Jean-Yves
A la fin de l'automne, dans une grande ville pleine de voitures et de bruits, Balthazar dormait sous un abribus. Il dormait dehors pour rester avec son chien : Jean-Yves. C'était l'être qu'il chérissait le plus, son petit chien. Les gens l'aimaient bien Jean-Yves, et chacun lui amenait un petit cadeau : un manteau tricoté main, une poignée de croquettes, un os à moelle, un petit jouet.
Ce petit duo était heureux comme ça, libre, dans la rue. Parfois Balthazar jouait du violon et Jean -Yves faisait le loup. Ça faisait marrer tout le monde, les pièces tombaient dans la petite boite en fer et la vie était douce. Un bon steak pour Jean-Yves, une petite bouteille de rouge pour Balthazar avec un sandwich au salami, ils étaient comme des coqs en pâte.
Et puis, un jour, Balthazar se réveilla et Jean-Yves n'était plus là. Disparu ! Balthazar crut d'abord qu'il était parti faire un petit tour, bien que ce ne soit pas dans ses habitudes, et il attendit sagement le retour de Jean-Yves. Après quelques heures d'attente sous son abribus, il s'installa à son emplacement habituel, devant la boulangerie. Il questionna les gens, personne n'avait vu de petit caniche noir avec un manteau à carreaux. Balthazar n'y comprenait rien. Pourquoi Jean-Yves se serait-il sauvé? Pourquoi l'aurait-on kidnappé? Il alla à la SPA voir si quelqu'un l'avait ramené. Personne.
Balthazar attendit encore une semaine, refusant au Samu social de l'emmener dans un foyer pour y passer la nuit malgré les températures extrêmes : Jean -Yves allait revenir, c'est sûr !
Le froid se faisait de plus en plus mordant, la chaleur de Jean-Yves lui manquait terriblement et il lui semblait ne jamais avoir enduré un hiver si rude depuis dix ans. Date à laquelle Balthazar recueillit Jean-Yves après qu'une chienne eut choisi de mettre bas sous son abribus, sur son matelas, dans sa couette et ce, une veille de Noël. Balthazar avait amené tout ce petit monde chez le véto qui lui demanda s'il voulait en garder un. Les autres seraient adoptés. C'est ainsi que Jean-Yves entra dans la vie de Balthazar.
Jean-Yves toujours porté disparu, Balthazar tomba gravement malade et il fut hospitalisé. Quand il se réveilla, Jean-Yves était auprès de lui, dans la chambre d'hôpital. Il l'appelait : " Jean-Yves ! Jean-Yves ! Viens mon garçon ! " mais Jean-Yves ne bougeait pas. Immobile, allongé en rond dans le fauteuil près de la fenêtre. Balthazar essaya de se lever mais son corps était trop faible. "Allons, viens mon garçon! Viens voir papa! Tu m'as fait une de ces peurs! J'ai cru que je ne te reverrais plus jamais!" disait-il. Mais Jean-Yves ne bougeait pas. Il devait être bien fatigué lui aussi.
Ainsi, Balthazar et Jean Yves passèrent la semaine bien au chaud, les infirmières servaient même à Balthazar un petit verre de rouge à chaque repas. Il n'aimait pas trop qu'on le lave tous les jours mais ça lui avait permis de découvrir son visage dans le miroir, propre et rasé, ce visage qu'il devinait juste de temps en temps dans le reflet d'une vitrine lorsqu'il était dans la rue. Vingt ans s'étaient écoulés et il ressemblait maintenant à cet homme qui le remplissait de colère. Vingt ans de rue, vingt ans qu'il avait quitté le domicile parental sous les insultes de son père " Jamais il n'y aura de taffiole sous mon toit! Tu vas nous ramener le SIDA avec tes conneries ! " . Effectivement, il s'était chopé le SIDA, mais ce n'était pas de la manière dont son père se l'imaginait. Il avait maintenant trente-huit ans, ce n'était plus un jeune homme, pas tout à fait un vieux. Il se redécouvrait. Le froid avait marqué son visage, son regard était délavé, comme celui des gens qui ont trop vécu. Comment ces vingt longues années avaient elles pu s'écouler ?
Au début, quelques copains l'hébergeaient, et peu à peu, ils se sont mis en ménage, ont trouvé du travail. Et plus le temps passait, plus les amis se sont fait rares, en tout cas ceux qui avaient une vie normale. Il avait bien essayé de travailler dans une usine de cigarettes, on lui avait demandé de nettoyer une cuve pleine de goudron, le truc que personne ne voulait faire, il s'était senti si sale en sortant qu'il avait cessé de fumer et de travailler dans la même journée. Et puis ses collègues avaient tout de suite vu sa différence et se moquaient de lui pour affirmer leur virilité. Enfin, le monde du travail ce n'était pas pour lui. Ce monde - tout court- n'était pas pour lui d'ailleurs, se plaisait- il à répéter. C'est comme ça qu'il avait choisi la rue.
Balthazar dormit des heures et des heures dans sa chambre d'hôpital, il lui semblait avoir des années de sommeil à récupérer. Dormir dans les rues était risqué, et il fallait souvent garder l'œil ouvert jusque tard le soir à cause des petits voyous qui lui piquaient son argent ou juste voulaient s'amuser un peu. Et puis, ces nuits blanches passées à guetter le retour de Jean-Yves... Il allait pouvoir se reposer enfin.
Un samedi après midi, Balthazar reçut la visite d'un couple de vieux à l'hôpital. Ils entrèrent dans la chambre et ne dirent rien. Ils semblaient sous le choc, Balthazar ne les reconnaissait pas, lui non plus d'ailleurs ne se reconnaissait pas. La dame dit à Balthazar : "Sylvain, c'est bien toi?" Balthazar ne répondit pas. La dame lui dit qu'elle allait l'accueillir " à la maison", dans sa chambre qui était restée intacte depuis cette fâcheuse dispute. Balthazar ne répondit pas. Les ambulanciers emmenèrent Balthazar et l'installèrent dans sa chambre. Une chambre d'ado, tapissée de posters de Mylène Farmer et de photos d'un jeune homme souriant entouré d'amis. L'ambulancier posa Jean-Yves dans le coin de la pièce. Jean-Yves ne bougeait toujours pas. La vieille dame lui demanda s'il se souvenait d'elle. Balthazar fit " non" de la tête. Se souvenait-il de la chambre ? Même réponse. Elle lui déposa du linge propre et lui demanda si elle pouvait jeter ses vieux vêtements en désignant Jean-Yves du regard. Balthazar répondit que Jean-Yves dormait dessus pour l'instant et qu'il préférait les garder. La dame se tut et tourna les talons, camouflant ainsi les larmes qui perlaient sur sa joue. Balthazar se leva et prit Jean-Yves dans ses bras, il n'avait rien mangé depuis un moment et ne pesait plus très lourd, mais c'était bien son Jean-Yves. Il était un peu faible, voilà tout.
La vie continua ainsi, les étrangers vécurent ensemble quelques mois jusqu'à ce que le syndrome de Korsakoff ne rongea totalement le cerveau de Sylvain. Sylvain fut mis en terre avec un joli costume gris. La marche funèbre de Chopin résonna dans l'Eglise, ce fut un enterrement très émouvant. Toute la famille était là, les amis d'enfance de Sylvain, les voisins. Sur sa tombe des petites plaques gravées "A notre fils bien aimé", "A notre ami", des gerbes de fleurs par dizaines. C'était vraiment très beau à voir.
Jean-Yves, quand à lui, coula des jours paisibles chez une vieille dame qui le recueillit alors qu'il faisait le loup sous un abribus. Le pauvre avait poursuivi un chat pendant une nuit et s'était retrouvé piégé dans un garage pendant une semaine. Lorsque le propriétaire était rentré de vacances, Jean-Yves avait couru rejoindre Balthazar, mais il avait disparu. De temps en temps il se sauve et attend sous un abribus, toujours le même. Mais Balthazar n'est plus là, son matelas a disparu. Il fait le loup pendant quelques minutes et rentre chez la vieille dame quand les humains se mettent à lui filer des coups de pieds pour qu'il arrête de gueuler.
http://www.youtube.com/watch?v=L8aF3MmSDDQ
EDIT1 : majuscule corrigée suite au commentaire de Baptiste.
EDIT2: Parenthèses enlevées sur les conseils d'Erwan
EDIT 3: Corrections Tomoyo :P itou