Bon allez, je me lance ! Voici donc mon premier véritable texte. Jusque là je n'avais écrit que dans de très rares occasions, j'espère qu'il vous plaira ! :)
La Célimène Mélancolique
La première chose qui attirait le regard sur mon bureau était ce livre cornu et fripé comme un nouveau-né, mis en valeur par l’impeccabilité du meuble. En lisant entre les plissements, on pouvait deviner le titre de l'ouvrage : « Le Misanthrope ». La pièce était peu éclairée, et ma fenêtre, qui s'était nourrie d'un joli ciel d'hiver toute la journée accueillait désormais la nuit dans son cadre de PVC. Les heures s'écoulaient lentement, rythmées par les mouvements de ma main pâle et desséchée sur une copie-double glaciale. Ce contact ininterrompu était rude et irritant, autant que la fatigue qui malmenait mes yeux. Sous le regard sévère de ma lampe de chevet, je rédigeais la conclusion de ma dissertation avec difficulté, et lorsque enfin j'eus terminé avec un soulagement certain, je me déshabillai rapidement et me blottis sous ma couette; mais dans un élan de cruauté, la fatigue me quitta au moment où j'avais besoin d'elle, comme une petite amie vous abandonne lorsque vous vous y attachez. Ce retard du sommeil me surpris, puis m'angoissa, car d'ordinaire mes dures journées de travail pré-maturaient son arrivée. Je m'agitais dans tous les sens en espérant que je m'endorme rapidement, mais les heures passaient et ma conscience ne cédait toujours pas sa place à l'univers onirique. Assailli par l'ennui comme je l'avais rarement été, je plongeai alors ma tête dans mes paumes de main, les coudes enracinés dans mes cuisses, et je me mis à penser. Sans que je ne sache pourquoi, la première chose qui me vint à l'esprit ce soir-là fut le visage d'une ancienne amie que je n'avais pas revue depuis mon année de Terminale.
C'était une blonde élancée, aux yeux à demi masqués par ses paupières tombantes. Elle avait un visage aux traits singuliers, qui mettait en valeur ses joues rondes et son petit nez en trompette. Mon souvenir s'affina de plus en plus et je me rappelai alors de toutes ses manies étranges qu'elle avait, et dont je ne saurais jamais si elles étaient naturelles ou voulues ; de ses mordillements de lèvres incessants, qui devaient sûrement lui permettre de les humecter, mais qui représentaient bien plus pour beaucoup de lycéens imaginatifs, ou de son regard faussement lointain, qui était parfois pris pour un appel du cœur. Elle ne quittait jamais sa veste militaire trop grande, s'imaginant sûrement différente des autres à l'intérieur, au grand dam des messieurs qu'elle croisait dans la rue et qui ne parvenaient pas à admirer ses hanches. Elle semait des badges colorés sur son Eastpack noir qu'elle portait toujours sur ses deux épaules, pour se donner des airs de garçon manqué qui rivalisaient avec son rouge à lèvre acidulé. Sa volonté de se démarquer était sincère, mais elle s'y prenait maladroitement, se croyant à l'abri de la banalité sous sa carapace d'artifices.
Nous n'étions pas intimement proches, mais nous nous entendions bien. La plupart du temps je lui narrais mes échecs sentimentaux, car c'était le seul sujet de conversation qui n'était pas criblé de silences. Elle croyait pouvoir m'aider en répétant souvent que j'avais de la personnalité et que c'était l'essentiel, mais ne donnait que peu de conviction à ses discours en embrassant toujours des râblés différents. Je ne pouvais pas m'empêcher de jalouser ses copains éphémères qui avaient l'air si sûrs d'eux. Mon manque flagrant d'assurance, mon corps filiforme et ma pâleur dérangeante ne manquaient jamais de leur faire esquisser un sourire en coin lorsqu'ils me voyaient avec elle. Ils savaient que j'étais inoffensif et qu'elle n'aurait jamais rien à craindre de moi sexuellement. Dans ces moments-là, j'éprouvais le besoin de la séduire et de lui avouer des sentiments que je n'avais pas, pour redorer mon amour-propre.
Au fil du temps j'avais fini par haïr cette amitié : je m'y sentais ridiculement inférieur. Elle savait tout de mon intimité, mais demeurait silencieuse sur la sienne. J'avais constamment l'impression que je ne valais pas le partage de son monde intérieur, impression erronée puisqu'elle n'en parlait à personne. Elle était si pudique, tellement incapable d'exprimer ses sentiments que ça m'en faisait parfois de la peine. C'était peut-être en partie pour cela que je n'avais jamais réussi à l'aimer, elle se montrait bien trop superficielle pour que les sentiments s'en mêlent. Mais elle m'avait attiré, indubitablement. Il y avait de belles choses en elle, qui rendaient son personnage plus complexe qu'aux premiers abords, comme lorsqu'en cours d'histoire, bercée par la voix monocorde du professeur, elle jetait des regards mélancoliques par la fenêtre et pensait, comme si elle n'avait jamais été cette fille simple et sans lucidité.
Ma pensée se figea sur cette dernière image, et je compris alors que je dormirais peu. Je désirais savoir ce qu'elle était devenue, nourrissant l'espoir que je la reverrais sous un jour différent. En l'espace d'un instant, sa vision me manqua autant que la liberté pouvait manquer à un taulard tentant de se l'imaginer après tout ce temps passé sans elle. J'essayais de me la représenter projetée dans la vie active, mais seul son visage de lycéenne silencieuse semblait vouloir surgir de mon esprit. Il me fallait une nouvelle image, je devais rencontrer ce que je ne parvenais pas à imaginer. Je décidai alors, dans un élan de curiosité, que dès le lendemain je me lancerais à sa recherche ; et c'est sur cette idée que ma fatigue revint, sans que mes rêves ne se soient imprégnés du portrait de cette fille que j'avais pourtant ressassé toute la nuit.
***
Je me réveillai en sursaut et remarquai instantanément que ma chambre était bien trop éclairée par la lumière du jour; il ne me fallut que peu de temps pour comprendre que j'allais être en retard. Je bondis hors de mon lit et me préparai à toute vitesse, ne me souciant guère des marques sinueuses que ma nuit mouvementée avait laissé sur mon visage. Dans la rue, les pavés grisonnants reflétaient la couleur du ciel. En regardant autour de moi, j'eus l'impression que toute la ville partageait ma nostalgie douloureuse, du regard perdu des passants à la cime des arbres noircie par l'hiver. Je marchais frénétiquement, protégé du regard des autres par mes pensées qui avaient pour seul port d'attache le recherche de cette fille. Mais plus je m'enfonçais profondément dans ma mémoire, allant même jusqu'à me souvenir de ses anciennes fréquentations, plus je désespérai d'y dénicher un moyen de la retrouver. En désespoir de cause je fis appel à la réalité dans ma quête de souvenirs en scrutant minutieusement la rue de haut en bas, mais son souvenir n'apparaissait ni dans les fenêtres des immeubles, ni sur les enseignes des magasins. Arrivé au seuil de mon école, je me fis à l'idée que je ne la reverrais sans doute jamais.
Les cours me parurent interminables. J'étais condamné à désirer la présence d'un être inaccessible comme la petite fille aux allumettes, condamnée à errer dans les rues enneigées, rêvait d'une source de chaleur qu'elle ne pourrait jamais avoir. La tristesse que j'éprouvais était cruelle, car elle n'était pas la résultante d'un choc et ne prenait donc qu'une place secondaire dans mon esprit ; elle livrait une lutte acharnée face à mon obsession du travail, ce qui anéantissait une grande partie de mes tentatives de concentration en classe, mais n'était pas suffisant pour me dissuader d'arrêter de suivre les cours et de penser librement. Sur le chemin du retour, happé par l'obscurité et le bruit des moteurs, je ressentis quelque chose de fort tirailler ma conscience. J'avais la désagréable impression d'être désarmé face à l'immensité du paysage urbain, mais c'est le passage nonchalant des automobilistes pressés qui me poussa, sans que je ne comprenne pourquoi, à dresser un constat lucide de ma vie actuelle.
Mes journées s'étaient toujours déroulées de la même manière depuis mon entrée dans cette école deux ans auparavant, et les moments forts de ma semaine furent bien souvent réduits à la préparation d'une tisane au tilleul certains dimanches matins, ou à la présence exceptionnelle quelques rares midis de deux autres étudiants soucieux de ma solitude. Étrangement, mes premières semaines en tant qu'étudiant fraîchement bachelier furent plutôt heureuses. Les autres élèves, tous soucieux de faire bonne impression et de ne dénigrer personne - probablement pour se convaincre qu'un simulacre d'ambiance solidaire régnait au sein de la classe - m'avaient accepté malgré ma maladresse naturelle et mon physique peu engageant. Je m'étais peu à peu habitué à leur présence, mais je m'ennuyais avec eux; ils ne parlaient souvent que du prix exorbitant d'un ticket de métro ou de l'écharpe bleue/grise qu'ils avaient pu apercevoir dans la vitrine d'une boutique en centre-ville, portée par un mannequin de plastique aux courbes parfaitement lisses. Et c'est ainsi que je me mis à noyer mon ennui dans le travail, espérant qu'il m'amènerait vers des jours bien meilleurs par la suite. En repensant à tout cela, je me rendis compte à quel point j'avais été dans l'erreur; ainsi, je ne déprimais plus parce que je regrettais cette fille, mais parce qu'elle avait mis en évidence ma nature isolée. Je regardai une dernière fois les immeubles écrasés par la tombée de la nuit avant de rentrer chez moi.
La vision de mon 15m² morne et silencieux fut le coup fatal porté à ma marginalité. J'examinais l'endroit dans lequel je vivais seul depuis près de deux ans. C'était un univers froid, aux murs sans poster fantaisiste ni photo d'amis proches, où la lumière tamisée accentuait l'atmosphère de travail qui m'attendait chaque soir. Étrangement, ce sentiment de solitude qui croissait à mesure que je scrutais la pièce était accompagné d'une impression de liberté. Ma vie n'était désormais plus servile au travail et à l'attente d'un futur confortable, elle dépendait d'un besoin de m'abroger de mon isolement. Et ce qui m'étonna en cet instant précis était moins le fait que je ne m'étais rendu compte de cette solitude au bout d'un an et demi, que son déclenchement par le souvenir lointain d'une fille paraissant si insignifiante à l'échelle de ma vie. Peut-être que n'importe quel souvenir aurait suffit à démontrer mon esseulement, mais je persistais à croire que celui-ci signifiait quelque chose. En y réfléchissant, même à l'époque sa présence m'émouvait. Elle ressemblait un peu à Célimène, elle qui aimait s'amuser et profiter de la vie, mais elle avait parfois cette douce expression, à la limite de la tristesse qui la rendait belle et mystérieuse.
Je m'assis sur le lit, dans ce deux-pièces austère qui appartenait désormais à mon ancien moi. Tout était à refaire.
(14/11/2013 – 07/12/2013)