Sa secrétaire lui passa la communication.
— Axtone Latuile, détective privé, j’écoute… Un homme en rouge vous pourchasse ? Passez à mon bureau… Vous n’osez plus sortir de chez vous ? D’accord, je viens vous voir.
Axtone, pourtant peu enclin à la compassion, se dépêcha d’enfourcher son vélo. Il avait connu l’agoraphobie, cette terrible prison mentale. La peur de l’extérieur, de l’univers. Elle peut conduire au suicide.
La dame habitait au premier étage d’un immeuble dans un quartier résidentiel très calme à la périphérie de la ville. Elle lui ouvrit après qu’il eut montré patte blanche : carte de visite glissée sous la porte. Très grande, la cinquantaine fatiguée, cheveux en bataille, robe de chambre et mine de circonstance, elle le fit entrer dans le salon et se posta devant la fenêtre.
— Il rôde, je l’ai vu passer.
— Que vous arrive-t-il, madame Duplumier ?
— Hier matin, je vais faire mes courses, comme d’habitude. Je sens une présence derrière moi. Un ricanement satanique. Je me retourne : un homme me suit, affublé d’une cagoule de bourreau, mais pire : une cagoule toute rouge ! Paniquée, je cours, il me poursuit en ricanant. Oh, j’ai cru que mon cœur allait lâcher, je n’ai pas l’habitude de courir. Il a disparu quand j’ai croisé des passants.
— Quelqu’un aurait-il des raisons de vous en vouloir ?
— Non. Je ne sais pas.
— La police ?
— Elle me prend pour une folle. Mon Dieu, regardez cet homme qui passe ! Il vient de me faire signe. Mon pauvre cœur…
Elle mit la main à la poitrine en grimaçant. Axtone s’approcha de la fenêtre.
— Il porte des vêtements rouges. La casquette et les lunettes de soleil masquent son visage, observa le détective. Coïncidence ?
— Non ! Je vous en prie, aidez-moi.
Il lui exposa ses tarifs.
— D’accord, d’accord ! Mais ne me laissez pas… Mon fils est à l’étranger. Je ne veux pas le mettre en danger en le faisant revenir. J’ai si peur. Restez.
— Vous ne craignez rien ici. Je dois enquêter.
Il la rassura un moment puis sortit. Il appela le commandant de police Fritz, son seul contact policier.
— Madame Duplumier ? Ça me dit quelque chose. Un instant, je sors le dossier. Ah oui ! La mort de son mari l’a fortement perturbée, la pauvre dame. Il s’est suicidé avec une arme à feu. C’est elle qui a découvert le corps. Du sang partout. Depuis elle voit du rouge. Elle est victime d’hallucinations. On a été obligé de l’interner quelque temps. Il va falloir recommencer.
— C’est possible. Merci commandant.
Il retourna voir sa cliente. Dans le hall de l’immeuble, il croisa un homme dont l’allure lui était familière. Sur le palier, il entendit un cri. Madame Duplumier lui ouvrit en coup de vent. Elle était en larmes et tenait une photo à la main.
— Regardez ce qu’il m’a glissé sous la porte. La photo du fusil qui a tué mon mari.
— Pourquoi ne m’avez-vous pas parlé de sa mort ?
— Je ne veux plus y penser. Fini ! Et puis quel rapport ? Oh, mais oui ! Il a tué mon mari et maintenant c’est mon tour ! Mais pourquoi ? Pourquoi ?
— Qu’est-ce qui vous fait croire que votre mari ne s’est pas suicidé ?
— Pas son genre, il aimait trop la vie. Et Dieu. Un chrétien sincère ne se suicide pas. C’est le bourreau rouge qui l’a tué ! Vous me croyez ?
— C’est possible. Un moment, je vous prie.
Il changea de pièce et rappela Fritz. Normalement, en cas de suicide, on pratique une autopsie. Mais là, le cas était évident et le médecin légiste débordé. Manque de moyens. Le baratin habituel.
Axtone retourna dans le salon. Madame Duplumier était prostrée dans un fauteuil. Elle fixait la photo du fusil. Ses mains tremblaient. Axtone lui retira avec douceur l’image de son tourment.
— Habillez-vous pour aller faire les courses.
— Je ne veux pas sortir !
— C’est moi qui irai.
Elle mit une robe longue et un manteau, un fichu sur la tête. Elle sortit un caddie du placard.
— Faites quelques pas, que j’enregistre votre démarche. Bien.
Ils faisaient presque la même taille. Axtone mit ses vêtements, sauf les chaussures. Il ajouta une paire de lunettes de soleil et des gants.
— Vous êtes bien courageux, monsieur Latuile. S’il vous tue, je louerai les services d’un garde du corps. Et je ferai un don à votre famille. J’ai touché un gros héritage, une maigre consolation.
— Votre attention me touche.
Il faisait beau mais très froid. La rue était déserte. Axtone partit avec le caddie en direction des commerces. Il marchait lentement. Le tremblement dû au froid renforçait l’aspect vulnérable du personnage. Il entendit ricaner derrière lui. Un homme avec une cagoule rouge le suivait. Sûrement celui qu’il avait croisé dans le hall. Madame Duplumier était perturbée mais pas folle. Il accéléra le pas. L’autre suivit. Il jeta d’une voix menaçante :
— J’ai le frère jumeau du fusil qui a servi pour ton salopard de jules. Ça va être ton tour, pourriture sur pattes.
Axone lâcha le caddie et se mit à courir lentement, comme une femme sédentaire. Le cagoulé courait derrière lui. Soudain le détective fit volte-face et se rua sur l’homme. Celui-ci détala. Axtone n’arrivait pas à courir bien vite à cause de la robe longue. Il dut la relever mais du coup, il ne pouvait plus balancer les bras. Les protagonistes couraient à la même vitesse. L’entrainement en vélo compensait la robe. Ils croisèrent un homme avec son chien qui les regarda avec surprise. Le chien jappa. Eux gardaient leur souffle.
L’homme arriva à l’immeuble en face de celui de madame Duplumier. Il perdit du temps à ouvrir la serrure de la porte du hall. Axtone se jeta dans ses jambes. Le gars avait dû faire du rugby, ou bien Axtone fatiguait : le cagoulé esquiva le placage d’un bond de côté et s’engouffra dans l’immeuble. Axtone se releva péniblement et le suivit en boitillant. Il emprunta la cage d’escalier. Personne au premier. En arrivant au second, il entendit une porte claquer. Il y avait quatre appartements à cet étage. Il s’agissait de battre le fer pendant qu’il était chaud. Il sonna aux quatre après avoir caché sa matraque télescopique dans son dos. En réponse, un coup de feu retentit derrière l’une d’elles. Il crocheta la serrure. Une femme ouvrit l’une des autres portes palières :
— Est-ce vous qui avez sonné ? Mais que faites-vous ? J’appelle la police.
— Excellente initiative.
Il entra. Ça sentait la cordite. Dans la chambre, l’homme s’était suicidé avec le fusil de chasse qu’il destinait à madame Duplumier. Encore du sang partout et des matières cervicales. Il avait eu le bon goût de garder sa cagoule. Sur le lit, il avait laissé en évidence son journal intime.
Axtone ouvrit la fenêtre parce que ça ne sentait plus seulement la poudre. Il lut le manuscrit en attendant l’arrivée de la police qui ne se pressait pas. « Vous avez demandé police secours, ne quittez pas… Vous avez demandé… ».
Le bourreau rouge était un ami d’enfance de monsieur Duplumier. Celui-ci lui chipa la femme qu’il aimait et l’épousa. Le bourreau était inconsolable d’avoir perdu l’amour de sa vie. Récemment, il apprit, que malheureuse en amour, elle s’était suicidée vingt-cinq ans plus tôt. Ensuite Duplumier avait épousé l’actuelle madame Duplumier. Alors vengeance ! décida le bourreau rouge. Elle s’étendrait à la femme et à leur fils. Il tua Duplumier et maquilla son meurtre en suicide. Ensuite, affirmait-il dans son journal, ce serait le tour de la dame. Elle, il voulait la faire mourir de frayeur, si possible. Et l’inciter à faire venir le fils.
Ainsi finit l’histoire de l’homme qui voyait rouge.
Voici la V2. J'ai essayé de tenir compte des remarques (j'en ai trouvé pas mal de pertinentes) en restant sous les 1500 mots, 1496 exactement hors le titre.
Sa secrétaire lui passa la communication.
— Axtone Latuile, détective privé, j’écoute… Une urgence ? Calmez-vous, madame, et expliquez-moi ce qui vous tracasse… Un homme en rouge vous pourchasse ? Passez à mon bureau… Vous n’osez plus sortir de chez vous ? D’accord, je viens vous voir immédiatement... Non, inutile de me remercier… N’ouvrez qu’à moi… Oui, je note votre adresse… À tout de suite.
Inutile de le remercier, parce que le détective était désœuvré.
Axtone, pourtant peu enclin à la compassion, se dépêcha d’enfourcher son vélo. Il avait connu l’agoraphobie, cette terrible prison mentale. La peur de l’extérieur, de l’univers. Elle peut conduire au suicide.
La dame habitait au premier étage d’un immeuble dans un quartier résidentiel très calme à la périphérie de la ville. Elle lui ouvrit après qu’il eut montré patte blanche : carte de visite glissée sous la porte. Très grande, la cinquantaine fatiguée, cheveux en bataille, robe de chambre et mine de circonstance, elle le fit entrer dans le salon et se posta devant la fenêtre.
— Il rôde, je l’ai vu passer.
— Que vous arrive-t-il, madame Duplumier ?
— Hier matin, je vais faire mes courses, comme d’habitude. Je sens une présence derrière moi. Un ricanement satanique. Je me retourne : un homme me suit, affublé d’une cagoule de bourreau, mais pire : une cagoule toute rouge ! Prise de panique, je cours, je cours ! Il me poursuit en ricanant. Oh, j’ai cru que mon cœur allait lâcher, je n’ai pas l’habitude des efforts violents. Il a disparu quand j’ai croisé des passants.
— Quelqu’un aurait-il des raisons de vous en vouloir ?
— Non. Je ne sais pas.
— La police ?
— Elle me prend pour une folle. Mon Dieu, regardez cet homme qui passe ! Il vient de me faire signe. Mon pauvre cœur…
Elle mit la main à la poitrine en grimaçant. Axtone s’approcha de la fenêtre.
— Il porte des vêtements rouges, remarqua le détective. La casquette et les lunettes de soleil masquent son visage. Coïncidence ?
— Non ! Je vous en prie, aidez-moi.
Il lui exposa ses tarifs.
— D’accord, d’accord ! Mais ne me laissez pas… Mon fils est à l’étranger. Je ne veux pas le mettre en danger en le faisant revenir. J’ai si peur. Restez.
— Vous ne craignez rien si vous ne sortez pas de chez vous. Je dois enquêter.
Il la rassura un moment puis sortit. Il appela le commandant de police Fritz, son seul contact policier. Leurs relations étaient bonnes ces temps-ci. Fritz acceptait de communiquer quand il n’était pas tenu au secret de l’enquête.
— Madame Duplumier ? Ça me dit quelque chose. Un instant, je sors le dossier. Ah oui ! La mort de son mari l’a fortement perturbée, la pauvre dame. Il s’est suicidé avec une arme à feu. C’est elle qui a découvert le corps. Du sang partout. Depuis elle voit du rouge. Elle est victime d’hallucinations. On a été obligé de l’interner quelque temps. Il va falloir recommencer.
— C’est possible. Merci commandant.
Il retourna voir sa cliente. Dans le hall de l’immeuble, il croisa un homme dont l’allure lui était familière. Sur le palier, il entendit un cri. Madame Duplumier lui ouvrit en coup de vent. Elle était en larmes et tenait une photo à la main.
— Regardez ce qu’il m’a glissé sous la porte. La photo du fusil qui a tué mon mari. Vous voyez bien que je ne suis pas folle.
— Pourquoi ne m’avez-vous pas parlé de sa mort ?
Elle tapa du pied, au sens propre, et passa une main lasse sur son visage.
— Je ne veux plus y penser. Fini ! Et puis quel rapport ? Oh, mais oui ! Il a tué mon mari et maintenant c’est mon tour ! Mais pourquoi ? Pourquoi ?
— Qu’est-ce qui vous fait croire que votre mari ne s’est pas suicidé ?
Elle se rua à la fenêtre puis revint se poster devant Axtone.
— Pas son genre, il aimait trop la vie. Et Dieu. Un chrétien sincère ne se suicide pas. C’est le bourreau rouge qui l’a tué ! Vous me croyez ?
— C’est possible. Un moment, je vous prie.
Il changea de pièce et rappela Fritz. Normalement, en cas de suicide, on pratique une autopsie. Mais là, le cas était évident et le médecin légiste débordé. Manque de moyens. Le baratin habituel.
Axtone retourna dans le salon. Madame Duplumier était prostrée dans un fauteuil. Elle fixait la photo du fusil. Ses mains tremblaient. Axtone lui retira avec douceur l’image de son tourment.
— Habillez-vous pour aller faire les courses.
— Je ne veux pas sortir !
— C’est moi qui irai, précisa Axtone.
Elle mit une longue robe noire et un manteau assorti, un fichu sur la tête. Elle sortit un caddie du placard.
— Faites quelques pas, que j’enregistre votre démarche, dit Axtone. Bien.
Ils faisaient presque la même taille. Axtone mit les vêtements de la veuve, sauf les chaussures. Il ajouta une paire de lunettes de soleil et des gants.
— Vous êtes bien courageux, monsieur Latuile. S’il vous tue, je ferai un don à votre famille. J’ai touché un gros héritage, une maigre consolation.
— Votre attention me touche.
Axtone estimait ne pas prendre un grand risque. Si assassin il y avait, il essayait de camoufler le ou les meurtres. Le coup de fusil ne semblait pas d’actualité.
Il faisait beau mais très froid. La rue était déserte. Axtone partit avec le caddie en direction des commerces. Il marchait lentement. Le tremblement dû au froid renforçait l’aspect vulnérable du personnage. Il entendit ricaner derrière lui. Un homme avec une cagoule rouge le suivait. Sûrement celui qu’il avait croisé dans le hall. Madame Duplumier était perturbée mais pas folle. Axtone accéléra le pas. L’autre suivit. Il jeta d’une voix menaçante :
— J’ai le frère jumeau du fusil qui a servi pour ton salopard de jules. Ça va être ton tour, pourriture sur pattes.
Axone lâcha le caddie et se mit à courir lentement, comme une femme sédentaire. Le cagoulé courait derrière lui. Soudain le détective fit volte-face et se rua sur l’homme. Celui-ci détala. Axtone n’arrivait pas à courir bien vite à cause de la robe longue. Il dut la relever mais du coup, il ne pouvait plus balancer les bras. Les protagonistes couraient à la même vitesse. L’entrainement en vélo compensait la robe. Ils croisèrent un homme avec son chien qui les regarda avec surprise. Le chien jappa. Eux gardaient leur souffle.
L’homme arriva à l’immeuble en face de celui de madame Duplumier. Il perdit du temps à ouvrir la serrure de la porte du hall. Axtone se jeta dans ses jambes. Le gars avait dû faire du rugby, ou bien Axtone fatiguait : le cagoulé esquiva le placage d’un bond de côté et s’engouffra dans l’immeuble. Axtone se releva péniblement et le suivit en boitillant. Il emprunta la cage d’escalier. Personne au premier. En arrivant au second, il entendit une porte claquer. Il y avait quatre appartements à cet étage. Il s’agissait de battre le fer pendant qu’il était chaud. Il sonna aux quatre après avoir caché sa matraque télescopique dans son dos. En réponse, un coup de feu retentit derrière l’une d’elles. Il crocheta la serrure. Une femme ouvrit l’une des autres portes palières :
— Est-ce vous qui avez sonné ? J’ai entendu une détonation. Mais que faites-vous ? J’appelle la police.
— Excellente initiative.
Il entra. Ça sentait la cordite. Dans la chambre, l’homme s’était suicidé avec le fusil de chasse qu’il destinait à madame Duplumier. Encore du sang partout et des matières cervicales. Il avait eu le bon goût de garder sa cagoule. Sur le lit, il avait laissé en évidence son journal intime.
Axtone ouvrit la fenêtre parce que ça ne sentait plus seulement la poudre. Il lut le manuscrit en attendant l’arrivée de la police qui ne se pressait pas. « Vous avez demandé police secours, ne quittez pas… Vous avez demandé… ».
Le bourreau rouge était un ami d’enfance de monsieur Duplumier. Celui-ci lui chipa la femme qu’il aimait et l’épousa. Le bourreau était inconsolable d’avoir perdu l’amour de sa vie. Récemment, il apprit, que malheureuse en amour, elle s’était suicidée vingt-cinq ans plus tôt. Ensuite Duplumier avait épousé l’actuelle madame Duplumier. Alors, vengeance ! décida le bourreau rouge. Elle s’étendrait à la femme et à leur fils. Il tua Duplumier et maquilla son meurtre en suicide. Ensuite, affirmait-il dans son journal, ce serait le tour de la dame. Elle, il voulait la faire mourir de frayeur, si possible. Et l’inciter à faire venir le fils. Vers la fin, l’écriture devenait presque illisible à mesure que l’impatience gagnait l’assassin. Ses troubles mentaux s’accentuaient. D’où le harcèlement trop voyant qui avait permis au détective de le démasquer.
Axtone comprit que l’auteur du journal avait souffert de dépression. Il était devenu dangereux pour ceux qu’il considérait comme coupables ou illustrations de l’échec de sa vie. Le déséquilibré avait voulu les entrainer avec lui dans la mort. Partir, mais pas seul. Le journal constituait son mot d’adieu prévu de longue date.