Il était 20h30, et dans la rue, plus un bruit. Les derniers survivants du froid s’étaient vite rangés dans leur cocon de briques et de charpente, et je ne voyais plus que l’ombre des flocons contre ma fenêtre. Sur les routes, les traces de pneus étaient gelées et sur les trottoirs, les piétons ne semblaient jamais avoir existé. Prise d’un frisson, je détournai le regard et me blottis plus profondément dans les bras d'Alexandre, déjà endormi. Nous avions eu une longue nuit et une longue journée. Et puis il y avait ce froid, qui ne semblait jamais vouloir nous quitter, si ce n’est dans le sommeil. Une petite boule habitait mon ventre ; c’était la peur. Comment Alexandre pouvait-il dormir dans ces conditions ? Il devait être très fatigué, las peut-être. J’observai son visage rendu sérieux par ses rêves. Mais de quoi rêvait-il au juste ? Quelles étaient ces histoires qui se cachaient mystérieusement derrière ses paupières, et que lui-même n’arrivait pas à définir, une fois tiré de son royal repos ? Voilà quelque chose que j’aurais voulu savoir avant de mourir.
C’est étrange ces pensées qui te viennent, la nuit tombée, quand rien n’est plus sûr, sauf ta respiration régulière dans le silence infini. Parfois tu te vois enfant, lorsque ta vie était longue devant-toi et les jeux amusants. Parfois tu te vois te mariant, ou divorçant. Moi, cette nuit-là, je me suis vue amoureuse, encore et encore, dans les yeux fermés d'Alexandre.
Il était 22h30 quand je me décidai à le réveiller. « Alexandre… Alexandre ! » Il ne bougeait pas. Je fus soudain prise par cette peur insensée d’une mort silencieuse. « Réveille-toi mon amour, réveille-toi ! ». Alors enfin, comme revenant de l’autre bout du monde, il ouvrit les yeux. Immédiatement, il me sourit. « Tu ne t’es pas endormie ? » me demanda-t-il, en frottant son visage, pour en effacer la fatigue. « Comment pourrais-je ? » « Pourtant, ça fait presque quarante-huit heures que tu ne dors pas ». « Notre vie s’arrête peut-être ici… je préfère la vivre jusqu'au dernier instant, tu le sais bien ». Alexandre se redressa et me serra contre lui, en laissant échapper un petit rire. « Au fond, c’est ton esprit poétique qui te pousse à y voir une possibilité de vérité » dit-il « pas vrai ? ». « Tu te moqueras de moi demain d’accord ? ».
C’est étrange quand quelque chose d’inimaginable se dessine à peine à l’horizon, quand rien n’est moins sûr que son existence. Et pourtant, cette nuit-là, telle la plus superstitieuse des femmes, j’ai eu le cœur qui s'est mis à trembler plus fort.
« Tu m’as promis de me faire l’amour jusqu'au dernier instant » dis-je en fourrant mon visage dans le cou d'Alexandre, « il faut donc que tu le fasses, juste au cas-où ». « Alors laisse-moi t’aimer jusqu'à l’aube ! » dit-il en m’écartant de son cou pour m’embrasser. Dans son baiser, je sentis tout l’amour qu’il me portait, toute la compréhension qu’il éprouvait pour mes peurs maladives, et surtout, oh, surtout ! Le besoin qu’il avait de me faire entrer dans son cœur. Lentement, il laissa descendre ses deux mains au niveau de ma taille, pour enlever ma ceinture et pour faire glisser ma jupe le long de mes jambes. Cette fois, je ne pouvais pas protester, il fallait qu’il me déshabille, il fallait qu’il me pénètre, il fallait que de tout son corps il m’aime, encore, toujours, à jamais ! « Tu sais » soufflai-je dans son oreille « si on meurt vraiment demain, il faut que ça arrive pendant qu’on fait l’amour… Alors, ce sera comme si on le faisait pour l’éternité… » « Je sais, ma chérie, je sais bien ». Lorsqu'Alexandre m’eut libérée de tous mes vêtements, je sentis mon corps devenir chaud comme le sable à midi. Je respirais le désir, je n’avais d’atomes que pour lui. « Prends-moi fort mon amour ! »
Et elle commence cette étreinte de feu, comme un adieu infini au milieu des larmes, comme un baiser passionné, revenant d’entre les morts. Mes mains se serrent sur ses épaules, mes ongles s’enfoncent dans sa peau. Et ma bouche s’ouvre, d’abord timidement, puis complètement, pour le crier, encore, toujours, à jamais ! cet amour immense que retiennent mes entrailles. Et un nom pour le dire « Alexandre ! ». Je t’aime, enfant de vent et de soleil, je t’aime toi qui as ouvert une brèche dans mon cœur, toi qui a réparé mon esprit figé. Mais sais-tu au moins à quel point je t’aime ? Entends-tu le cri dans mes yeux ? Ce cri qui dure en silence…
Alexandre me pénétrait. Inlassablement, il se glissait entre mes jambes pour pousser plus loin mon plaisir, pour contracter le sien. Et quand il ne tenait plus, il se retirait, m’embrassait, me serrait. Et de son regard il caressait l’ensemble de mon corps, et de ses mains il tenait mon cœur. Je t’aime encore, toujours, à jamais ! Et baise-moi franchement, tu sais que c’est bon quand ça devient extrême ! Alors, il me retournait, m’attrapait par les cheveux, et s’engouffrait dans mon émoi avec de plus en plus d’ardeur. « Je t’aime ma belle, je t’aime ! » Dans mes oreilles se mélangeaient mes cris à ses murmurent, dans mon cœur, son corps au miens. Je sentais son instrument d’amour se glisser toujours plus loin dans mon intimité, il était là, comme s’il l’avait toujours été. « Oh, non ! Je l’aime trop ! ». Je me retirais, je l’attrapais, je l’embrassais, indéfiniment. Ou pour la dernière fois? Son corps me disait vas-y ! prends-moi tout entier, nourris-toi de moi comme tu aimes tant le faire ! J’en ai à revendre de l’amour pour toi ! Je t’aime, il t’aime, tu l’aimes, tu m’aimes. Jusqu'à ce qu'on tombe de fatigue...
Fait-il jour ? Fait-il nuit ? Est-ce la vie, est-ce la mort ?
Avec les dernières forces qui habitaient mon corps, je me redressai et vis devant-moi la fenêtre. Contre elle, se reflétait encore l’ombre des flocons et au loin, la rue était vide. Douze heure avait sonné depuis longtemps et Alexandre dormait toujours, nu contre moi. Un soupir, un baiser, un rire... et qu’on les attrape enfin, ses rêves !