Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

13 août 2022 à 23:21:17
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » La Faim des Haricots

Auteur Sujet: La Faim des Haricots  (Lu 1239 fois)

Hors ligne kokox

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 472
La Faim des Haricots
« le: 04 septembre 2017 à 12:18:38 »
Haricot, éternel sourire



Notes pour une nouvelle intitulée :
« Petite tragédie relativement enjouée
de la paupérisation et du consumérisme ».¹






Et notre monde d'abondance est si pauvre que toute créature vivante
y attache le plus grand prix à la nourriture, lutte pour elle et,
encore aveugle, cherche les mamelles de sa mère.

Guéorgui Vladimov, Fidèle Rouslan : Histoire d'un chien de garde.


L'islam manifeste ce que Nietzsche appelle « une grande santé » :
il dispose de jeunes soldats prêts à mourir pour lui. Quel occidental
est prêt à mourir pour les valeurs de notre civilisation : le supermarché
et la vente en ligne, le consumérisme trivial et le narcissisme égotiste,                     
l'hédonisme trivial et la trottinette pour adultes ?

Michel Onfray, Déclinisme ou le Mystère de l'absence de Rollmops au rayon frais.





   
   Ma chère tantine au confit d'oie2,
   
   
   Ça y est, c'est enfin le grand jour !
   Ce petit coucou télépathique3 depuis l'Hypermarché E.Leclerc4 pour te dire que je ne devrais plus tarder à passer à la casserole.
   Il était sur les coups de onze heure ce matin lorsqu'une brave mémère5 a saisi mon bocal6 d'une main un peu tremblante, mais forte d'un regard - ô ce regard - un regard de « bec fin », oserais-je dire quintessencier, de ces regards qui savent dominer ventre et raison, qui savent que pour mériter le noble titre de gourmet il faut laisser glisser son désir jusqu'à l'âme, ne pas avoir trop faim, comme il en va de même en amour. Brillant de cet éclat purifié qui transporte l'extase des pupilles aux papilles en un va-et-vient synchrone, ce regard, je te l'avoue, me provoqua une joie intense et me rendit haricot presto toute ma fierté.
   Tel un écrin précieux, ma bonne cliente me posa alors délicatement dans son caddie7 entre un paquet de chapelure et une chicorée scarole – tu sais, la dite « blonde à cœur plein » - aux larges feuilles frisées bien croquantes, celle avec qui nous rêvons tous d'être accompagné dans la phase digestive, afin d'atténuer les fanfares sonores consécutives à l'impudique fermentation des bactéries.
   Bien que médusée par mes attraits, l'affaire fut cependant loin d'être gagnée, puisque ma bonne cliente ne venait point du grand monde, mais semblait plutôt se situer sous le seuil de pauvreté, et même sous le paillasson du seuil, vêtue qu'elle était des ternes habits de la paupérisation8, de ces vêtements dépareillés, tu sais, que l'on palpe en fouillis sur les généreux comptoirs d'Emmaüs, en se demandant quel vain mariage de chiffons froissés pourrait nous mieux fagoter.
   De fait, me tourna t-elle autour du pot durant de longues minutes  – cette expression drolatique ne saurait être plus d'à propos - pesa le pour et contre, s'éloigna de mon présentoir « Épicerie fine », me revint penaude, plaça sa vieille main indécise en suspension, se persuada de m'agripper, se dissuada de me cramponner, mûrement hésita entre mes nutriments raffinés et une boîte de conserve low cost, nettement plus abordable mais recelant de douceâtres fayots et divers abats de volaille reconstitués très certainement à la colle à viande et importés d'Albanie, bref, se tâta jusqu'à l'os avant de prendre ce qui semblait être pour elle une héroïque décision. Le genre de décision - pardonne-moi cette grossièreté ma chère tantine - qui libère les sphincters et dit «crotte » à la fatalité.
   Comme j'étais le dernier bocal de cassoulet invendu sur l'étal des produits régionaux de notre belle France, c'est en définitive la réclame affichée sur mon flanc « promotion moins 30 % » qui détermina, in fine, le choix quasi cornélien de ma bonne cliente.
   Et c'est ainsi qu'après deux longs mois passés à me languir dans ma corbeille empaillée, cerné par un « Tripoux Aveyronnais » et un « Rognons de porc sauce moutarde » - très sympathiques au demeurant, mais refoulant un tantinet du bocal – l'heure fut enfin venue pour moi de me pavaner dans un caddie affable pour ce qui allait être sans nul doute mon ultime voyage.
   Mais avant de mijoter à feu doux et de faire les délices de ma friande, j'aimerais te narrer, ma chère tantine, le pétillant portrait d'une mère de famille exemplaire. C'est une femme accompagnée de sa marmaille que nous avons croisé sur le boulevard saturé des produits d'entretien, une nordiste d'une trentaine d'années, aussi blonde décolorée que son accent picard est prononcé, et en cloque jusqu'à la gorge, dont nous avons suivi le caddie durant plusieurs minutes, ma bonne cliente et moi, l'air ne pas y toucher, ne pouvant nous empêcher d'être à l'écoute de l'extraordinaire leçon de vie qu'elle tentait d'inculquer à ses cinq enfants, attirés qu'ils étaient, les pauvres gosses, par les cruels sunlights de la consommation…

____________________________   


¹  Ce texte est un hypertexte ayant pour vocation de circuler librement dans le continuum espace-temps de sa propre narration. Dans le récit principal s’interposent diverses digressions et anecdotes aléatoires qui se passent dans les notes de bas de page, lesquelles viendront enrichir d'instructive, cocasse, ou émouvante manière, la trame primordiale. Au lecteur de choisir la bonne façon de lire le contenu qu'il lui plaira, de picorer ici ou là les nourritures spirituelles nécessaires à son esprit, ou d'aller piquer sans tarder un roupillon s'il se sent déjà complètement dépassé par ces circonvolutions fantaisistes.

² À l'instant même ou débute cette nouvelle « La chère tantine au confit d'oie » commence à tourner sévèrement de l’œil et à suer de la graisse. La cause en est qu'elle vient tout juste d'entrer dans la ligne de conditionnement agroalimentaire de l'usine Perry sise à Périgueux dans le Périgord, ce que ne semble pas avoir perçu immédiatement son neveu. Celui-ci s'embarque alors dans une sorte de soliloque bien malgré lui, ce qui pourrait laisser croire à certains lecteurs dissipés que l'émetteur et le récepteur seraient potentiellement la même personne. Or, il n'en est rien. Il n'y a pas volonté ici de soulever un quelconque mystère psychiatrique des légumineuses qui tendrait à démontrer qu'elles sont atteintes d'une schizophrénie légère, voire psychotique. Il y a juste à reconnaître, pour les plus délicats, que le haricot est capable de s'exprimer d'une manière beaucoup plus riche, subtile et aimante que la nôtre.

³ D'autres lecteurs encore, peu habitués à sortir de leur zone de confort littéraire, pourront fort bien s'exclamer dès l'abord : « Ah mince, une nouvelle du genre fantastique ! Bon, laissons quand même à l'auteur sa chance, ayons l'esprit ouvert. De quoi cela parle t-il ? D'un hypothétique échange d'informations sans aucune interaction sensorielle ? Échange d'autant plus absurde qu'il n'implique pas deux êtres humains, mais de vulgaires haricots. Non, mais c'est quoi ce ramassis d'inepties ? L'auteur ignore t-il que l'existence de la télépathie n'est toujours pas reconnue par la communauté scientifique ? Ah, cela démarre mal, cet incipit cherche déjà à court-circuiter ma rationalité de fer ». Eh bien, rassurez-vous chers incrédules, l'esprit facétieux de l'auteur n'est pas de vous faire explorer le royaume des balivernes. Même s'il peut paraître un rien surnaturel, son propos sur les haricots télépathes est étayé par les plus récentes avancées scientifiques, lesquelles avancées, soit dit en passant, ont de tout temps apporté la lumière aux obscurantistes indécrottables et à leurs cousins germains : les infatués nigauds. Mais laissez-moi, s'il vous plaît, éclairer votre lanterne avant que vous ne renonciez peut-être définitivement à cette lecture. C’est dans les années 80, qu’un biologiste et un chimiste, Jack Shultz et Ian Baldwin, ont bouleversé notre vision du monde végétal. Grâce à leurs travaux, publiés dans la très sérieuse revue « Science » en juillet 1983, ils ont pu démontrer - et là que ceux qui ont la chance d'avoir un jardin arboré ou musardent dans un parc s'accrochent vitement aux branches - que les peupliers pouvaient parler ! Certes, pas comme vous et moi devant une tasse de thé ou en tétant la pipe immergée d'un narguilé au fond d'un vieux café berbère, mais via une télécommunication chimique. Les peupliers, et ce ne sont pas les seuls arbres en l'occurrence à être dotés d'un tel prestige, se transmettent des signaux d’alerte par voie aérienne. À partir de ce point et en l’espace de 30 ans, d’autres révélations scientifiques toujours plus étonnantes n’ont cessé de venir bousculer nos idées préconçues sur le monde végétal. Grâce à l’amélioration et l’émergence de nouvelles technologies (génie génétique, chromatographie, spectroscopie), les chercheurs n'ont pas tardé à reconnaître que les légumes se révélaient avoir aussi une complexité et des comportements aussi subtils sinon plus, que les animaux. Communication entre eux et avec d’autres espèces, capacité de réaction, sensibilité extrême, ouïe, odorat, esprit de famille, ruses. Mais il existe aussi une communication plus « discrète » car souterraine ! C'est durant l'année 2010 que l'équipe du Professeur Zhang Sixun Youyou, Docteur en microbiologie, fit cette annonce officielle retentissante qui eut l'effet d'une bombe dans l'assiette des végétariens : « Nous avons le regret d'apprendre à tous ceux qui ont banni la viande de leurs habitudes culinaires, que ce soit pour des raisons éthiques, religieuses, culturelles ou liées à la santé, qu'il est aujourd'hui avéré que les légumes éprouvent des émotions, et en particulier les carottes ! ». Ainsi, quelques jours après la publication d’une nouvelle vidéo choc diffusée par L214 sur la souffrance animale dans les abattoirs, la prestigieuse université de Hong-Kong s'empressa d'affirmer que les végétaux, eux aussi, souffraient lorsqu’ils étaient coupés, épluchés et mangés. Testant la souffrance végétale depuis plusieurs années à travers un potager high-tech pourvu de milliers de capteurs, de caméras thermiques et d’un sismomètre dernier cri, les végétaux, toujours selon ces scientifiques, posséderaient un équivalent au système nerveux que nous connaissons chez l’homme ou chez les animaux. Lochan Humus, co-responsable de l’étude parachevait ainsi la thèse de son beau-frère Youyou : « Lorsqu’on analyse une carotte, il ne faut pas la regarder comme lorsqu’on étudie un primate ou un fauve. Non, il ne faut pas utiliser l’oeil, mais une autre métrique : la microsensibilité chimique. En effet, le monde végétal communique grâce à des signaux chimiques de faible intensité envoyés entre les plantes, en cas de blessure par exemple, pour avertir d’un prédateur. Et, dans le cas de la carotte, ces cellules sensorielles sont placées sur la peau du légume ». Pourtant, sept ans après, et à 9573 kms de Hong-Kong, Vincent Broucke, impénitent végétarien depuis plus de 40 ans, Vincent Broucke - qui venait de découvrir la veille la teneur de cet article sur un vieux « Science et Vie » - l'obtus Vincent Broucke refusait toujours de croire à ces allégations de « branquignolles ». Trois heures à peine avant que ne débute cette nouvelle, il confiait encore à son ami Raymond, au comptoir du « Delirium Café », devant son cinquième Pastis de la matinée : « C'est pur bidon, moi j'te dis ! Les plantes, les légumes, jamais ils peuvent souffrir puisqu'ils z'ont pas de système nerveux. Faut quand même bien un système nerveux pour éprouver des émotions, non ? C'est moi qui délire ou quoi ? Toi, Raymond, t'as déjà senti tes patates bouger quand tu les épluchais ? Et tes oignons ? Non plus ! Et alors !». Se mêlant à la conversation, Jennifer Lacuisse, une omnivore convaincue lui rétorqua alors avec une belle énergie : « Moi, je vais te dire Vincent Broucke, tu es né couillon à oeillères et tu crèveras couillon à oeillères ! Et quand je pense à ma copine Josiane avec qui je suis en froid depuis des années à cause de ma consommation de viande, je la trouve tout aussi grotesque que toi. Mais c'est pas Dieu possible, pourquoi ces snobs de végétariens n’ont pas ouvert les yeux plus tôt ? C’est d’une telle évidence que les légumes sont des êtres vivants et sensibles, tout comme nous ». Ce que vécu le Professeur Zhang Sixun Youyou le 24 avril 2016 n'est sûrement pas pour donner tort à l'intuition de la révoltée Jennifer Lacuisse. Alors qu'aux environs de minuit il avisait, perclus d'abnégation, les restes poisseux d'un cassoulet made in Languedoc sous l'objectif de son puissant microscope, quelle ne fut pas sa stupéfaction de voir que les haricots agglutinés sur sa lamelle semblaient toujours palpiter d'aise, se lover amoureusement les uns contre les autres, dire adieu sans rancune à ce monde insensible,  alors que la moisissure œuvrait déjà sur leurs béats sourires de féculent.

4  C'est le lieu de la nouvelle. De rayon en rayon, nous progresserons au rythme lent des caddies dans les allées de l'Hypermarché E.Leclerc Salouël – 1 Rue Albert Camus, 80480 Salouël – situé au sud-ouest d'Amiens. Coordonnées GPS : Longitude (2.261461), Latitude (49.87076). Aujourd'hui, nul voyageur, nul consommateur, ne saurait se passer de l'avis des internautes sur les réseaux sociaux pour choisir la plage la plus dorée, la meilleure literie d'hôtel, ou l'enseigne la plus proche pratiquant les prix les plus modiques. Ainsi, se fiant de plus en plus aux Saints qu'à Dieu, la Place et la lessive Saint-Marc sont dorénavant notées sur le même pied d'égalité, l'absorption des couches-culottes est comparée, jaugée au gramme de caca près, forçant l'industriel français à tendre vers l'excellence tout en réduisant les marges de son fabricant Chinois. Je livre donc ici aux lecteurs projetant prochainement un pique-nique en amoureux à travers les hortillonnages amiénois ces quelques appréciations utiles recensées dernièrement sur le site de l'Hypermarché E.Leclerc Salouël, au cas où ceux-ci auraient oublié d'apporter sel ou tire-bouchon : « Magasin bien entretenu, du très bon pain, et une équipe de vendeurs au top », « Le samedi, plus grand-chose dans les rayons. Je déconseille vivement le magasin ce jour-là, ainsi que les jours de parution du nouvel Harry Potter », « Toujours satisfaite par cette grande surface, parfaitement achalandée en saucissons au poivre et chorizos », « En grand maniaque, je tiens à féliciter le personnel d'entretien, le carrelage est toujours rutilant. Après déambulation, je n'ai jamais besoin de nettoyer les roues de mon fauteuil roulant. Donc, économie de lingettes », « J'admire Monsieur Leclerc qui a tout, et qui arrive encore à penser à ceux qui n'ont rien ! », « Grâce aux « Voyages Leclerc Petits Prix d'Hiver » j'ai pu m'offrir une semaine au Baléares à Majorque pour 393 €. À part un cafard retrouvé écrasé au fond de la penderie, tout était parfait. L'hôtel proposait les services suivants sans frais supplémentaires : 1 piscine adulte avec zone réservée aux enfants, 1 solarium, chaises longues et parasols, le Wi-Fi dans les espaces communs, réception 24h/24, 1 jeu neuf de fléchettes, et un ascenseur dotée d'une jolie glace teintée », « Jeanne-Marie, une Martiniquaise d'environ 40 ans, se trouve très souvent à la caisse 17. C'est la plus rapide, et de loin, pour enregistrer les code-barres. De plus, politesse, bonjour madame, au revoir madame, dents bien blanches et sourire garantis».

5  Prononcé dans son sens péjoratif,  le substantif « mémère » désigne généralement une femme d'un certain âge et de forte corpulence. Cependant, ne nous y trompons pas, il est ici employé par le « Cassoulet Landais » d'une manière purement affectueuse, comme il fut corroboré que les haricots sont incapables d'émettre le moindre dénigrement envers le genre humain (Observation n°137 de l'équipe du Professeur Zhang Sixun Youyou : « Le haricot est d'un caractère plaisant, affriandant, dont le principal rêve d'existence est de séduire le premier gastronome venu. Qu'il soit cuit à feu doux, ou même à feu moyen, il envoie toujours les fins rayonnement de son sourire à celui qui le cuisine, jouant encore de ses zygomatiques au creux de l'assiette fumante. L'on peut fort bien conjecturer qu'il continue de sourire ainsi jusqu'au bout de sa vie dans les conduits intestinaux. Cette hypothèse qui reste à démontrer constituerait alors un singulier prodige qui ne serait pas sans rappeler le prémonitoire et fameux haïku du maître poète Arakida Moritake, daté de 1551 : « Éternel sourire/Dans le chant du haricot/Qui git dans mon corps ». Ceci étant dit, la brave « mémère » en question s'appelle Ginette Broucke. Et elle a 73 ans. Cette ancienne miss Dordogne vit dans le quartier Saint-Leu à Amiens, dans « Ch'coin » comme disent ses habitants dont la plupart vivent en dessous du seuil de pauvreté. « Je préfère pas qu’on se voie chez moi, j’ai trop honte », lâche t-elle un jour au téléphone à une jeune journaliste du Nouvel Obs qui souhaite faire un article sur les retraités du Nord vivant dans une extrême précarité. Une semaine plus tard, dans un café de Saint-Leu, Ginette Broucke parle à la journaliste sans s’arrêter, égrène avec détails différents moments de sa vie. À plusieurs reprises, ses yeux sont pleins de larmes. Parfois, elle s’arrête de parler. Ou sourit, et ça la rend plus vivante. Elle lui explique que sa principale activité est de vivre recluse chez elle parce qu'elle n'a pas d'argent. Elle enchaîne qu'elle n'est pas partie en vacances depuis 16 ans. Qu'elle s'est rendue à Paris la dernière fois en 2004. L'aller-retour d'Amiens au centre de la capitale, 2H30 environ, coûte en moyenne 19,85 €. « Trop cher », s'exlame t-elle dans un soupir. « Désolée de pas vous avoir reçu. J’ai un appart’ de pauvre, ça se voit. La dernière fois, un petit garçon de l’immeuble est passé devant ma porte entrebâillée et a dit : « C’est moche, il y a rien. » C’était un enfant mais ça m'a « blessée ». Ginette Broucke ne reçoit jamais personne chez elle parce que « le Nescafé est devenu hors de prix ». Personne, sauf Jennifer Lacuisse, qu’elle a rencontrée au Secours catholique : « Elle ne me juge pas ! J'ai cinq enfants dispersés aux quatre vents, avec de bonne situation, mais tous indifférents. C'est elle ma vraie fille ». Ginette Broucke partage un 28 m² avec son frère, Vincent Broucke, de dix ans son cadet. Sans cela elle serait à la rue. Une table de nuit sépare leurs deux lits. Vincent fait trembler les murs avec ses flatulences nocturnes et ronfle atrocement, mais elle s'y est habituée avec le temps. De plus, étant végétarien, il ne coûte pas bien cher en viande. Il y a aussi « Ange », son petit chat, et ses deux chiens. « C’est grâce à mes animaux que je tiens le coup. Peut-être que des gens vont pas comprendre, je m’en fous. C’est mon unique soutien ». La vie cabossée de Ginette Broucke a débuté il y a 73  ans à Saint-Papoul, petite commune de 777 âmes jouxtant Castelnaudary (C'est de là que lui vient son goût prononcé pour le bon, le vrai cassoulet, qui ne la quittera plus jamais). Bébé, sa mère l’abandonne à l’assistance publique qui la place dans une famille d’accueil, puis une autre. Après son BEP cuisine-couture, Ginette Broucke se marie sur un coup de tête à la majorité avec un « alcoolique violent et coureur de jupes ». Cinq mouflets plus tard, ils se séparent. Les enfants sont placés chez un grand-oncle et une cousine. Ginette devient alors veilleuse de nuit dans un hôpital et dort dans sa Peugeot 304, en attendant « ce mieux qui se fait longuement attendre ». Le 21 mai 1981, jour de l'élection de François Mitterrand, Georges Tarpon, dit « Jojo l'Anguille », un cossard mythomane, lui offre une rose et lui déclare sa flamme lors de la cérémonie au Panthéon, « ivre de joie qu'il était d'entendre la neuvième symphonie de Beethoven sous la pluie ». Il lui fait miroiter monts et merveilles, lui dit qu'il attend incessament sous peu un héritage d'un grand-père, plein aux as, qui vit à Galveston, au Texas. En attendant ce legs, il  tente de la prostituer à Pigalle, mais elle se rebiffe. Alors il lui fait la vie dure. Et elle finit par fuir. La voilà à nouveau sur les rails et les routes. Docker au Havre, retoucheuse à Béthune, cueilleuse en saison, concierge à Dunkerque et souvent sur les fichiers des agences d’intérim. Mais surtout à la rue.« Le jour où je me suis assise sur le trottoir, je n’étais plus qu’une merde », confie t-elle encore à la journaliste, des sanglots dans la voix. Son morceau de vie passé à Chambéry est le plus heureux. Un poste de femme de ménage dans un centre de tri la fait sortir de la rue, le 4 mars 1987. « Un samedi », précise-t-elle (car Ginette cite toujours les dates au jour près). Elle reste six ans près des montagnes, jusqu’à son départ pour Amiens, à la recherche de sa « vraie famille », celle des pauvres au grand cœur qui votent sans illusion pour le parti des travailleurs ou pour Marine Le Pen, et y retrouve l’un de ses frères. Installée dans le quartier Saint-Leu, Ginette boucle alors en deux ans une formation de poissonnerie. Son truc : « J’aime le contact avec les gens. J’en ai rencontré de merveilleux, riches ou pauvres. Ça me manque ». Mais une allergie aux crustacés l’oblige à laisser tomber son CDI. « Je l’ai pleuré ». À Calais, elle tombe encore folle amoureuse d’un grutier, Jacques Bobin. Un cancer le ronge, elle le soigne. Il mourra quelques jours après leur mariage, le 31 août 1998. Elle porte toujours son alliance. « Depuis, j’ai baissé les bras. Je n’ai plus jamais retrouvé du boulot ». Aujourd’hui, Ginette Broucke vivote, usée par une santé fragile. Elle passe une grande partie de ses journées sur Internet où elle discute politique sur sa page Facebook et sur des forums de la France Insoumise (elle a voté « JLM » au premier tour de la présidentielle 2017 et Marine Le Pen au second, « en se pinçant le nez »). Devant l’ordinateur, Ginette Broucke a aussi ses jeux préférés, comme « Cityville », dans lequel il faut vendre des bonbons pour construire des maisons. Ginette Broucke milite dans plusieurs associations, dont ATD Quart Monde depuis 2003. Elle se rend aux réunions et a sympathisé avec d’autres membres : « On parle du combat de la misère, comment enrayer le fléau de la pauvreté. Ça m’apporte de la joie. Quand on a le savoir de la pauvreté, on peut en parler. Tout ça, j’en suis fière. » Lorsqu'elle termine son interview, la journaliste a le cœur serré mais n'en laisse rien paraître. Elle aimerait la prendre avec elle comme on décide d'adopter soudain, sur un coup de tête, un petit chaton abandonné, mais elle ne peut pas, elle a déjà deux chats malades qui pissent partout. Alors elle se contente de payer les consommations (un thé-citron pour elle, trois expressos pour Ginette), et laisse 53 centimes de pourboire dans la soucoupe (une pièce de 50 centimes, une pièce de 2 et une pièce de 1). Puis elle embrasse chaleureusement Ginette Broucke et lui propose en lui tendant sa carte : « Si je peux faire quelque chose pour vous aider, n'hésitez pas ! ». Ce à quoi l'ancienne miss Dordogne devenue la brave « mémère » lui répond : « Si je peux prendre la pièce de 2 et de 1 ! ». « Mais bien sûr, voyons ! J'ai donné tout ce que j'avais en petite monnaie, mais si vous voulez je peux tirer un peu d'argent, le distributeur est juste en face ». « Non, non, ça suffira ! ». « Et pourquoi pas les 50 centimes aussi ? ». « C'est mon seul luxe dans la vie. J'économise des pièces de 1 et 2 centimes pour m'offrir un bon cassoulet tous les six mois ».

6 Cassoulet Landais aux haricots Tarbais : c'est le narrateur de la nouvelle. Âge du conditionnement : 15 semaines , 3 jours, 14 heures et 2 minutes. Contenance : 750 grammes (pour 2 personnes). Son producteur : Jean-Jacques Raguenard – Ferme Hilloucat à Doazit (40700) dans le terroir de la Chalosse. Son prix à la vente TTC : 13,50 €. Sa phrase fétiche : « La recette insipide du cassoulet « William Saurin » me court sur le haricot ». Connaît par cœur la légende rapportée par Prosper Montagné qui place l'origine du cassoulet dans la ville de Castelnaudary, durant la guerre de Cent Ans (1337-1453). Durant le siège de Castelnaudary par les Anglais, les assiégés affamés auraient réuni tous les vivres disponibles (haricots secs, lard, lambeaux de perdrix et de canard), pour confectionner un gigantesque ragoût ou « estofat », et ainsi revigorer les combattants. Ceux-ci purent alors chasser les envahisseurs rosbifs et libérer la ville. Cette légende conforte le sentiment nationaliste et fait du cassoulet un défenseur incontournable des valeurs françaises, au même titre que l'idéal républicain qui est, pour rappel aux fanatiques nihilistes, indivisible, laïque, démocratique et sociale.

7  Un petit détail, mais qui révélera toute son importance lors de la chute de cette nouvelle : le caddie de Ginette Broucke possède une roue défaillante qui entraîne durant sa poussée un entêtant bruit de claudication métallique. Un bruit si désagréable à entendre qu'il agacera la misophonie chez certains clients estampillés E.Leclerc. Misophonie : littéralement « la haine du son émis par d'autres personnes ».

À suivre...
« Modifié: 27 novembre 2017 à 23:08:11 par kokox »

Hors ligne moyen chog

  • Scribe
  • Messages: 64
Re : La Faim des Haricots
« Réponse #1 le: 04 septembre 2017 à 13:30:37 »
Salut Kokox,
donne moi encore une minute ( Kokox minute) faut que je relise ton texte. Trop de mots biens choisis, trop de phrases bien empilées. Faut que je digère tout ça. Reviendrai, plus tard.
Moi, je ne crois plus en Dieu, depuis que lui ne croit plus en moi.

Hors ligne kokox

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 472
Re : La Faim des Haricots
« Réponse #2 le: 04 septembre 2017 à 13:58:02 »
Salut Versus1,

Merci pour ta lecture.  :)
Ce texte étant un gros bocal de 750 grammes, je livrerai la seconde partie de son contenu un peu plus tard afin que ses lecteurs ne deviennent pas trop tôt des usines à gaz ! :)
Il se peut que dans un temps pas si lointain, nous puissions en effet nous passer de viande et de légumes, et ne vivre que d'amour et d'eau fraîche. À ceci près que l'eau recèle aussi bon nombre de micro-organismes, et qu'il faudra alors nous contenter d'écouter battre tout simplement nos coeurs ! :)

Bien à toi !


Salut Moyen Chog,

Un grand merci pour ta lecture (voire pour ta re-lecture) ! :)
En grand adepte des jeux de mots réussis et même des plus foireux, j'ai beaucoup apprécié ton "Kokox minute" !

Bien à toi !




Posts fusionnés
« Modifié: 27 novembre 2017 à 15:57:01 par Ben.G »

lewykan

  • Invité
Re : Haricot, éternel sourire
« Réponse #3 le: 07 septembre 2017 à 13:18:39 »
Du grand art Kokox! Merci pour cette lecture!

Hors ligne kokox

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 472
Re : Haricot, éternel sourire
« Réponse #4 le: 07 septembre 2017 à 18:47:19 »


Un grand merci Lewykan pour cette lecture ! :)


Bien à toi !


Hors ligne Claudius

  • Modo
  • Vortex Intertextuel
  • Messages: 9 506
  • Miss green Mamie grenouille
Re : Haricot, éternel sourire
« Réponse #5 le: 27 novembre 2017 à 15:36:37 »
Un goût de reviens-y !

Non sans rire, il faut plus de temps pour disséquer les renvois que pour lire ton histoire, alors j'ai lu l'histoire, j'attends la suite ... mais j'y reviendrai pour évaluer de 1 à  7 ... ou de 5 à 7 qui sait !

 :mrgreen: :mrgreen:
Usage de la fenêtre : inviter la beauté à entrer et laisser l'inspiration sortir. Sylvain Tesson

Ma page perso si vous êtes curieux

Hors ligne kokox

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 472
Re : Haricot, éternel sourire
« Réponse #6 le: 27 novembre 2017 à 15:51:20 »
Salut Mars,

Texte noir, non absolument pas ! Misogyne ? Encore moins ! Ce n'est pas du tout le genre de la maison. Mais tout le monde a le droit de se fourvoyer !



Salut Claudius,

Merci bien pour ta double lecture ! :)
Je ne pensais pas que ce texte serait déterré de si tôt !
Il n'est certes pas très évident à appréhender.
Sinon, les hypertextes plus long que le texte en lui-même, c'est diablement fait exprès ! :)
Je posterai, promis, la suite de ces haricots très prochainement !

Bien à toi !




Posts fusionnés par Ben.G, merci d'éviter les doubles posts
« Modifié: 27 novembre 2017 à 15:58:05 par Ben.G »

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.18 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.053 secondes avec 18 requêtes.