Du coup, j'ai fait de toutes petites modifications, sans vouloir entrer trop dans les détails pour garder le côté très universel de la chose et la part de mystère. Est-ce mieux malgré tout ?
Un soir d’hiver à Berlin.
C’était un soir d’hiver à Berlin, dans le quartier de Kreuzberg. Nous étions arrivés depuis deux jours. Sur les tables, des bougies diffusaient une lumière rougeoyante. Du plafond pendaient des bouquets de fleurs séchées. Nous nous trouvions au Das Hotel, un bar au style underground local ou la peinture s’effritait sur des murs tenant péniblement debout.
Au milieu de ce décor de brocante post-apocalyptique trônait un piano. Nous en étions à notre deuxième choppe lorsqu’un type d’origine asiatique, petites lunettes et costume impeccable, fit son apparition. Après avoir commandé un milk-shake au comptoir, l’homme s’installait devant l’instrument pour se lancer dans un moment de grâce d’une durée de 7 minutes et 30 secondes. Metamorphosis 2 de Philip Glass.
Je me souviens de mon regard émerveillé balayant l’espace : les mains virtuoses du pianiste, le décor de friche, ma pinte, les habitués poursuivant leur discussion et ses yeux qui brillaient en face de moi. Tout était réuni pour rendre ces instants inoubliables. Quelques minutes passées en lévitation, portés elle et moi par les notes du compositeur américain et le côté irréel du lieu. Des instants durant lesquels la bière avait le goût du nectar et où, me semble-t-il, nous nous retenions pour ne pas laisser échapper une larme de bonheur.
Ce soir-là, enivrés, nous avons fait l’amour pour la première fois. Intensément. Puis nous avons recommencé les jours suivants. Perdus dans cette ville étrangère, nos corps ne faisaient qu'un et je pensais que c’était pour l’éternité…
Aujourd’hui, l’automne touche à sa fin à Lyon. Le morceau de Philip Glass passe en boucle sur mon ordinateur et me projette dans ce troquet berlinois, un soir d’hiver, au milieu des bougies et des fleurs séchées. L’amertume du houblon me revient en bouche et l’odeur des vieux meubles envahit mes narines. Je revois son sourire, sa beauté et ses yeux luisants qui me fixent. Mais aujourd’hui, il fait froid et gris. Depuis qu’elle a mis fin à l’éternité, l’air mélancolique de Metamorphosis 2 ne cesse de résonner dans mon crâne. Et je n’éprouve plus le besoin de retenir mes larmes.