cela ne le dérangeait pas, ou plus vraiment. Il ne savait plus depuis combien de temps il se trouvait là, sur la plage : peut-être une éternité. Il était perdu dans la contemplation d’un horizon que venaient lécher quelques nuages timides, probablement arrivés là par hasard, poussés par le vent du sud. Autour de lui, les promeneurs s’étaient faits rares car les températures peu clémentes et les intempéries les incitaient à rester bien au chaud chez eux.
Pourtant, un jeune couple, main dans la main, profitait des embruns vivifiants de cette fin d’après-midi. Ils conversaient à bâtons rompus. Il les avait écoutés jusqu’à ce que leurs voix s’éteignissent, couvertes par le roulement colérique du ressac : plusieurs villes étaient sinistrées, des habitants avaient été inondés, une véritable catastrophe pour ces pauvres personnes contraintes d’évacuer, qui voyaient parfois le travail de toute une vie englouti en une nuit.
Il avait constaté que la plage elle-même avait subi les assauts répétés de vagues violentes de vent et d’eau : des débris jonchaient le rivage, vestiges laissés par la tempête. La passerelle en bois qui descendait vers l’étendue de sable avait cédé et pendait, désormais inutile, à un bon mètre au-dessus du sol qu’elle aurait dû rejoindre. La dune s’était affaissée, gorgée d’eau, trop faible pour résister aux flots déchaînés. Il faudrait réparer les dégâts avant le retour des beaux jours, sinon la saison serait mauvaise.
Le couple avait disparu au loin et il n’entendait plus aucune voix, sauf celle du vent qui se plaignait en continu. Il goûtait au calme et à l’air iodé. Lui, l’eau, il l’aimait de façon instinctive. L’océan était son refuge et il guettait le moment où l’onde salée viendrait lécher ses pieds, remonterait un peu plus loin à chaque vague, puis finirait par l’envelopper complètement. Il se gorgerait de ses caresses jusqu’à ce qu’elle se retirât, l’abandonnant, ruisselant, aux derniers rayons de soleil.
Au loin, quelques navires voguaient malgré le mauvais temps pour livrer des cargaisons en temps et en heure. Il se souvenait des marées noires qui avaient dévasté la côte quelques années auparavant. Un jour, il avait recueilli un oiseau mourant, les plumes et les poumons englués de goudron. Ses ailes s’étaient agitées vainement, faiblement, pour tenter un dernier envol. Il n’avait jamais pu. De lui, et de la mort noire qui l’avait emporté, il n’était resté qu’une odeur atroce, une odeur âcre de destruction et de putréfaction. Il avait fallu des mois et des mois pour redonner au sable sa belle apparence dorée. Les courants charriaient parfois encore quelques galets de pétrole, à l’apparence lisse et brillante, à la mine faussement sympathique. Il les avait en horreur.
Une jeune femme s’accroupit non loin de lui, les pieds dans l’eau, de l’eau dans les yeux. Ses épaules se voûtaient sous les rafales de vent, sous un poids qui semblait l’accabler. Les nuages avaient déserté le ciel qui livrait, désormais dénudé, l’intimité de son bleu aux regards indiscrets. Une sonnerie claire retentit. La jeune femme plongea la main vers sa poche, suspendit son geste, soupira, puis décrocha enfin, à contrecœur. Elle échangea quelques mots d’une voix mal assurée, dans laquelle perçait sa détresse. Lorsqu’elle raccrocha, elle laissa sa souffrance s’exprimer au travers de sanglots torturés. Les gens venaient souvent confier leur douleur à l’océan qui cueillait leurs larmes. Peut-être était-il devenu salé de toutes ces larmes versées ? La femme se redressa après de longues minutes, sans lui accorder un regard et s’éloigna d’un pas morne.
La marée montait et il se tendit vers elle, anxieux. Laisserait-elle quelques crabillons jouer près de lui ? Ou charrierait-elle des déchets sales et gluants qui gâcheraient son plaisir ? Seuls les courants avaient la réponse, les courants et les pluies diluviennes qui s’étaient abattues sur la région ces derniers jours. Il se sentait nostalgique, il rêvait d’un monde meilleur dont il avait gardé des souvenirs ataviques.
Les vagues commençaient à peine à l’approcher que son attention fut de nouveau distraite. Un vieil homme longeait le rivage, d’un pas maladroit, presque chancelant. Il ne regardait pas devant lui, ni vers l’horizon qui se couvrait lentement de brume. Non, il fixait ses pieds. Il semblait craindre qu’ils ne s’arrêtent, sans crier gare. Chaque pas était une victoire sur le sol meuble, véritable piège pour la fragilité de son corps. Il s’avança lentement jusqu’à lui et le contempla sans mot dire. Puis, il lui adressa la parole, détachant les syllabes comme si elles aussi risquaient de s’effondrer s’il ne les manipulait pas avec délicatesse.
─ Tu es un bien beau galet, bien poli par la mer. Je pourrais te sculpter et t’offrir à ma petite-fille.
Le vieil homme se pencha et se saisit délicatement de lui, après avoir lutté quelques instants pour le déloger de sa gangue de sable.
Une angoisse insondable s’empara du caillou.
─ Non laissez-moi ! Je ne veux pas quitter ma plage !
Il avait crié de toutes ses forces, mais le vieil homme ne pouvait pas l’entendre. Il le tenait, au creux de ses mains, et l’observait attentivement. Une stupeur fugitive avait fait tressaillir ses sourcils grisonnants. De ses pouces tremblotants, il frotta le sable encore collé dessus.
─ Peut-être pourrais-je faire de toi un petit éléphant, ou bien un bonhomme avec un gros ventre.
Un éléphant ? Un bonhomme ? Allait-il avoir lui aussi des yeux pour pleurer ? Ne pourrait-il plus jamais sentir l’océan glisser sur lui ? Tout son être se débattait, luttait pour ne rester qu’un caillou parmi d’autres, sur une plage parmi d’autres.
─ Qu’est-ce que… ?
Le galet glissa des mains du vieillard.
─ Eh bien ! Tu as l’air d’être bien à ta place ici ! Tu as raison… Je n’aimerais pas qu’on m’arrache à mon monde pour m’emmener ailleurs, sans même me demander mon avis.
Le vieil homme avait-il pu percevoir sa détresse ? C’était impossible… Le caillou éprouva un soulagement immense quand l’homme le ramena à l’endroit exact où il l’avait trouvé. Il prit même soin de l’enfoncer un peu dans le sable avant de repartir avec une allure vacillante qui accroissait encore le sentiment de fragilité qui émanait de lui. Le galet sentit une vague l’entourer, le faire pivoter légèrement, se frotter contre sa peau rugueuse. Il frémit, comme frémissent les cailloux : de l’intérieur. Non, il ne vivait pas dans le meilleur des mondes, mais c’était le sien, et il ne voulait pas le quitter.
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Bonjour, merci pour vos retours !
J'ai fait des corrections et des modifications en suivant certaines de vos remarques. J'ai donc modifié le post initial, et j'ai mis la première version en spoiler pour les curieux.
Bonne lecture :)
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plusieurs villes étaient sinistrées, des habitants avaient été inondés, une véritable catastrophe pour ces pauvres personnes contraintes d’évacuer, qui voyaient parfois le travail de toute une vie englouti en une nuit.
c'est utile pour la suite du texte ? car je trouve que c'est complètement en décalage avec ce qu'il y a à côté...
Une jeune femme s’accroupit non loin de lui, les pieds dans l’eau, de l’eau dans les yeux. Ses épaules se voûtaient sous les rafales de vent, sous un poids qui semblait l’accabler. [...] Une sonnerie claire retentit. La jeune femme plongea la main vers sa poche, suspendit son geste, soupira, puis décrocha enfin, à contrecœur.
au début je voyais la femme els pieds dans l'eau mais en maillot de bain ou équivalent, qui venait de nager à cause de "de l'eau dans les yeux", du coup la suite n'était pas logique
elle laissa sa souffrance s’exprimer au travers de sanglots torturés.
lourd
après avoir lutté quelques instants pour le déloger de sa gangue de sable.
euh les galets ça sort facilement du sable
Sur le fait qu'il veut sculpter le galet : est-ce que ça se fait réellement ? c'est une pierre bien dure, le peindre ok, mais c'est plus difficile à sculpter que du bois...
La fin à partir du moment où on sait que c'est un galet est un peu longuette : c'est un texte à chute, et habituellement la chute termine le texte.
Ca se lit bien mais j'ai pas accroché plus que ça, le texte n'apporte pas grand chose, pour qu'il me amrque davantage il aurait fallu de plus belles images tout le long du texte, là tel que c'est je suis restée relativement extérieure. En fait j'ai l'impression d'un texte correct, mais plutôt dans le genre "exercice de style" que "texte dont j'apprécie vraiment la lecture".
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oui mais pour moi c'est pas réellement de la sculpture ça, plutôt de l'assemblage, c'est pas ce qu'on imagine quand tu dis "sculpter"