La jeune femme à la fenêtre
En sortant du travail, je m’arrangeais toujours pour traverser le carrefour St Etienne à la même heure. Juste pour, l’espace d’un instant, voir cette femme. Cette jeune femme qui, depuis quelque temps, apparaissait à la fenêtre de l’immeuble 114. Je ne savais rien d’elle, ni son nom, ni son âge, ni d’où elle venait. Mais elle était là, à chaque fois, penchée sur la barrière de protection de cette grande fenêtre, et elle fumait. Toujours de la même façon, les coudes posés sur le métal froid. Dans la pénombre de l’hiver, je ne voyais même pas son visage, juste la silhouette de ses cheveux ondulés, que faisait souvent danser le vent. Elle devait porter quelque chose comme une robe de chambre, car c’était ample et long, mais impossible d’en juger la couleur. Toujours, quand je passais, la jeune femme était là, fumant, le regard sans doute perdu dans le carrefour de St Etienne. Mais ce qui était vraiment étrange, ce qui me donnait vraiment cette envie de la voir à chaque fois, ce n’était pas le mystère qui tournait autour de sa présence, ni sa possible beauté ; c’était tout simplement que, sans que je ne puisse me l’expliquer, j’avais été persuadé, dès les premiers instants, que cette jeune femme attendait quelque chose.
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Je ne me souviens plus exactement de la première fois où je l’ai remarquée. La jeune femme du carrefour St Etienne. Je crois qu’un soir, j’ai tout simplement levé la tête vers l’immeuble 114, et qu’elle était là. Elle m’a semblé grande, calme, mais impossible de juger son âge. Peut-être est-elle même plus jeune que moi. Je me souviens que je me suis immédiatement demandée si elle venait d’emménager, et si oui, avec qui ? Moi-même, je vis dans le quartier depuis une année, fraichement mariée à ma moitié. Et comme je ne l’ai jamais vue, je me suis surprise à imaginer une histoire romantique, d’une jeune femme venue rejoindre son premier amour, après une longue et douloureuse absence. Ma fois je suis comme ça, l’esprit toujours rêveur. Et puis, il faut dire que je cherche désespérément la chance de me faire une nouvelle amie. Oui, parce qu’autour du carrefour St Etienne, les jeunes se font rares. Ainsi donc, depuis que j’ai vu cette femme pour la première fois, je me suis arrangée pour passer tous les jours, à la même heure, sous sa fenêtre, juste pour voir si elle était là. Et elle y est. A chaque fois. Fumant sa cigarette, le visage obscurcit par les longues nuits d’hiver, elle semble attendre quelque chose. Peut-être que son amour la rejoigne enfin à la fenêtre ?
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Les jours sont de plus en plus courts. Je suis fatiguée. Moi qui déteste la nuit, me voilà obligée de la traverser à chaque fois. Aller, encore six mois Martha, me dit toujours Henri, six mois et tu seras à la retraite. Ouais mais moi, mon corps à vieilli avant l’âge. Ne devrait-on pas tenir compte de ce genre de choses ? Que le corps a un âge non relatif à l’esprit ? Quand je prends le bus, même le plus insolent des jeunes me laisse sa place. Si c’est pas dire que je suis vieille ! A chaque nouvelle sonnerie de réveil, mon dos se tasse un peu plus. Mais quel diable ce Dieu, d’avoir créé l’arthrose ! Et l’homme le travail ! Heureusement, j’ai le bus pas loin, juste après le carrefour St Etienne. Mais qu’est-ce que je le hais ce carrefour ! Il y fait toujours nuit quand je le traverse – le matin à sept heures et le soir à six heures. Il n’y a rien que des voitures qui s’y entassent, qui klaxonnent parce que Dupont n’a pas mis son clignotant. Et les pauvres personnes qui doivent marcher au milieu, et qui essaient pourtant, à chaque fois, de bien traverser sur les passage-piétons, en zigzagant entre les voitures. Moi j’hésite pas à donner un coup de sac sur le capos de Dupont, parce que merde à la fin, je suis vieille ! Mais le soir je suis plus tranquille, je sais que je vais rentrer et retrouver Henri. Henri ce salaud qui s’est fait assez de fric pour avoir une retraite anticipée, sans être obligé de bouffer du riz tous les soirs. Mais bon, c’est mon vieux. L’affection ne meure pas avec le corps apparemment. Cela dit, y a pas que lui le soir, qui éveille mon esprit ankylosé. Non. Y a aussi la fenêtre de l’immeuble 114. Je sais pas ce qui s’y passe, mais à chaque fois que je suis devant et que je trouve la force de lever les yeux, je vois une jeune femme. Je crois bien que c’est toujours la même. Et elle doit pas beaucoup travailler pour être en robe de chambre à c’t’heure-là ! Mais bon, au diable les critiques, qu’elle fasse ce qu’elle veut ! Cette jeune femme, je n’arrive pas à voir son visage, j’essaie pourtant, mais c’est encore cette satanée nuit. Tout ce que je sais c’est qu’elle fume, avec la main gauche qui plus est. Je l’envie cette jeunette, moi Henri ça fait longtemps qu’il m’a dit c’est la clope ou moi Martha. Donc bon j’ai choisi Henri. Mais cette jeune femme, on dirait qu’il n’y a personne pour lui demander d’arrêter, derrière elle. Mais bon sang, qu’est-ce qu’elle attend comme ça, à la portée du froid ?
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J’avais cherché longtemps à la voir. Penchée à ma fenêtre, j’avais parfois presque l’impression de sentir son odeur. Et même quand il pleuvait, j’attendais patiemment qu’elle arrive. On ne sait jamais, je me disais. Pourtant l’hiver suivait son cours, dépassé déjà de moitié, et encore, elle se faisait attendre. M’étais-je fait avoir ? M’étais-je trompée de pays, trompée de ville ? J’en avais tellement vues moi, des images de son arrivée sur le carrefour St Etienne. Le trafic arrêté, les enfants heureux… Pourquoi ce jour n’était-il pas encore venu ? Une fois de plus, je fermai la fenêtre en soupirant, il fallait lui annoncer la mauvaise nouvelle. Avançant dans les couloirs, en faisant le moins de bruit possible, j’arrivai, silencieuse, à sa porte. « Matty ? je murmurai, hésitante, tu dors ? ». Un mouvement sous les couvertures, un souffle court. « Elle est là ? » « Non Matty, pas encore, mais elle viendra, je te l’ai promis ». Oui je le lui avais promis. C’était son dernier souhait à Matty. Avant de mourir.
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Le douze février, après un hiver étrangement doux, il se mit enfin à neiger sur le carrefour St Etienne. C’était un dimanche, à dix-huit heure. Et presque personne ne se trouvait sur le carrefour. Juste une vieille femme qui promenait son chien, une jeune fille qui sortait les poubelles et un homme qui venait de parquer sa voiture, de l’autre côté. Cependant, tous semblèrent lever les yeux au ciel en même temps, juste au moment où les premiers flocons se firent sentir. Mais regardaient-ils vraiment le ciel ? La fenêtre de l’immeuble 114 s’était éclairée. La jeune femme arriva et se pencha à la fenêtre. Ses yeux s’ouvrirent grands, elle laissa tomber sa cigarette à peine allumée. « Excusez-moi madame ! s’écria-t-elle alors, à l’adresse de la vieille femme qui s’était arrêtée juste sous sa fenêtre, excusez-moi, est-ce que c’est ça la neige ?! » Il y avait des tremblements dans sa voix. Et elle résonnait dans le silence si rare du carrefour St Etienne. Mais la vieille femme ne répondait pas, elle ne bougeait même plus du tout. L’avait-elle seulement entendue ? Ce fut la jeune fille de l’autre côté de la route, qui soudain se mis à courir jusqu’à la fenêtre. « Oui c’est la neige ! s’exclama-t-elle, avec encore de l’étonnement dans la voix, vous ne l’avez jamais vue ? ». Un soupire, un éclat de rire. Un merci. Et la jeune femme disparut de la fenêtre, laissant derrière elle deux femmes incrédules, ainsi qu’un homme, qui les avait déjà rejointes depuis sa voiture. « Vous la connaissez ? demanda-t-il ». « Je la vois tous les jours, répondit la jeune fille ». « Je crois que ce qu’elle attendait est enfin arrivé, ajouta la vieille ». « Elle attendait la neige, alors ? dit l’homme très étonné ».
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Il sourit, il ouvre à peine les yeux, il soupire. Merci, merci tellement de fois. Regarde-la tomber pour moi, moi je ne peux pas. Je vais enfin me reposer. Va, fais comme les enfants, cours dans la neige et sois heureuse. Moi je n’ai plus besoin d’y aller. Je l’ai vue dans tes yeux. Et il n’y a pas de meilleur départ pour moi. Tu as tenu ta promesse. A présent, le carrefour St Etienne en réserve pour toi. Tu n’auras plus jamais à rester seule.
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La nuit du douze février fut la dernière où l’on vit la jeune femme à la fenêtre. Car à présent, elle descendait traverser le carrefour avec nous.