Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

05 décembre 2022 à 00:19:59
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Le roi dépouillé

Auteur Sujet: Le roi dépouillé  (Lu 360 fois)

Hors ligne Glaçon

  • Plumelette
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Le roi dépouillé
« le: 25 septembre 2022 à 21:59:39 »
Hinebault de Candolfe régna sur l'empire Avôar de quatre-cent-sept-cent-cinq à quatorze-cent-treize-douze. On considère qu'il marqua l'apogée d'une dynastie, d'un empire, d'une civilisation. Après lui advint le déluge.

En l'an de grâce mille-sept-cent-trente et quarante années, après trente-sept-huit décennies d'incessantes guerres civiles, l'espoir semble rejaillir, la lumière irradier, Rodragon septième vient de restaurer la paix : il a terrassé ses principaux opposants. On cherche maintenant la voie d'une restauration durable ; on exhume les vieux parchemins, les illustres exemples du passé. A sa table de travail, le chargé d'enluminures Eliabon consulte exceptionnellement, et sans instruments, ces grandes historiae que l'on croyait perdues. On veut confirmer les faits derrière la légende de Hinebault le grand, l'illustre, dont Rodragon, dans son esprit de restauration, cherche la filiation symbolique. Qui fut Hinebault de Candolfe ? Tout enfant du pays pourrait vous le dire. Un héros, un saint homme, un guerrier. Il avait allié les notions d'abondance, de justice et de conquêtes à son règne. En somme le parfait dirigeant.

On vous dirait ensuite qu'il n'était pourtant pas beau, à tel point qu'on s'en était effrayé. On eût même pu le dire maudit tant son corps partageait davantage d'affinités avec les eaux putrides d'un égout de la capitale qu'avec la peau simple, et rêche, d'un paysan des contrées. Et cependant il était bon et béni des dieux. C'est ce point-la que Rodragon veut examiner. Comment est-il possible que le règne d'abondance fut marqué par une figure si laide ? Si volonté divine il y eut derrière, faut-il que Rodragon s'enlaidisse ? Reformulons : ses adversaires politiques, encore nombreux quoique présentement discrets, vont-ils employer les foules superstitieuses pour entraîner le désordre durant son règne ? Vont-ils diffuser l'idée, par le biais de savants prédicateurs, que la laideur extérieur, chez l'empereur, fut la marque de la divinité ? Qu'au contraire, l'exemplaire beauté de Rodragon et de ses infâmes prédécesseurs serait la marque d'une profonde immondice ? Cela vous paraîtra  risible mais ainsi en va-t-il. Nos singeries politicardes n'ont jamais valus mieux.

C'est pourquoi Rodragon mande à tous les scribes du monastère de Saint-Carcan en Brieux, de mettre à nue leur bibliothèque légendaire dont on n'avait plus fait l'inventaire depuis mille-sept-cent-trente-huit et cinquante tirelires, soit quarante-huit-neuf-quinze printemps en langage cautèratrapèdique. Si cela vous est confus, figurez-vous quelle confusion s'empare alors des têtes chauves du monastère. Des milliers de livres à consulter dans des langues que l'on ne comprend plus, qu'il faut entièrement retraduire. Autant dire que la tâche va prendre plusieurs années.
« On ne peut pas compter là-dessus, sire! Il nous faut prendre des résolutions stratégiques ce jour-même, et élaborer dans les plus brefs délais votre programme idéologique ! » alerte le cardinal de Pandoulfe, éminence grise de Rodragon. « Mais que faut-il donc faire ? »demande celui-ci, bien en peine.

Ils en discutèrent une nuit et on convint de faire, sans le savoir, ce que nous faisons de toute éternité : fonder la réalité du pouvoir sur un crime, et cacher la poussière sous un tapis brodé des milles et une scènes mythologiques de l'accession au pouvoir du prince prétendument providentiel. Les prédécesseurs de Rodragon n'en avaient pas eu le temps ; ils avaient tous péris dans la nuit-même de leur effective intronisation. On pensait, pour ainsi dire, que c'était une première. Et les premières suscitent autant d'espoirs que de craintes. On pointa rapidement du doigt le détail que Rodragon avait craint : sa laideur n'égalait pas, loin s'en faut, celle qu'avait laissé dans l'iconographie  le fondateur, le brillant Hinebault.

Le conseil royal demanda d'urgence aux moines de l'abbaye de Saint-Carcan en Brieux de leur faire part de leurs premières découvertes. Ce n'était rien de vraiment précis. Il semblait qu'Hinebault n'avait pas été aussi laid au début de son règne qu'à la toute fin. Rien d'extraordinaire me diriez-vous, en vieillissant la peau s'étire, le corps se tasse, le visage et les muscles fatiguent... Mais on était littéralement passé d'un jeune éphèbe dans la moyenne à un un tas de boue dont un œil, sortit de  son orbite, pendait jusqu'au nez. Et ce n'était pas tout. Plus étonnant encore, l'enlaidissement d'Hinebault avait, semblait-il, suivi un long processus fonctionnant par à-coups. A chaque événement important du règne, qu'il fût inquiétant ou sublime, l'empereur avait pris cinquante-huit-neuf croissants et son épiderme une nouvelle couche d'une purulence curieuse, comme si on l'eût empoisonné, battu, brûlé... On ne savait encore rien des raisons de ce phénomène, mais on avait déjà connaissance d'une certaine corrélation : le phénomène d'enlaidissement gagnait en consistance  ce que l'Etat connaissait en événements importants.

Dès lors le cardinal de Pandoulfe sut comment tirer profit de ce savoir et faire en sorte que les agitateurs des foules se turent à jamais, sans besoin de les traquer. Mieux, il avait déjà connaissance des grandes lignes du programme idéologique qui serait celui de Rodragon. A l'image de l'illustre fondateur, on retournerait la perspective du Beau dans les mœurs. Le beau ne résiderait que dans l'intérieur d'une laideur extérieur, et serait l'apanage de l'empereur, lequel, montrant à nu ses ténèbres, ne laisserait en lui, pour présider ses actions, que la céleste lumière. Ainsi l'empereur se ferait incarnation de la vertu sur terre et d'un ordre qui ne sied pour aucun d'essayer de singer ; ainsi Rodragon écrirait un nouvel âge d'or.

Il fallait pour cela que Rodragon acceptât de se mutiler les chairs à coups de poignards, de tenailles brûlantes, de poisons ou de feu grégeois. N'ayant en vu que le trône, celui-ci accepta, et il reçut les premières déchirures en se disant que c'était peut-être un bienfait, peut-être qu'ainsi la mort lente et violente qui avait été le lot de tous ses prédécesseurs ne lui serait d'aucune douleur si elle devait advenir quand même ; peut-être développerait-il une insane résistance aux poisons, ce qui le prémunirait même contre toute machination de palais. Mais le plus grand bienfait à en tirer, lorsqu'il advint, acheva de convaincre Rodragon que cela avait été la bonne voie à suivre : la foule l'aima dès lors qu'il parut aux Rostres, dépouillé, le visage et les membres une première fois esquintés pour avoir ordonné d'apprêter un gigantesque banquet conviant les habitants des sept-centes quartiers de la capitale. A la suite de quoi il reçut maint hommages, maint éloges de lettrés de toute corporation, maintes acclamations et dédicaces de l'ensemble de l'aristocratie candolfienne.

La ferveur fut telle dans les premiers instants que l'on s'attendît à ce que cela durât ainsi. On n'eût pas cru possible ce sombre avenir. La foule  consentait petit à petit à l'idée de lyncher Rodragon le moche.

Dans un premier temps, au conseil royal, on ne s'expliqua pas cette perte de popularité. Tout avait été mis en place comme dans la légende d'Hinebault : à chaque événement le roi s'était enlaidie dans le sang. A chaque nouvelle fête, à chaque nouveau succès, au moindre acte d'évergétisme, Rodragon avait traversé les confins de l'enfer sans abdiquer de sa raison. Que fallait-il donc faire ? Pourquoi le peuple trouvait cela maintenant ridicule, dégoûtant, déplacé ? Fallait-il rejeter les exemples illustres du passé, et croire en sa capacité à innover sans besoin de singer ? Mais il était trop tard ! Voilà des années qu'on avait diffusé ce culte à la laideur extérieure de l'empereur, comment pouvait-on faire machine arrière ? La question était brûlante, voyez-vous, car par tradition l'empereur ne gouverne jamais loin de la foule urbaine, et sa sécurité repose tout entière sur un petit corps de l'armée dont les membres les plus éminents étaient alors de moins en moins fervents.
On ne trouva point la solution, et les ténèbres envahirent le règne.

La veille de l'effroyable lynchage que subi Rodragon, ou peut-être un peu avant, ou peut-être un peu après, le plus très jeune Eliabon, de l'abbaye de Saint-Carcan en Brieux, traduisit une page fort intéressante de la légende d'Hinebault, laquelle avait été cousue, curieusement, à la suite d'une liste de compte, de la sorte qu'on ne pouvait qu'avoir du mal à trouver la vérité que contenait cette page si précisément on était à sa recherche. Elle révélait la supercherie d'Hinebault qui en pratique n'avait pas été différente de celle de Rodragon. Plus que la marque de la divinité, la laideur croissant par à-coups était la marque de l'homme, cela va sans dire. La différence entre Hinebault et Rodragon repose dans le discours sur la laideur associé aux événements du règne.

Hinebault, nous raconte le document qui parle de lui sans ambages, était un arriviste, un orgueilleux, un machiavélique. Du moins le disait-on sans comprendre le personnage avant son ascension au trône. On s'était soumis à lui par la force, foule et nobles. Dans les premiers temps de son règne, il n'y avait rien d'autre que la crainte pour maintenir l'ordre. C'est alors qu'advint l'événement, que les premiers stigmates sur son corps apparurent. Un jour que les derniers d'une longue liste de proscription allaient être mis à mort en place publique, l'empereur, haï mais craint, s'avança devant la foule éperdue, et se mit à nu. « Mes frères, je vous ai causé bien du tourment. Mesdames, je vous ai ravi un fils, mesdemoiselles, un frère. Je ne vous dirais jamais que j'ai regretté, parce que tout cela était nécessaire. Je ne vous présenterai jamais mes excuses, car un roi ne le peut. Je vous montrerais simplement ce corps qui est le mien. Le voici. Il est beau n'est-ce pas ? On aurait peine à croire que le propriétaire de ce torse immaculé aura fait percé d'un million de flèches celui de ses innombrables ennemis. Et pourtant... Je vais assumer mes crimes ici-même. Pour chaque homme enlevé à son foyer, pour chaque enfant, pour chaque femme éploré, j'endurerai un coup de fouet. Et quand mon corps ne supportera plus le fouet, ce sera le charbon ardent. Et quand il n'y aura plus rien que la cendre pour protéger mes os, ce sera le poison. Mais je n'abdiquerai jamais, je ne m'arrêterai jamais. En dépit des supplices, ma raison survivra, et ma volonté sera l'allégorie même de la constance. Je ne faillirai pas. Voici ce que je veux vous montrer. » Et le premier d'une longue série de coups cinglèrent son corps. Et à chaque nouveau sang versé pour la prospérité de l'Etat, il endura un nouveau martyr. A chaque fondation bâtie sur un crime, il grava le crime dans sa chair. Il ne demandait alors à la foule qu'une seule chose, qu'ils ne considérassent que la fondation, qu'ils la gravassent dans leur cœur, qu'ils en eurent pour toujours l'usage. Et ainsi en alla-t-il pour ce règne d'abondance. Hinebault avait donné une toute autre signification à ses souffrances que Rodragon. Et sans plus craindre un blasphème, le très jeune Eliabon pensa en ces termes qu'« il fut le seul roi à n'avoir fait qu'être, à n'avoir pas joué ». Et peut-être y a-t-il dans leur monde un peu de l'espoir qu'il n'y a pas dans le notre.






Hors ligne Champdefaye

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Re : Le roi dépouillé
« Réponse #1 le: 26 septembre 2022 à 09:48:13 »
Bon, malgré quelques fautes d’orthographe et de nombreux problèmes de ponctuation, ça se lit bien, et on se laisse conduire jusqu’à la fin, pourtant un peu décevante, il faut bien le dire. L’ambiance bizarro-médiévale est assez bien rendue, mais la logique des actions des uns et des autres n’apparaît pas toujours clairement. Peut-être est-ce dû aux ténèbres de cette époque moyenâgeuse.
J’ai été gêné plusieurs fois par les changements fréquents et à mon avis injustifiés des temps de narration.
Mais, encore une fois, ça se laisse très bien lire.
S’il y a une allégorie derrière ce conte, je ne l’ai pas saisie. Merci de m’éclairer le cas échéant.
Et puis, bienvenue par ici, Glaçon

Hors ligne Stevius A

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Re : Le roi dépouillé
« Réponse #2 le: 28 septembre 2022 à 11:47:38 »
Bonjour Glaçon,
C'est bien écrit, mais il y a effectivement des concordances de temps un peu hasardeuses. L’emploi du présent puis du passé simple est assez déroutant, d'autant que certaines apparitions du futur ne sont pas justifiées.
Je me suis parfois perdu dans le "qui est qui" lorsque tu changes de personnage, mais c'est sans doute dû à ma fatigue.  ;)
Il y a aussi quelques virgules en trop. Ton texte gagnerait en fluidité en enlevant celles que tu poses avant "et", par exemple.
Merci.
Steve
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Hors ligne jonathan

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Re : Le roi dépouillé
« Réponse #3 le: 28 septembre 2022 à 13:55:13 »
Bonjour. Effectivement, ça se laisse lire. Pour le reste, tu as déjà reçu quelques remarques donc pas la peine de remettre la couche du moche ! À + pour une éventuelle suite.
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Hors ligne Stevius A

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Re : Le roi dépouillé
« Réponse #4 le: 28 septembre 2022 à 17:49:22 »
"La couche du moche"... Excellent : merci Jonathan, ça m'a autant fait rire que ça peut être très moche, du genre : la couche du mioche...  :D
Tranches de vie et carnets de voyages peu classiques sur fond d'écriture non policée...

Hors ligne Glaçon

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Re : Le roi dépouillé
« Réponse #5 le: 28 septembre 2022 à 19:03:59 »
Merci à tous pour vos retour, c'est assez dynamique par ici, en fait.  ;)

Je vois que le passage du présent au passé a pas mal dérouté. Je ne saurais pas justifier ce choix-la, je n'y ai pas réfléchi, ça m'a sans doute paru naturel, ou plus simple, au moment d'écrire. Je vais y accorder plus d'intérêt.

Champdefaye : " S’il y a une allégorie derrière ce conte "
Je dirais plutôt la projection d'un idéal, qui survient contre toute attente. L'idée qu'il y a un monde dans lequel un tyran, tout en allant jusqu'au bout de ses idées, a assumé jusqu'au bout le poids de ses méfaits. Que c'est même une règle, la seule règle permettant à un grand homme de régner durablement dans ce monde-la. Qu'à contrario nous sommes bien dans la merde, ici-bas.
Mais je me suis globalement laissé guidé par mon instinct. J'avais vaguement en tête l'esthétique d'un manga type One piece.

Merci pour la bienvenue.  ;)


 


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