Il était une fois un petit louveteau, le plus mignon qu'on eût pu voir ; sa mère louve en était folle, et sa mère-grand louve plus folle encore. Il était né avec un pelage gris, ce qui est généralement la couleur du pelage des loups, et ce gris lui seyait si bien, que partout on l'appelait le Petit louveteau gris. Un jour sa mère la louve ayant fait des galettes, lui dit :
- Va voir comme se porte ta Grand’louve (c’est ainsi qu’on appelait sa mère-grand louve), car on m'a dit qu'elle était malade, porte-lui une galette et ce petit pot de beurre.
Le petit loup gris partit aussitôt pour aller chez sa Grand’louve, qui demeurait dans une autre forêt. En passant dans une clairière, il rencontra une fillette qui gardait trois poules. La fillette, qui était maigrelette, sentit l’eau lui venir à la bouche à la vue du petit pot de beurre et de la galette ; elle rêvait, par-dessus le marché, d’un manchon en peau de louveteau gris. Car elle avait faim et le froid de l’hiver mordait cruellement ses bras nus. Mais elle n'osa pas, à cause des deux renards faméliques qui rodaient aux alentours. Même en faisant très vite pour s’emparer du pot de beurre et de la galette, sans même parler d'estourbir et de dépiauter le petit loup gris pour faire son manchon, les rouquins risquaient d'en profiter pour croquer ses trois poules. Et on l’avait maintes fois averti : si un jour elle revenait à la ferme sans les poules, c’est elle qui finirait dans la marmite. Si le fermier n’était pas allé jusqu’à songer à l’obliger à pondre trois douzaines d’œufs par semaine à la place des poules défuntes –encore heureux- c'était plus par manque d’imagination que par mansuétude. Et si par miracle les renards ne croquaient pas ces idiotes, il faudrait qu’elle leur sacrifie la galette (et pas que des miettes), sinon, elles la dénonceraient immanquablement au laitier et au meunier. Ces deux là détenaient le monopole du beurre et de la farine dans le canton. Comme le louveteau passait près d’elle, la fillette chassa ces sombres pensées et lui demanda où il allait.
Le louveteau, qui ne savait pas qu’il est dangereux de s’arrêter pour parler à une fillette, même maigre, lui dit :
- Je vais voir ma grand’louve, et lui porter une galette avec un petit pot de beurre que ma mère-louve lui envoie.
- Demeure-t-elle bien loin ? reprit la fillette.
- Oh ! Oui, dit le Petit loup gris, c’est par-delà le bosquet que vous voyez tout là-bas, là-bas, à la dernière clairière de la forêt.
- Eh bien, dit la fillette, je veux aller la voir aussi ; je m’y en vais par ce chemin ici, et toi par ce chemin-là, et nous verrons qui plus tôt y sera.
Certains trouveront que la décision de la fillette était bien soudaine, et en complète contradiction avec les prudents conseils et les sages recommandations que le fermier lui avait donné. C’est très vrai. Qui plus est, sa décision contredisait aussi ses propres réflexions, sombres, mais avisées. Mais quelle fillette, maigre ou pas, ne prend jamais de décision irréfléchie ? Et donc, laissant les renards veiller sur les poules, la fillette se mit à courir de toute sa force par le chemin qui était le plus court, et le petit louveteau s’en alla par le chemin le plus long, s’amusant à croquer des vesces de loup, à courir après des papillons et à faire des bouquets des petites fleurs qu’il rencontrait. Il faut ajouter qu’il n’était pas plus pressé que ça d’arriver, parce que, sous prétexte de lui donner une bonne éducation, Mère louve l’envoyait toujours en commissions, porter des remèdes aux vieux loups gâteux de la forêt, et qu’il trouvait qu’il n’avait pas beaucoup de temps pour s’ennuyer tout seul. La fillette maigrelette ne fut pas longtemps à arriver à la tanière de la Grand’louve ; elle fit mine de toquer à la porte (elle savait bien que les tanières de loup n’ont pas de porte d’aucune sorte : ça n’est pas la peine, il faudrait être un peu nigaud pour essayer de se glisser dans la tanière d’un loup sans y être invité) et dit :
- Toc, toc.
La Grand’louve n’était pas là. La fillette en fut quitte pour faire les questions et les réponses :
- Qui est là ? (en prenant une grosse voix de Grand’louve)
- C’est votre louveteau, le Petit loup gris (cette fois, la fillette contrefit sa voix pour imiter le petit loup gris) qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre que ma Mère louve vous envoie.
- je suis dans mon lit, mais tire la chevillette, la bobinette cherra. (Là, avec une grosse voix de Grand’louve).
C’était par jeu, car la tanière de la Grand’louve n’avait ni chevillette, ni bobinette, puisqu’elle n’avait pas de porte (comme il a été dit plus tôt), ni lit, ni d’ailleurs aucun meuble. Mais la fillette trouva que cela sonnait bien. Elle fit donc semblant de tirer la chevillette et attendit que la chute imaginaire de la bobinette rêvée, puis que la porte fantôme fasse semblant de s’ouvrir.
Alors la fillette se glissa dans la tanière. Un instant, elle regretta que la bête soit absente : avec un peu de chance, elle en aurait fait une capeline ; et il y avait plus de trois jours qu’elle avait froid et rêvait d’une bonne fourrure bien chaude. Puis elle se dit qu’elle aurait aussi bien, et plus probablement, servi de maigre repas à la vieille louve. Et cela lui donna à réfléchir.
La maigre fillette fit semblant de fermer la porte et s’alla coucher sur un tas de feuilles sèches, dans le fond de la tanière, où elle aurait bien vu le lit de la Grand’louve si la Grand’louve avait eu un lit. Là, tout en rêvant au goût de la galette et à l’onctueux du beurre que le louveteau n’allait pas tarder à apporter, elle commença à se remémorer les différentes étapes qui devaient faire du loup naïf un chaud manchon de fourrure. Au programme : assommage, égorgeage (la fillette eut un haut-le-cœur), écorchage, dépiautage (beurk !), lavage de la peau du bestiau (il faudrait aller jusqu’à la rivière), écharnage, grattage, tannage dans l’écorce de chêne (ou de châtaigner ? elle ne se rappelait plus précisément, mais on verrait bien, selon ce qui poussait dans les environs), lavage dans la cendre (de chêne ou de châtaigner ? décidément, ça en faisait des questions), rinçage dans l’eau de la rivière (encore de la marche en perspective), séchage, brossage et enfin, couture.
Hé bien ça faisait quand même pas mal de travail, et d’un genre pas bien ragoûtant, avant d’avoir un petit manchon. En y réfléchissant, elle se rendit compte qu’en plus d’écorcer un arbre (chêne ? châtaigner ?) il faudrait broyer l’écorce pour obtenir une poudre propre au tannage. Et comment ? Est-ce qu’elle avait un moulin dans la poche, elle ? Tout ça allait prendre un temps, mais un temps ! Oublié, le goûter glouton qu’elle s’était promis : il faudrait rationner la galette et le beurre, les faire durer jusqu’à l’achèvement du manchon. Et ça ne l’empêcherait pas de devenir plus maigrelette encore, au point que le manchon pourrait bien lui faire une capeline ou une houppelande…
Et si la Grand’louve rappliquait dans l’entrefaite ? Où si la mère louve, impatiente de revoir son louveteau, pointait son museau et ses crocs ? Ni l’une ni l’autre n’avaient sans doute prévu pour leur petit loup un avenir en forme de manchon (à deux ou à quatre pattes, les gens sont si traditionalistes qu’ils n’imaginent pour leur enfant d’autre avenir que celui qu’ils ont eu). Elles risquaient bien de ne pas goûter les explications de la fillette, et de n’en faire (de la fillette) qu’une (maigre) bouchée. Bref, elle gambergeait, couchée dans le noir et les feuilles, et tout cela ne lui paraissait plus si raisonnable, ni malin. Mais d’un autre côté, à cette heure, les poules étaient soit rentrées toutes seules à la ferme, soit dans la gueule d’un renard. Même si elle l’avait voulu, il n’était plus question de retourner là-bas.
A ce moment là, la maigre fillette entendit un froissement dans les feuilles, là, dehors, devant la tanière. Elle eut un joli frisson de panique. Le bruit s’arrêta juste devant la porte. Tremblante, la fillette retint sa respiration. Dans le silence, retentit un toc-toc. Elle répondit d’un souffle, en oubliant de contrefaire sa voix :
- Qui est là ?
C’était tout simplement le Petit loup gris qui arrivait enfin, et qui, par jeu, avait, lui aussi, fait semblant de heurter à la porte. Un peu surpris d’entendre une petite voix grêle à la place de la grosse voix de sa Grand’louve, il crut que son aïeule était très enrhumée et répondit :
- C’est votre louveteau le Petit loup gris, qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre que ma Mère louve vous envoie. Mais si vous préférez, je repasserai plus tard.
Se reprenant, la fillette lui cria en durcissant sa voix :
- Tire la chevillette, la bobinette cherra.
Le Petit loup gris se dit que la Grand’louve commençait vraiment à perdre la boule, mais, obéissant à son aïeule (sa mère louve de mère lui avait plus souvent qu’à son tour seriné le couplet sur le respect dû aux ancêtres, aïeux, voisins, connaissances et adultes de tout poil), il fit semblant de tirer la chevillette ; puis il attendit la chute fictive de la bobinette fantôme et l’ouverture de la porte imaginaire. La fillette, cachée sous les feuilles au fond de la tanière, sortit de sa poche son couteau de poche. Comme le louveteau entrait, elle lui dit :
- J’ai faim ; pas la peine de mettre la galette et le petit pot de beurre sur la huche, apporte-les et viens manger avec moi.
Le Petit loup gris était doué de beaucoup d’imagination : il mima la fermeture de la porte, puis s’avança en faisant semblant d’éviter la huche (car il n’y avait évidemment ni huche ni huchier ni huchoir, ni aucun autre meuble de cuisine dans la tanière de la Grand’louve). Il posa le panier avec la galette et le beurre sur la couverture (qu’il imagina aussi) et vint se coucher dans le lit (pareil).
Vautrés côte à côte dans les feuilles, la maigre fillette et le petit loup gris commencèrent à manger la galette. En un rien de temps, il n’en resta pas grand chose, tant ils avaient grand faim tous les deux. Pendant que le louveteau furetait à la recherche des dernières miettes, la fillette lichait les traces de beurre au fond du pot tout en affermissant sa menotte sur son couteau de poche. Elle hésitait : d’un côté, était-ce une bonne idée d’avoir laissé le louveteau manger la moitié de la galette et presque tout le pot de beurre, diminuant d’autant ses propres réserves de provisions ? Mais à la réflexion, le glouton allait bientôt somnoler, emporté par la digestion. Alors, il serait moins attentif, et ce serait plus facile de le transformer en manchon !
Quant à lui, tout en faisant semblant de chercher les dernières miettes, le Petit louveteau gris se disait que quelque chose n’était pas comme d’habitude. Il jetait des coups d’oeil discrets vers sa Grand’louve : passent encore ses lubies de porte, de chevillette, de bobinette, de huchier… mais c’était bien la première fois qu’elle l’invitait à manger avec elle. D’habitude, il en était quitte pour attendre près de la porte, et ramener le panier et le pot vides, le ventre dans le même état : un vrai loup sait chasser, n’est-ce pas ? Alors, à lui de se trouver à manger !
Et c’était même un fier service à lui rendre que de l’obliger à s’assumer. Plus tard, il dirait merci ! A ce moment, le louveteau remarqua autre chose de troublant : qu’avait fait sa Grand’louve de son regard jaune et perçant, de son poil rêche, de ses griffes aigües et de son haleine de veille bête fauve ? Comme il allait lui poser la question, la maigre fillette lui dit en prenant une grosse voix de vieille louve :
- Petit Loup, que tu as de belles petites pattes ?
C’était à la fois pour le flatter et le distraire. C’était autant une affirmation qu’une question, mais le petit loup (qui, rappelons-le, pensait être avec sa Grand’louve) ne se douta de rien et répondit :
- C’est pour mieux courir après les lapins et les poules.
En fait, il s’en servait surtout pour mieux courir après les papillons, mais il se doutait que la Grand’louve n’aimerait pas cette réponse là. Cette dernière demanda :
- Petit Loup, que tu as de petites quenottes ?
C’était encore pour le flatter et s’assurer au passage qu’il n’était pas aussi dangereux qu’un grand méchant loup. Il répondit :
- C’est pour mieux croquer les écureuils et les merles.
En fait, il aimait surtout croquer dans les champignons et les framboises, mais il savait que sa Grand’louve préférerait l’autre réponse. La fillette reprit:
- Petit loup, que tu as un beau pelage gris.
Le petit loup qui trouvait son aïeule étonnamment gentille et attentive, hésita un instant, puis révéla son grand secret :
- C’est parce que, en cachette de maman, je mange des légumes et des fruits à la place de la viande rouge qu’elle me donne. Parce qu’en vrai, je n’aime pas beaucoup la viande, et encore moins de devoir la prendre dans un oisillon, un petit écureuil ou un lapereau qui voletait (l’oisillon) ou trottinaient (les deux autres) une minute avant….Mais il ne faudra pas le dire à maman louve, hein ? Ça serait notre secret.
A ce moment, il comprit qu’il était allé un peu loin. Avouer préférer les légumes plutôt que la viande, sa Grand’louve n’allait pas laisser passer ça ! Mais elle ne répondit que :
- C’est bien. C’est très bien, même. Ça fera un très joli manchon… heu, je veux dire ça te fait un très beau pelage.
Et, en écho de cette phrase surprenante, il entendit le clic caractéristique d’un couteau de poche qui s’ouvre … Alors, tout naïf qu’il était, il comprit tout de même que quelque chose d’anormal se passait. Alors, il se prépara : même s’il préférait les légumes, c’était un petit loup, et il avait une gueule pleine de dents pointues et quatre pattes griffues. Ses pattes s’enfoncèrent dans les feuilles, son poil se hérissa tout au long de son échine et, sans qu’il le veuille seulement, un long feulement rauque sortit de son gosier. De son côté, la fillette était peut-être maigrelette, mais déterminée et armée. Elle s’adossa à la paroi de la tanière, là où elle avait imaginé le huchier fictif, et se prépara à la lutte. De part et d’autre, on hésitait un peu à lancer l’offensive … chacun était alourdi de galette et de beurre frais (ils s’étaient tant goinfrés qu’ils avaient l’impression désagréable d’avoir des cailloux dans l’estomac), ce qui n’incite pas à la bagarre. Et puis un mauvais coup est certes vite donné, mais aussi vite pris !
Mais tandis qu’ils se toisaient ainsi, une grosse voix passablement endormie, mais sonore, grondante, caverneuse, retentit dans la tanière :
- Qui ose parler de manger des légumes dans ma tanière ? Qui se permet de troubler ainsi mon sommeil? Tu seras châtié de ta témérité !
Vous l’avez deviné, c’était la Grand’louve qui dormait tout au fond de sa tanière et que le bruit avait réveillé. Baillant et grommelant, elle s’extirpa du tas de feuilles et repéra les deux intrus. Pétrifiés, ces derniers fixaient les deux grands yeux jaunes qui trouaient l’obscurité. Le louveteau se découvrait un nouveau sujet d’inquiétude : sa Grand’louve était donc dans la tanière, et l’avait entendu parler des légumes… Quant à la fillette maigrelette, elle se cramponnait au petit couteau de poche qui tremblait dans sa main, et se disait que tout cela allait (très) mal finir…
La Grand’louve se tourna vers le louveteau et gronda :
- Ah, c'est toi ! Enfin, ce n’est pas trop tôt ! J'ai une faim de loup...Qu’est-ce que tu m’apportes ? De la galette et un pot de beurre, comme d’habitude ? Ta pauvre mère est bien gentille, mais elle n’a jamais eu beaucoup d’imagination…
Devant le silence du louveteau qui restait coi, la louve, du museau, avisa la fillette.
- Et c’est qui, là ? Tu amènes des invités chez moi, maintenant ? Et même, une invitée ! Je parie que ta mère n’est pas au courant !
Les deux petits gardant le silence, la vieille louve continua son soliloque :
- Mais j’y suis, ça n’est pas une invitée, c’est le repas que ta mère m’envoie ! Mais elle a perdu la tête ou quoi ?! C’est bien trop maigre ! Je n’en ferais même pas une bouchée…! Pauvre de moi, à mon âge, il me faut du moelleux ! Enfin… (Elle pointa la fillette) en tartine, ça passera mieux. Allez, donnes-moi le panier avec la galette et le petit pot de beurre. Mais… ne me dis pas que le panier est vide ? Tu l’as mangé ? Et tu as partagé avec ça ? Ne me contredis pas, vous sentez tous les deux l’odeur de la galette et du beurre ! Ah vraiment, on a raison de le dire, qui mange une blette mange une galette ! D’ailleurs, après mon diner, on en reparlera de tes envies de légumes, de tes fringales végétales, petit malheureux !
La louve se tut, ouvrit une large gueule et passa sa longue langue sur ses grandes dents (rares mais pointues) comme pour mieux les aiguiser. C'est à ce moment que le petit louveteau gris dit :
- Ma Grand’louve, que vous avez de grands yeux ?
La louve s’arrêta un instant, et, lâchant la fillette du regard pour fixer le louveteau, répondit :
- C'est pour mieux voir mes proies, mon loup. J'aime bien voir ce que je mange.
Le louveteau reprit :
- Ma Grand’louve, que vous avez de grandes griffes ?
- C'est pour mieux attraper la fillette maigre que tu m’as apporté, mon loup.
- Grand’louve, que vous avez de grandes pattes ?
- C'est pour mieux lui courir après s’il lui prenait l’idée stupide de s’enfuir, mon loup.
- Grand'louve, que vous avez de grandes oreilles noires et pointues ?
- C'est pour mieux t’écouter, mon loup. Mais maintenant, ça suffit, les questions, j’ai faim !
La fillette avait compris que le louveteau essayait de distraire la louve. Elle voulu l'aider, et dit, sans trop réfléchir :
- Grand’louve, que vous avez de grandes dents ?
La louve se tourna vers elle avec un grand sourire lupin, et répondit :
- C'est pour mieux te manger, fillette.
Et en disant ces mots, elle se prépara à la croquer sans autre forme de procès. Mais avant qu’elle ait pu avancer une patte, des braises rougeoyantes tombèrent dans la tanière et roulèrent sur le tapis de feuilles mortes : aussitôt, une flamme bondit !. En effet, il faut savoir que les poules, vexées d’être laissées en arrière, avaient suivi la maigre fillette afin de la dénoncer au fermier. Celui-ci, une fois averti de la cachette de la fugueuse, avait envoyé chercher le chasseur. Celui-là accourut aussitôt, et, peu soucieux d’entrer bille en tête dans une tanière de loup, avait lancé les braises qui avaient provoqué le début d’incendie.
Ainsi pris entre deux feux, les deux loups et la fillette maigrelette se trouvaient en bien mauvaise posture : les premiers ne tenaient pas à affronter le chasseur, ni la fillette le fermier (bizarrement, les poules n’effrayaient personne, malgré leur épouvantable caractère).
La fumée acre qui ne tarda pas à se dégager des feuilles était presque pire que la flamme qui mordait et roussissait les poils. Alors, la Grand’louve gonfla ses joues et souffla, souffla, souffla si fort que les feuilles enflammées s’envolèrent hors de la tanière et se répandirent dans la clairière. Le chasseur et le fermier n’eurent que le temps de se reculer ; profitant de ce répit pour tenter le tout pour le tout, les assiégés bondirent hors de la tanière. Et, à ce moment précis, arriva dans la clairière la Mère louve qui venait récupérer son panier.
Dès lors, la mêlée fut générale : chasseur et fermier contre louve et Grand’louve, dents et griffes contre haches et couteaux et flammes contre buissons, branches et troncs d’arbres. Il serait trop long d’en raconter les péripéties ! Disons juste que dans la confusion, la fillette, d’un décisif coup de canif dans les fesses du fermier, fit dévier le coup de hache qui visait le louveteau ; un peu plus tard, celui-ci, bousculant la fillette, lui évita les longues dents de la Grand Louve. Le combat s’arrêta à la nuit tombante : l’obscurité et la fumée ne permettaient plus de savoir qui mordre ou qui hacher. Les combattants, de part et d’autre du brasier, échangèrent encore, avec force cris et grognements, quelques promesses de vengeance. Puis chacun, plus ou moins éclopé, le poil roussi, l'oeil poché, des bleus un peu partout, rentra clopin-clopant, qui dans sa ferme, qui dans sa tanière. Une petite pluie froide eut raison du feu qui avait dévoré la clairière. Les poules, qui s’étaient prudemment tenues à l’écart de la bataille, ne réapparurent pas. Peut-être avaient-elles rencontré les renards.
Manquaient aussi à l’appel le louveteau et la fillette. On pleura leur disparition et l’ingratitude des enfants qu’on s’épuise à nourrir d’écureuil ou de croûtes de pains secs ; à qui il faut apprendre les ruses de la chasse aux oisillons et les trucs du ramassage des œufs ; qu’on s’échine à élever, à coups de pattes ou de trique, dans les valeurs et le respect dû aux aînés ; et qui un jour s’en vont sans même dire au revoir. Car les deux s’étaient esbignés pendant la bagarre, laissant les adultes vider leur querelle entre eux, et avait créé une association d’un genre nouveau : la fillette avait compris que, tout compte fait, un petit loup gris joueur et avec des dents pour la défendre valait bien mieux qu’un manchon en peau de bête. Le louveteau, pour son compte, trouvait qu’une fillette qui sait ouvrir la porte d’un potager était de meilleure compagnie qu’une famille de carnassiers.
Ils étaient partis loin d'ici, chercher un pays sans poule ni pot de beurre ni chêne ni moulin ni hiver ni couteau de poche ni fermier ni renard ni chasseur ni châtaignier ni galette.
Et nul ne les revit jamais, du moins de ce côté-ci de la forêt.