Bonsoir bonsoir,
C'est la première nouvelle que j'ai écrite, il y a 2 ans.
À Outsiplou-les-Bains-de-Pieds
« Métropole suspendue dans un ciel sans horizon, Outsiplou-les-Bains-de-Pieds est l’éden des désorientés de passage. Il n’a de frontière que notre imaginaire et son centre est un moulin à eau dont l’âme a disparu. Dans notre monde, tous nos frissons, hésitations et incertitudes intérieures nous font vaciller. Là-bas à Outsiplou, ces fracas intérieurs nous apparaissent sous des formes nouvelles, par des bouleversements. Le ciel se mue en peinture et les passants en poètes dépassent leur trouble en tricotant des cyclones. Le temps n’y règne pas mais notre entendement s’y abandonne. À Outsiplou-les-Bains-de-Pieds, je me suis oublié. » Témoignage d’un passant.
Mémoires d’Ambroise
« Veux-tu me rencontrer ? »
C’est ce qu’elle m’avait demandé par SMS. Au coin de ma rue, l’abribus qui me protégeait des caprices du temps ne m’avait pas préparé à une telle secousse émotionnelle. Alcyone, inconnue sans origine ni passé, n’était apparue à moi que dans mon imaginaire. Il n’y avait toujours eu entre nous que les vibrations d’un écran de pixels et un clavier blanc – police Times new roman - pour donner un semblant de chair à nos émotions. Elle vivait dans un endroit méconnu de moi, à l’opposé de mon cadre bucolique où un bus ne passait que toutes les deux heures. Chez elle pas de feu d’artifice le jour du nouvel an, mais des voitures qui prennent feu.
Est-ce que la rencontrer, elle, un être dans ce qu’il a de plus original et de complexe, trahirait l’idée que je m’étais fait d’elle dans mes songes ? J’hésitais. Par saccade les éléments se déchaînaient en moi, faisant bugger le monde qui m’entourait. Ma vue se brouillait, seul un rideau noir apparaissait dans ma tête. Et pourtant. Si je n’osais pas cette fois-ci, alors jamais de ma vie je n’oserais. Dès lors j’avais confié mon secret à la tempête, et dans ma nuit j’espérais que le charme opère.
Sans prévenir, à peine avais-je formulé en moi ce fol espoir et le temps d’un battement de cils, l’abribus sous lequel je vacillais s’était découvert sur un ciel qui nous avait engloutis, mes pensées alambiquées, mon GSM et moi.
Ambroise est mon prénom, mes lunettes rétro mon signe de distinction. Et de mémoire d’olibrius, jamais encore on n’avait débarqué sur une avancée en bois suspendue en plein ciel, au milieu de nulle part et au carrefour des néants. Cette avancée, bien que très étroite, partait à l’assaut du vide comme elle le ferait en pleine mer, et n’avait ni commencement ni fin. Étrangement, elle me faisait penser à mon abribus, à cause du panneau brumeux sur lequel il était écrit: « Prochain départ à la Saint-Glinglin ». Ce promontoire se perdait à ma gauche et à ma droite dans des nébuleuses d’encre bleues qui détonnaient avec l’atmosphère blanche. Dans ce ciel, pas de nuages. Mais un peintre azimuté y avait déversé ses épanchements mélancoliques en coups de pinceaux qui zébraient le ciel façon cobalt ou azur.
Tout à coup une silhouette s’était découpée sur l’infini astral. Un homme tout de papier costumé me regardait avec curiosité. Son haut-de-forme se dressait strictement parallèle à sa cravate, mais son regard brillait. Un peu à l’étroit sur notre promontoire, nous nous reluquions. L’origami humain m’avait dit :
« Alors c’est toi, le tremblement de terre ?
- Il faudrait déjà qu’il y ait un sol… On est loin de tout ici, avais-je répondu sur un ton désabusé.
- Certes pas ! s’était-il exclamé. Ici, tu es à Perpette-les-Alouettes. Au fait, je m’appelle Imagiro. Et le sol n’est pas si loin que ça.
- Moi, c’est Ambroise. Et depuis quand je fais trembler la terre ?
-Oh tu sais, on a tous des dons cachés… Mais dans ton cas, c’est ton arrivée qui a provoqué un tremblement. C’est parce que du côté de chez toi tu étais un peu indécis… Ton hésitation a suffi à engloutir toute la forêt sud de chez nous. Enfin, c’est pas comme si on n’avait pas l’habitude. Ah! On va bientôt embarquer. Mais je te vois venir toi et tes questions bizarres : on va à Outsiplou. Et si tu me demandais où c’est… Je te répondrais que c’est situé quelque part mais pas ailleurs.»
C’est à partir de ce moment-là que j’avais cessé d’essayer de raisonner.
La Saint-Glinglin devait être plus rapide que prévu, car une portion de pont, entourée de barrières et flanquée d’un banc en son centre, était arrivée jusqu’à nous dans un bruit de mécanique étouffée. Cette plateforme rectangulaire était perchée sur de grandes tiges qui disparaissaient en contrebas. Au moment d’embarquer, je me souviens avoir flanché dans une seconde de vertige, avec le vide pour seul alibi à ma mort vaporeuse. Mais c’était sans compter sur l’agilité d’accordéon d’Imagiro, qui avait déplié son bras et son sourire pour me rattraper en plein baptême de l’air. « Ça sera pour une autre fois si tu veux bien», avait-il proclamé. Le pont exigu s’était mis en branle sous la voûte peinturlurée, en même temps que ce même pont déployait en moi des intrigues au goût de décalage horaire. Alors que nous étions assis, des oiseaux nés des grands chamboulements de ce monde laissaient derrière eux une impression d’encre. Pendant un silence interdit où tous les chemins qui s’offraient à nous étaient possibles, Imagiro scrutait le semblant d’horizon que les oiseaux nous avaient abandonné. Nous nous y enfoncions, non sans une sensation de bleu. De manière imprévisible, une métropole bariolée d’étonnement émergeait peu à peu. Quand j’avais mis un pied sur l’Extraordinaire, Imagiro m’avait dit : « Bienvenue à Outsiplou-les-Bains-de-Pieds. »
À Outsiplou-les-Bains-de-Pieds on m’avait donné un tricot, un parapluie et des pantoufles.
« Les pantoufles, c’est pour pas rayer le parquet, avait souligné mon guide origami.
-Naturellement, avais-je répondu.
-Je dois te prévenir. Le vent de cette ville est capricieux. Il emporte les parapluies et les passants là où il l’entend. Tu vas parfois te retrouver dans un endroit où tu n’étais pas une seconde plus tôt. A la prochaine ! »
Un peu penaud, je considérais la ville qui défiait l’infini. Des bâtiments de patchworks colorés aux murs qui ondulaient laissaient entrevoir des rues à la perspective imprévisible. Les habitations étaient faites de jardins suspendus, au sol le parquet dessinait des formes illogiques, des arbres avaient même élu domicile aux fenêtres. L’ensemble se dévoilait en une mosaïque de stupeurs multicolores, chaque coin de rue vouait un culte à la diversité. Un monde qui se réinventait constamment. Mon étonnement grandissait en voyant les passants, habitants temporaires de la ville, assis sur les corniches, les toits, les rampes, les bancs, les lampadaires. Ils tricotaient des cyclones. Son manche sur l’épaule, le parapluie, comme un chapeau, leur cachait les yeux. Partout des cyclones, du plus infime jusqu’au plus grandiose, s’échappaient des tricots, véritables êtres de laine qui s’envolaient tourbillonnant importuner le ciel. Quand je passais devant ces êtres perchés, certains me faisaient un signe de tête sous leur parapluie, d’autres me montraient qu’une place était libre à côté d’eux. On n’entendait que le cliquetis des aiguilles et un vent lent qui emportait les cyclones. Au hasard de mes déambulations, je me trouvais sur une place, l’Esplanade des Palivernes. Un lynx, majestueusement calme, était assis devant moi. Je n’en avais jamais vu de tel et pourtant il me semblait familier. Toute la ville avait disparu, me laissant en tête à tête avec mon appréhension. Le lynx me fixait, ses yeux ocres m’électrisaient tout entier. Une peur indéfinissable me clouait au sol tandis que mes yeux se vissaient à ceux du lynx. Elle était devenue clairement identifiable lorsque le lynx avait prononcé ces mots:
« Noor. Je m’appelle Noor. Je suis ton inquiétude. »
L’ambiance était devenue marine, le ciel s’était obscurci et le lynx avait fondu dans cette couleur. Sans prévenir le vent avait soufflé, le monde sous mes pantoufles avait rétréci. En un lapsus du vent je m’étais retrouvé sur la terrasse d’un immeuble, assis entre deux passants. L’un parlait sudoku et l’autre lui répondait mimosa. Depuis mon mirador, les jambes pendues dans le vide et le cœur au bord du précipice, je regardais la vue sépia imprenable sur la métropole qui se déclinait en tons couleur topaze et ambrés. Les passants, installés les uns à côté des autres sur chaque bord de ciel possible, sirotaient le paysage tout en tricotant. Le gratte-ciel au bord duquel j’étais assis s’élevait au centre de la ville, où un moulin à eau s’était arrêté. Sa roue titanesque surplombait tous les autres édifices, arrivait à la hauteur des plus hauts buildings. Des cyclones désorientés s’y étaient enchevêtrés. Le flâneur perché à côté de moi avait un parapluie violet et m’avait dit, sans tourner la tête dans ma direction :
« Ça fait belle lurette que le moulin ne fonctionne plus. Ç’ a été un des plus graves chamboulements à Outsiplou. Il faudrait qu’il pleuve pour alimenter la rivière, et il pourrait tourner à nouveau. De toutes les catastrophes qui se sont déjà produites, aucune n’a alimenté la rivière, et notre routine un peu desséchée n’a de cesse de vouloir s’emballer à nouveau. » J’avais commencé à tricoter, en me demandant comment faire couler l’eau dans la rivière. Au fur à mesure que mes aiguilles sautillaient entre mes doigts, un humble courant d’air de fils orange se formait. En même temps, je pensais à Alcyone. Et il me semble que j’avais commencé à relativiser quant à la rencontrer à ce moment-là, quand ma pensée se trouvait quelque part entre une accalmie atmosphérique et l’hymne d’outre-tombe que les passants avaient commencé à chanter. Leur chant me faisait l’effet d’une carte postale où une vieille connaissance se demandait si on se reverrait un jour :
Mirador, mirador. Quand autour de toi il n’y aura plus de décor,
Te souviendras-tu de mon passage, ou n’aurais-je été qu’un mirage ?
Quelque part, un lynx me faisait un clin d’œil. J’étais alors ballotté par l’hymne, mon petit cyclone s’emportait parmi ceux des autres, et le vent s’était mis à danser lui aussi, m’envoyant valser dans des contrées inconnues.
L’endroit dans lequel je me trouvais dorénavant était hanté par l’omniprésence du ciel. Je le percevais par un long frisson qui courait tout le long de mon dos et m’enlevait tout sentiment de crainte. Le sol était craquelé de toutes parts, et dans les fissures une lumière argentée brillait. Noor se reflétait en ombre chinoise sur le ciel outremer, aussi grand que le crépuscule lui-même et saisissant tout mon champ de vision. Il m’avait regardé de ses yeux d’ombre, puis s’était évaporé dans le clair-obscur. Quand je m’étais retourné, un dragon dormait. Il était magnifié par les lueurs argentées émanant du sol. Je le devinais noir, et sa tête était posée sur ses deux pattes avant. À côté de lui, tricot en main et parapluie à l’épaule, un passant assis en tailleur regardait son cyclone évanescent. Imagiro était apparu à l’improviste, et il avait une mine chiffonnée. Quand je lui avais demandé ce qui n’allait pas, il m’avait répondu que les passants se languissaient toujours de voir le moulin tourner. Il m’avait appris aussi que le dragon s’appelait Mjollnir, qu’il était né d’une tempête un soir de grande discorde.
« Dis, chaque personne qui a peur se retrouve ici à Outsiplou ? lui avais-je demandé.
-Diantre, sûrement pas ! Seuls ceux qui décident de prendre le risque d’affronter leur peur débarquent ici.» Puis il s’était mis à neiger, ce qui, d’après Imagiro, était le résultat de la chute d’un funambule qui était tombé du côté de chez moi. Une mince pellicule de neige recouvrait le dragon et le parapluie du passant, quand je m’étais senti à nouveau enlevé par les alizés.
Je tricotais parmi les autres passants, chacun prostré au sommet d’un lampadaire dans une rue non loin du centre. Ils étaient venus à Outsiplou comme moi, avec leur histoire et leurs peurs, et tous nous nous défaisions à notre manière de nos frayeurs. Noor était couché au pied de mon lampadaire, l’air endormi. Désormais je l’avais apprivoisé, et il ne me figeait plus sur place. Alcyone flirtait plus que jamais avec mes pensées, bien que j’aurais pu rester juché indéfiniment sur mon réverbère.
Seul le réveil d’un dragon aurait pu troubler à jamais l’atmosphère tiède qui régnait sur la ville. Un soleil invisible se levait, et les rues étaient baignées de ses rayons orangés. Noor dressait ses oreilles, les passants avaient cessé de tricoter. La métropole entière frissonnait. Dans le ciel les coups de pinceaux bronzes rendaient fou le mistral. C’est tout un peuple qui attendait, un peuple passager en quête de sens. Alors on l’avait vu arriver. Sa marche était lente et ses épaules se soulevaient en même temps que ses pattes foulaient le sol. Mjollnir s’était immobilisé en dessous de la roue pétrifiée du moulin. Il avait levé la tête vers le ciel, et sa posture solennelle faisait trembler nos anciennes peurs. Il avait déployé ses sombres ailes et, le vent s’étant détourné de moi, s’y engouffrait, les faisant gonfler telles les voiles d’un bateau. Brusquement, il avait fermé les yeux. Subitement, il avait hésité. Soudainement, de tout son être tendu vers cette aube peinte spécialement pour lui, il avait décollé. Filant droit vers le bronze, il dérangeait les airs, le vent lui-même n’en revenait pas. Il avait disparu, happé par le ciel. Imagiro, imperceptible, avait murmuré à mon oreille :
« C’est Alcyone. Elle espère que tu vas accepter de la rencontrer. Elle en vit le jour et rêve la nuit. Son appréhension, dans ton monde, a fait décoller Mjollnir. »
Dans l’interlude cuivré qui avait suivi la disparition du dragon, quelques gouttes surnaturelles s’étaient mises à tomber. Un à un les parapluies s’étaient fermés, un à un les passants s’étaient levés. Même leur esprit s’embuait. Beaucoup avaient les mains tendues vers le ciel, et ils avaient lâché leur tricot. Un bal de cyclones aux couleurs chaudes se mêlait à la fine pluie. J’étais descendu du réverbère, et regardais le spectacle avec Noor. Il souriait de son sourire de lynx. Imagiro continuait de me parler :
« Quand les passants écoutent la pluie, c’est eux-mêmes qu’ils écoutent. Aussi exprime-t-elle leur quiétude en couleurs. Le temps d’un cyclone, ils se sont réconciliés avec eux-mêmes. Dans votre monde l’impact n’est pas minime, on dit d’ailleurs que le temps efface les blessures. C'est grâce à ce qu’ils vivent ici à Outsiplou. Bien sûr toutes les peurs ne sont pas mauvaises, et on ne les oublie jamais complètement. A Outsiplou, on se perd pour mieux se trouver.»
Le moulin à eau, ayant récupéré son âme grâce à la pluie, s’était remis en marche. La pluie tombait abondamment, les passants dansaient sous sa béatitude. Mjollnir avait saisi les reflets du jour, et il resplendissait d’un noir cuivré, après avoir atterri en haut d’un mirador-building.
La certitude que je devais rencontrer Alcyone s’imposait comme une évidence. Quelque chose me disait maintenant que tout se passerait bien, quelque chose que j’avais vécu à Outsiplou. Dans un murmure, Imagiro m’avait recommandé de rendre les pantoufles. Il avait ajouté :
« Hoûte-s'i-ploût, Ambroise. Ecoute s’il pleut. »
Dans un dernier chuchotement du vent, j’avais posé mon front contre celui de Noor.
Dans un battement de cils, l’abribus avait émergé depuis le bruissement de la pluie. J’avais réincorporé notre monde, et mon bus n’était pas encore arrivé quand j’avais répondu au sms d’Alcyone. J’allais partir à sa rencontre le 3 septembre prochain. Et je savais en mon for intérieur que tout se passerait bien. Au fond de moi allait pour toujours résonner une mélodie, entendue un jour dans un paradis retrouvé:
Mirador, mirador. Quand autour de toi il n’y aura plus de décor,
Te souviendras-tu de mon passage, ou n’aurais-je été qu’un mirage ?