Voici le lien vers la V2 revue et corrigée :
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6 h 30. Le camion-poubelle émerge du brouillard, tout est normal. Sauf qu'on n'est pas lundi… Réveillé par le vacarme de l’engin, Axtone Latuile, assis sur le trottoir, adossé à la façade d’un immeuble, ouvre un œil vitreux. Il lui faut quelques secondes pour confirmer le jour : hier soir, samedi, il a été voir sa fiancée qui lui a annoncé leur rupture. Ça, plus les affaires qui ne tournent pas, il s’est laissé aller à passer la soirée avec son amie de verre, la bouteille de pastis. À propos, il tend le bras à tâtons et agrippe sa meilleure copine. Vide. Ça vaut mieux pour sa migraine.
Oui, maintenant qu’il émerge, c’est étrange : on est dimanche, or les éboueurs ne travaillent pas le jour du Seigneur, quelle que soit leur confession religieuse.
Il va pour se rendormir quand une seconde bizarrerie se produit : après s’être arrêté à quelques mètres de lui, le chauffeur descend du camion. Il attrape les poubelles sur le trottoir et les verse dans la benne à l’arrière du camion. Curieux, car la corporation opère toujours à trois : un chauffeur, deux éboueurs. Interloqué, Axtone observe l’homme quelques secondes. Le sexagénaire sec et nerveux porte un survêtement, pas vraiment la tenue d’éboueur. Ses longs cheveux blancs sont retenus par un élastique. Son regard passe sur Axtone sans le voir, ombre dans la nuit, poivrot fondu dans le décor urbain. Axtone, lui, enregistre le regard bleu acier du gars. Pas l’air commode, l’étrange éboueur. Et pourquoi jette-t-il un œil au contenu de chaque poubelle avant de la basculer dans la benne ?
Tandis que le camion repart, Axtone se rendort.
Vers huit heures, il fut réveillé par des jurons et des cris :
— Quel est l’enfoiré qui a vidé les poubelles ? C’est pas vrai ! Non ! Elle était encore pleine hier soir.
Le jour et le brouillard s’étaient levés. Un Noir jeune en costume-cravate, crâne rasé et épaules d’haltérophile inspectait une à une quatre poubelles accolées. Il avisa Axtone :
— Eh, toi ! T’as vu quelqu’un vider les poubelles ? Ce serait pas toi, des fois ?
— Et où aurais-je mis leur contenu ? Dans mes poches ?
— Ouais… Et tu te serais barré si… Enfin, t’as vu quelqu’un les vider ?
— Pourquoi ? Vous avez jeté quelque chose par mégarde ?
— T’occupe, coupa le gars d’un ton agressif. Et réponds à ma question.
Il s’approcha d’Axtone, face menaçante, poings serrés. Celui-ci se mit debout d’un bond et empoigna sa bouteille vide. Malgré la quarantaine, sa faculté d’encaissement des effets secondaires de l’alcool valait celle d’un jeune homme.
— Un éboueur est passé au petit matin, dit-il.
— Un dimanche ! Ah, les salauds ! Ils ont récupéré la marchandise. Un seul ? À quoi il ressemblait, ton éboueur ?
— J’ai pas vu son visage, mentit Axtone. Mais je peux le retrouver si vous me payez. Je suis détective privé.
— Toi, détective privé ?! s’esclaffa le Noir. T’es qu’un clodo.
— Les apparences trompent parfois. Une soirée trop arrosée, et vous êtes catalogué clochard. Ça ne vous arrive jamais de vous laisser aller à quelques excès ?
Axtone s’abstint de reconnaître qu’il avait été une fois à la rue pendant plusieurs mois douloureux. Il s’agissait maintenant de paraître compétent et fiable.
— Euh, ouais… répondit le gars, calmé. Après tout, détective ou pas, je m’en fous. Si tu retrouves le fumier, il y a cinq mille pour toi.
C’était une somme considérable qui permettrait au détective de ne pas se retrouver clochard, justement. La marchandise dans la poubelle devait être de la drogue cachée pour échapper à une fouille policière. Qu’ils s’entretuent entre dealers, c’était pas le problème d’Axtone. Il avait les siens. À commencer par la migraine, pourtant le moindre de ses fardeaux.
— D’accord. Vous êtes monsieur ?
— Franck. Tiens, mon numéro de mobile. (Il lui remit un papier.) Et si tu le retrouves, appelle-moi aussi sec. T’approches pas de lui, il est dangereux grave.
Axtone se rendit à son bureau, situé dans un immeuble presque insalubre. Il n’avait pas l’habitude de travailler le dimanche, lui qui était loin d’être un bourreau de travail. Mais le limier devait suivre la piste fraiche. Il avala deux cachets d’aspirine avec un verre – exceptionnellement – d’eau et fit quelques recherches sur internet. Dans la région, il n’existait qu’une seule entreprise qui louait des véhicules destinés à la collecte de déchet. Ses clients étaient les collectivités locales ou des entreprises privées sous-traitantes. Axtone apprit qu’il existait des camions-poubelles de toutes tailles, du 3.5 tonnes au 26 tonnes, avec benne en proportion.
Charlemagne Location était située dans la zone industrielle en périphérie de la ville. Il y alla en vélo, son moyen de locomotion habituel qui l’aidait à chasser les toxines de l’alcool. Le bureau de location en préfabriqué jouxtait un immense parking extérieur ceinturé de hauts murs. Des camions et engins de chantier de toute taille y étaient garés. Le grand portail était ouvert : la société tournait sept jours sur sept, d’après le panneau à l’entrée. Le dimanche, fermeture à 12 h. Axtone laissa son vélo contre le mur du bureau et entra. Un employé d’âge moyen, moustachu et chauve se tenait derrière le comptoir. L’air concentré, il pianotait sur un ordinateur et s’interrompit à regret.
— Bonjour, dit Axtone. Louez-vous des camions de collecte de déchets à des particuliers ?
— Rarement. Il faut le permis poids lourd.
— Avez-vous un camion-poubelle sorti en ce moment ?
L’homme grimaça. Axtone crut qu’il allait se remettre à son PC sans répondre.
— Je réponds à ce genre de question… à la police. Quel est l’objet de votre visite ?
— Cette nuit, un de vos camions-poubelles a embouti ma voiture et s’est sauvé.
— Vraiment ? Je vais inspecter les véhicules qui rentrent. Laissez-moi vos coordonnées.
— Dimanche matin, ça ne peut pas être un professionnel. Il était seul, en plus. Puis-je avoir ses coordonnées ? Je vais m’arranger à l’amiable avec lui.
— Je dois d’abord vérifier qu’il s’agit bien d’un de nos camions.
Axtone n’insista plus. Il alla se poster dans la rue, de manière à surveiller l’entrée du parking. « Les véhicules qui rentrent » avait dit l’employé. Axtone en déduisit que le camion-poubelle n’était pas encore rentré ce matin.
Vers 11 h 45, un camion d’éboueur arriva en trombe : le client ne voulait pas payer un jour de plus. Quelques minutes plus tard, le gars sortit à pied. Axtone le reconnut sans peine aux longs cheveux blancs, à présent déployés en corolle. Sa coiffure avait la beauté de l’originalité : la mode était aux cheveux courts pour les hommes. Celui-là était assurément excentrique. Il se dirigea vers l’arrêt de bus situé un peu plus loin. La rue était déserte, dans ce quartier de bureaux et d’entrepôts presque tous fermés le week-end. L’homme consulta les horaires de bus affichés et s’assit sur le banc. Il sortit un vieux livre jauni de sa poche de survêtement marron et se mit lire. Tant mieux pour Axtone, que l’attention de la cible soit fixée.
Le bus arriva. L’homme monta, Axtone à sa suite. Il n’y avait que deux passagers somnolents, peu stimulés par le paysage urbain de bitume, briques et métal. Pendant qu’Axtone compostait son billet, l’éboueur amateur s’assit et se replongea dans son livre.
En démarrant, le bus passa devant l’entrée de Charlemagne location. Une voiture de sport décapotable s’y engouffra. Le moteur grondait de douleur : il était temps de changer le pot d’échappement. Axtone reconnut son client officieux au volant. Franck avait suivi la même piste d’Axtone, mais pas assez vite : il en serait quitte pour cracher cinq mille euros.
Le détective, debout dans le bus, reporta son attention sur le lecteur. Quelque chose ne collait pas, l’avertit son instinct. D’accord, ce gars était un original. Mais trafiquant de drogue, à voir… Enfreignant la règle de base de la filature, Axtone s’assit dans la même rangée que l’homme, de l’autre côté du couloir. Il jeta un œil à la couverture du roman : « La guerre du feu » de Rosny Aîné. Le livre était tout tâché et tout froissé. Les ongles de son propriétaire étaient propres : cette nuit, il avait utilisé des gants.
— J’aime les romans préhistoriques, dit Axtone
L’autre se tourna vers lui. Son regard dur avait fondu d’un coup.
— Rosny était le meilleur dans ce genre. Ses romans sont… Comment dire ? Épiques et poétiques. Et quelle vision juste de la préhistoire ! Depuis cent ans, on n’a pas beaucoup progressé dans la connaissance de notre passé lointain. Forcément, hein ? Il reste que des éclats de pierre et des bouts d’os.
— Il en a écrit d’autres sur la préhistoire ?
— Bien sûr ! Je vous conseille Le félin géant. Celui-là, je l’ai déjà lu, mais quel plaisir !
— Il n’est pas en bon état, remarqua Axtone.
— Je l’ai trouvé dans une poubelle. Les gens jettent tant de belles choses. Quelle pitié…
— Vous fouillez les poubelles ?
— Pas par nécessité. Je ne supporte pas le gâchis. C’est plus fort que moi, j’essaie de sauver de la destruction le plus possible d’objets. Ça doit vous paraître ridicule.
— Pas du tout. Moi aussi, le gaspillage consumériste de notre société me révolte. Vous venez de faire les poubelles de la zone industrielle ?
— Non, je me suis fait un petit plaisir. Je suis camionneur à la retraite. Conduire une grosse machine me manque. Alors j’ai loué un camion-benne pour une journée. Cette nuit, j’ai ramassé des poubelles et je les ai déposées chez moi. Reste plus qu’à trier. Je revends ensuite dans les brocantes pour payer une partie de la location.
Il n’avait pas encore découvert la marchandise de Franck, que le malfrat avait dû stocker temporairement dans la poubelle pour se prémunir de la curiosité policière.
— Moi aussi, j’ai déjà fait les poubelles, confia Axtone.
— Vraiment ? Je m’appelle Hugues.
Ils se serrèrent la main. Hugues jubilait : pour une fois qu’il n’était pas jugé déviant, avec sa passion des poubelles.
— Axtone. C’était pas dans la même philosophie, je cherchais à manger.
— Oh ! Écoutez, j’ai plein d’objets en excellent état dont je ne sais que faire. Vous me rendriez service en m’en débarrassant.
— C’est gentil, mais ma situation s’est améliorée.
Hugues insista, Axtone résista un moment puis accepta. Voilà, la filature s’était transformée en infiltration.
Ils descendirent du bus comme deux vieux amis. Hugues devisait gaiement, ravi de sortir de son isolement :
— Certains aiment sauver des vies. Moi, je sauve la planète en remettant en circulation des objets encore utiles. Les gens n’aiment pas qu’on mène une autre vie qu’eux, comme dit le chanteur anar.
Hugues habitait une maison de ville entourée d’un minuscule jardin encombré d’un bric-à-brac recouvert d’une bâche pour les intempéries. Il ouvrit le petit portail et s’apprêtait à entrer dans le pavillon en briques rouges d’un étage. Ce n’est qu’à cet instant qu’Axtone s’aperçut qu’il portait des souliers – incongrus avec le survêtement. En tant de détective, il était censé être observateur. L’alcool diminuait-il son acuité visuelle ? L’âge ?
— Et si je vous aidais à trier vos récentes acquisitions ? proposa Axtone.
L’autre s’urina dessus de contentement, au sens figuré.
— Excellente idée ! Elles sont derrière la maison.
Ils se faufilèrent dans la décharge privée. Un tas de sacs-poubelle les attendait, à côté de grandes poubelles vides.
— Mets ces gants, dit Hugues. On se tutoie, mon pote, hein ? Alors on déchire chaque sac au-dessus d’une poubelle et on récupère ce qui vaut le coup.
Axtone Latuile se demandait ce qui valait le coup pour Hugues. Et ce qui valait le coup en général. Boire un coup ? Plus tard. Cette nuit, il avait dépassé son quota. Il déchiqueta un sac et farfouilla à la recherche d’une substance illicite.
La vue d’Axtone fatiguait peut-être, mais son ouïe reconnut la voiture en approche rapide grâce au pot d’échappement hors d’usage. Franck le talonnait décidément ! Avec une personne non déviante, pour reprendre l’expression d’Hugues, le dialogue aurait pu tout arranger. Compte tenu du profil de Franck, Axtone opta pour la prudence.
— Faut que j’aille au petit coin, dit-il.
— La porte de derrière n’est pas verrouillée, mon pote. Fais pas gaffe au foutoir. Deuxième à droite.
Axtone retira ses gants, entra dans le pavillon, laissa la porte entrebâillée et tendit l’oreille. Il sortit de sa poche son lance-pierre, une arme qu’il affectionnait depuis l’enfance. Son père lui avait fabriqué son premier lance-pierre pour ses six ans. Au bureau, en attendant les clients, il s’entrainait inlassablement à dégommer des canettes. Il encocha une bille d’acier.
— Alors, le vieux, comme ça on fait les poubelles ?
— Mais… Mais, jeune homme, baissez ce pistolet. Je…
D’où il se tenait, Axtone ne pouvait pas voir Franck en retrait.
— C’est la bande à Boris qui t’a chargé de ce taf, pas vrai ? Où sont les bijoux ?
— Je comprends rien. Quels bijoux ? Il y a erreur. Je n’ai pas d’argent.
— Ouais chevelu, t’as fait une grosse erreur, ricana Franck. J’ai pas de temps à perdre si Boris et ses ruskovs débarquent. T’as trois secondes pour me rendre la marchandise. Une… Deux…
— Pitié monsieur ! Je comprends rien… Vous faites erreur…
Le mobile de Franck sonna. Avec un juron, il fouilla dans sa poche. C’était Axtone qui venait de l’appeler. Le détective bondit de sa cachette et décocha une bille d’acier dans la tempe du malfrat. Celui-ci accusa le coup, lâchant ses objets, sonné. Le détective lui donna un coup d’épaule et ramassa prestement le pistolet.
— Appelons la police ! glapit Hugues, choqué.
— D’abord les poubelles, décréta Axtone.
— Mais…
— T’inquiète, je le tiens en respect. Cherche les bijoux.
Hugues les trouva dans une sacoche. Il y en avait pour une fortune. C’était le casse de la décennie, pour lequel la police traquait Franck après avoir arrêté ses complices. Le bijoutier, un des hommes les plus riches de la région, offrait une bonne récompense. Axtone l’empocha.
Franck avait trouvé l’adresse d’Hugues en interrogeant l’employé de Charlemagne Location. Ses arguments avaient été plus percutants que ceux d’Axtone.
L’affaire fit à Axtone une bonne publicité dans les médias et lui apporta des clients. Son moral était si bon qu’il ne toucha pas à l’alcool pendant neuf jours.