« La suprême beauté d’une civilisation, c’est une attentive inculture du moi. »
A.M.
En quittant l’hôpital, j’ai d’abord été surpris par l’étonnante similitude entre le monde d’autrefois et celui qui s’offrait à moi. Les voitures garées dans le parking étaient d’une laideur familière, le murmure des moteurs dominait toujours la grande symphonie urbaine. Sur le plan de l'architecture, le verre n’avait pas triomphé sur la béton, et les bâtiments ne s’élevaient pas avec l’orgueil auquel on aurait pu s’attendre.
Dans la rue, les passants n’avaient rien de remarquable, je trouvai même leur apparence un peu terne, comme si j’avais échoué dans un vieux film de Claude Sautet. Malgré tout, ces descendants avaient des mines sympathiques et le sourire facile. Sans la moindre pudeur, ils se saluaient même à hautes voix d’un trottoir à l’autre.
Alors que j’atteignais le centre ville, je commençai cependant à sentir qu’il y avait quelque chose de très nouveau sous le soleil, sans parvenir à mettre le doigt dessus.
C’est en entrant dans une libraire de l’artère principale que j'eus le premier choc. En parcourant le rayon littérature à la recherche de noms familiers, je fus surpris par l’absence de tout patronyme sur les couvertures. Ils avaient bien un ouvrage intitulé Crime et Châtiment dans la section littérature russe, mais il n’était nulle part précisé que Fiodor Dostoïevski en était l’auteur. Les Misérables n’étaient plus l’œuvre de Victor Hugo : ce n’était plus que Les Misérables tout court. En y regardant de plus près, je découvris avec stupéfaction que les maisons d’éditions elles-mêmes n’étaient plus mentionnées. Un titre, une œuvre, rien de plus.
En ressortant dans la rue, je compris que j’étais entré dans une ère d’anonymat universel. Les boutiques ne portaient plus de noms et ne s’annonçaient plus par le moindre logo. A l’intérieur, il n’était plus question de marques : les pantalons étaient des pantalons, les chemises des chemises.
Le phénomène s’étendait jusqu’aux plaques des rues, d’où avaient disparues tous les patronymes des résistants obscurs, des écrivains trop lus, des pédagogues irréprochables. La rue Descartes s’appelait à présent « rue de la Basilique », la place Jules Ferry « la Très Grande Place Moderne. » etc.
J’allai me désaltérer à la terrasse d’un café dans le centre historique, non loin de l’université. La célèbre place Malraux, rebaptisée « Place du Vieux Centre », n’avait pas pris une ride : son ancienneté pittoresque avait été préservée des fantaisies du progrès. Les maisons à colombages étaient toujours là, bancales, plongeantes, serrées les unes contre les autres dans une apaisante proximitié. Seules les devantures des cafés avaient changé, n’indiquant plus que la fonction de l'établissement : « Le Bar », « Le Café », « Le Salon de Thé ».
Quand je fis signe au garçon, celui-ci s’approcha de moi et me salua d’un « Bonne journée, quel moral ? ». Peu inspiré, je lui commandai un Coca. Il parut réfléchir un instant puis, se rappelant sans doute un vieux mot oublié, me demanda si je voulais parler d’un « brun pétilleux ». J’acquiesçai avec un petit gloussement, plutôt content de comprendre sans mal les minuscules nouveautés du langage.
Je sirotai bientôt mon brun pétilleux, un liquide sombre et fade qui semblait un descendant efféminé du Coca, tout en étudiant discrètement la population locale. Le soleil printanier avait attiré une foule compacte aux tables des cafés, et une atmosphère de décontraction régnait sur toute la place. A une table voisine, des étudiants armés de classeurs et de liseuses révisaient dans la bonne humeur. Sans doute se préparaient-ils pour un examen de philosophie.
Tandis que je prêtais une oreille distraite à leur conversation, une petite camionnette de couleur vert pomme apparut à l’un des angles de la place et se fraya un chemin à travers la foule avant de se garer devant la porte d’entrée d’une vieille bâtisse médiéval. Sur le flanc de la camionnette était inscrit en grosses lettres blanches : PEGO.
— Tiens, voilà la PEGO, constatèrent des voix dans la foule, comme on aurait dit : « Tiens, il commence à pleuvoir ».
Deux hommes sortirent nonchalamment du véhicule par une porte latérale. Ils portaient des combinaisons et des casquettes en toile du même vert que la camionnette. L’un deux transportait une sorte de tablette numérique vissée à un trépied. Après avoir sonné à l’entrée, ils s’engagèrent dans la bâtisse.
Je demandai alors à mes voisins en pleine révisions s’ils pouvaient expliquer à un homme du passé ce qu’était la PEGO.
—C’est la Police de l’Ego, dit l’un d’entre eux. Elle a été créer pour vérifier que les gens ne se construisent pas une image fantasmatique d’eux-mêmes. En cas de soupçons sur un pauvre type isolé, les "Pegs" se rendent chez lui et le scannent pour avoir accès à son discours interne.
—Qu’appelez-vous le discours interne ?
— Le discours interne la pensée subconsciente d’un sujet. La pensée étant réductible à une parole, la seule manière qu’on ait trouvé de lire la pensée d’autrui a été de retranscrire cette parole sur écran. Grâce à son appareil, la PEGO peut détecter tous les discours que le sujet formule inconsciemment à son propre sujet. Il s'agit de détecter toutes les pensées qui naissent dans la solitude, quand le sujet cesse de se confronter à la réalité et au jugement des autres.
—Mais que peut faire la PEGO contre ça ?
—Il y a bien sûr des amendes, qui sont un peu plus salées pour les récidivistes. Mais parallèlement à ça, la PEGO propose au Narc un ensemble de…
—Il veut dire « Narcissique », précisa une étudiante.
—La PEGO propose au Narc un ensemble d’activités de groupes auxquelles il pourrait s’inscrire. On fait tous plus ou moins partie de clubs, c’est presque une loi je dirais.
Je rectifiais mon premier jugement : Je n'étais pas entré dans l'ère de l'anonymat, mais dans celle de l'humilité forcé et du lien obligatoire.
Fallait-il s'en réjouir ?