ELDORADO
Cours mon fils, cours !
Il y a cette voix qui résonne sans cesse dans ma tête. Elle a juste dit cours, comme elle m’avait dit de marcher une dizaine d’années auparavant. Alors j’ai obéi, et j’ai couru.
Un premier coup de feu avait alors retenti, brisant l’impitoyable quiétude du désert. Par chance, la balle n'avait fait qu'effleurée son corps, mais suffit à perturber sa course. Elle tituba entre les touffes d'herbes sèches et les morceaux de roches calcaires, avant d'inévitablement s'écrouler au sol. Dans sa chute, elle heurta violemment un fragment de roche posé là, sans doute depuis la nuit des temps sur le sol argileux de ce no man’s land. Une pierre ancestrale, qui avait pourtant semblé jaillir de terre dans l’unique but de lui asséner cet ultime croche-patte. L’os du genou céda dans un craquement effroyable, et perça telle une lance macabre sa chair à vif, lui arrachant au passage un cri de douleur qui me fit frémir jusqu'au tréfonds de mes entrailles. Je me retournai pour tenter de lui venir en aide, mais il était déjà trop tard. Elle le savait, je le savais moi aussi, alors elle me fit tout simplement signe de continuer sans elle.
Une lumière de projecteur avait jaillit de la pénombre, et vint soudainement illuminer son visage. Je vis sur son visage se dessiner une expression nouvelle. Une peur naissante dans son regard, qui se changeait peu à peu en une fatale résignation. Elle avait le regard d’une louve prise au piège dans une mâchoire d’acier, qui admire impuissante sa progéniture s’enfoncer dans une forêt sombre et hostile.
Au loin, une voix d'homme se fit entendre, saturé par le son du mégaphone, il hurlait quelque chose dans une langue qui m'était étrangère.
Peu de temps après, un autre coup de feu retentit, mais la balle ne se perdit pas cette fois-ci, et alla frapper de plein fouet son abdomen. Ce ventre qui m’a vu naître, je le vis périr. Ce ventre qui m’a vu naitre, venait d’accoucher d’une ogive d’acier...
Une nuée de chair et de sang rougeâtre gicla dans le bleu sombre la nuit, seulement éclairé par les faibles lueurs de pleine lune. C’était ma chair, mon sang en vérité, qui jaillissait en direction de mon visage pétrifié d’horreur. Je peux encore sentir les chaudes larmes d’hémoglobine se déposer au creux de mes yeux. Regarde maman pensais-je, comme je pleure ton sang. Regarde maman, comme je pleure la folie de tes enfants.
Mon nom est Jésus, mais je ne marche pas sur l’eau, pas plus que je ne fais de miracle, car jamais je ne serait le sauveur.
Le soleil s’est enfin levé sur ce paysage d'apocalypse, et toujours je cours sur un sable brûlant qui me calcine la voûte plantaire et me dessèche les lèvres. Le voilà, mon calvaire...
Ma croix a la forme d’un sac à dos remplit de babioles et de misère. Le mur de mes lamentations lui, n'a pas fier allure, il trône face à moi, et il est couronné d’épines d’acier prêtes à me lacérer la peau. Je suis coupable je le confesse, d’être né du mauvais côté de cette frontière.
Alors je cours inlassablement, avec pour seul espoir celui de pouvoir un jour franchir ce mur et fouler cette terre qui m'est promise. Peut-être alors, renaîtrais-je de nouveaux...
En attendant ce jour je cours, comme nous tous, à la recherche de l’Eldorado.