Cette courte nouvelle est une fiction. Toute ressemblance avec des faits ou des lieux réels est purement fortuite. Bonne lecture!
Au paradis du Fichtrembourg
Sept heure trente du matin ! Monsieur Bruti se leva d’un bond. Il avait fait la grasse matinée. Jamais, au cours de ces six dernières années, il n’avait été si content de quitter son lit : aujourd’hui, ce n’était pas un jour comme les autres. Il enfila sa chemise bleue préférée, noua sa cravate porte-bonheur et revêtit son plus beau costume. Puis il dévala les escaliers en sifflotant, déboulant dans la cuisine. Sa femme l’y attendait, ses fesses volumineuses débordant des deux chaises qu’elle avait accolées afin d’y poser son postérieur pachydermique.
– T’es en retard ! lui lança-t-elle en dévorant son premier petit-déjeuner, l’air mauvais. L’argent ne va pas rentrer tout seul, espèce de gros fainéant !
Monsieur Bruti ne savait pas comment, mais chaque matin, il trouvait son épouse encore plus grosse et plus laide que la veille. Sa beauté semblait d’ailleurs décroître à mesure que sa collection de bijoux prospérait : ses doigts boudinés croulaient de pierres précieuses, son triple-menton portait sa dernière acquisition (un collier mille-carats qu’il lui avait offert pour son quarantième anniversaire) et un fleuve de bracelets or et argent serpentaient autour de ses poignets boursouflés. Elle ne s’était pas levée pour travailler. Non, loin de là, puisqu’elle n’avait jamais eu d’emploi de sa vie. Mais on ne pouvait déroger à son rituel matinal, au cours duquel elle affectionnait singulièrement de mettre sur le dos de son époux tous les problèmes de la Terre et de l’Univers, de lui rappeler à quel point il était un mauvais mari et un mauvais père, et de lui asséner sa prochaine liste d’achats. Pourtant, cette fois-ci, Monsieur Bruti ne laisserait personne gâcher sa bonne humeur.
– Pourquoi tu ne tires pas la tronche ? fit vulgairement Madame Bruti en engloutissant une tartine beurrée.
Son époux haussa les épaules en se versant une tasse de café brûlante.
– Tu ne sais pas quoi ? La voisine… cette garce ! Elle m’a dit hier que son mari a été promu, et que, pour fêter ça, ils allaient partir une semaine aux Bahamas ! C’est sûr que lui, ce n’est pas un bon-à-rien comme toi ! Il ne passe pas ses journées à se tourner les pouces !
– Grand bien lui fasse, répondit-il sans la regarder.
Au même moment, un adolescent chevelu les rejoignit, marchant mollement vers le frigo et ignorant ses parents.
– Bonjour Pierre, fit Monsieur Bruti.
Le jeune ne répondit pas. Petit ingrat, se dit son père. Son fils n’avait pas une once de respect à son égard. Pourtant, il lui avait donné tout ce qu’un père pouvait donner à son enfant. Quand le gamin voulait ses dernières consoles de jeux vidéo, il lui avait immédiatement fait un virement bancaire pour qu’il aille se les acheter. Sa nouvelle garde-robe ? Qu’à cela ne tienne ! Pour ses dix ans, il était même rentré une heure plus tôt du travail pour assister à son anniversaire. Que pouvait-il demander de plus ?
– Ça ne t’arracherait pas la mâchoire de dire « bonjour » ? aboya-t-il. Tu veux que je te dépose à l’école ?
Pierre lui lança un regard haineux et retourna dans sa chambre. Pas grave. Rien ne gâcherait sa bonne humeur. Il avala son café d’une traite.
– À ce soir, grommela-t-il à sa femme.
Il ignora les protestations de cette dernière, qui aurait souhaité le trainer dans la boue un peu plus longtemps.
Il ouvrit la porte du garage. Elle l’attendait, belle et resplendissante. La femme de sa vie. Il caressa du bout des doigts la sublime carrosserie.
– Salut toi, murmura-t-il avec affection en entrant dans sa voiture hors de prix.
Monsieur Bruti enfonça sensuellement les clés, et mit le moteur en marche. Il sortit du garage et s’inséra dans la circulation déjà dense. Les embouteillages commençaient devant sa porte.
Il fallut deux heures de voyage pour parcourir les trente kilomètres de bouchon qui le séparaient du Fichtrembourg. En somme, la route n’avait pas été trop longue ce matin. Le chemin pouvait se faire en train – à peu près quinze minutes de trajet – mais il n’était pas question de passer à côté de ces moments privilégiés avec Mollie, sa voiture. Et puis, que diraient ses collègues s’ils le voyaient arriver à pied ? Il serait la risée du service !
Le Fichtrembourg était un petit pays aux confins de la Gerbique, de la Ragemagne et de la Rance. Comme tous les petits, il avait un complexe de grandeur. Ainsi, la Nation avait doté son territoire de plus de banques qu’il n’y avait d’habitants, pour s’assurer que ce qui lui manquait en taille, elle le récupérait en deniers. En parlant d’habitants…
– Pousses-toi de là, gros sac ! grogna Monsieur Bruti.
Un Fichtrembourgeois venait de traverser la route. Les Fichtrembourgeois étaient des gens uniques. Ils ressemblaient à la fois à tout et à rien. Ce que la génétique avait refusé de leur concéder esthétiquement, ils le compensaient en vêtements chers et raffinés – la bourse d’un Fichtrembourgeois était bien remplie, même si inversement proportionnelle aux neurones que la nature leur avait conféré. C’est avec orgueil qu’ils chérissaient leur histoire (inexistante) et la place géographiquement centrale qu’ils occupent au sein de l’Union Economique. Ils étaient très fiers de parler « couramment » cinq langues, même si on avait oublié de leur préciser que baragouiner une dizaine de mots de différents dialectes ne faisaient pas de vous un polyglotte.
Monsieur Bruti, après une demi-heure de « tourner en ronds », trouva enfin une place pour se garer. Il dit au revoir à Mollie, ému. C’était leur avant-dernier voyage. Il franchit les portes de KWC et salua Roger, le réceptionniste.
– Vous allez bien, Monsieur Bruti ? demanda-t-il en inscrivant sur son répertoire informatique l’heure, la minute et la seconde d’arrivée du travailleur.
– On ne peut mieux ! lança-t-il joyeusement.
Les portes de l’ascenseur étaient toujours ouvertes. Il se faufila parmi les innombrables travailleurs qui s’agglutinaient dans ce minuscule espace. Ils partirent tous dans la joie et la bonne humeur vers leur étage respectif. Le prestigieux département Taxes et Subventions des ustensiles de bureau était, comme d’habitude, plein à craquer. Monsieur Bruti s’assit à son poste habituel, posant son attaché-case en dessous de son spacieux bureau de 40 centimètres de largeur. Il alluma son ordinateur et lut les 14 e-mails d’instructions qu’il avait reçus depuis la veille – en silence, bien évidemment, la communication étant interdite entre les employés avant et après le quart d’heure du repas.
Il ouvrit son tableur Excel, où il commença à rentrer les bénéfices journaliers des cinq dernières années de la Trombonred Corp. Monsieur Bruti n’en voyait pas l’intérêt, mais c’étaient les instructions. Or, il ne faut jamais questionner les instructions. Toutes les quarante secondes, lorsque les bips sonores de chaque poste résonnaient en cœur, lui et ses collègues devaient appuyer deux fois sur la touche « Entrée » pour confirmer qu’ils étaient bel et bien éveillés. Le manège dura jusqu’en début d’après-midi, où les trois minutes de pause-toilette commencèrent. Comme un troupeau de gazelles, tous se précipitèrent en file-indienne vers les cabinets.
Monsieur Bruti revint au plus vite, tambourinant de justesse la touche Entrée. Ouf ! Un peu plus, et c’était le blâme. Puis la routine continua. Chiffres, chiffres, chiffres, Entrée. Chiffres, chiffres, chiffres, Entrée. Chiffres, chiffres, chiffres, Entrée…
– Bruti ! rugit une voix rocailleuse.
Le chef de service venait de surgir de nulle part, comme tout bon chef qui se respecte.
– Qu’est-ce que vous avez encore foutu ? cria-t-il. J’ai reçu une missive cinglante du sous-chef de l’intendant du grand boss à propos du travail MINABLE que vous m’avez envoyé ! Est-ce que vous voulez vraiment voir cette entreprise courir à sa perte ? Votre famille devrait avoir honte d’être lié par le sang à un tel incapable, un flemmard seulement bon à roupiller ! Encore un écart et je vous mets à la porte ! Corrigez-moi ça IMMEDIATEMENT !
Il lui lança le dossier de 40 pages qu’il avait rédigé la semaine dernière et disparut aussi mystérieusement qu’il était arrivé. Le cœur palpitant et les mains fébriles, Monsieur Bruti parcourut le document. Qu’avait-il pu faire ? Il n’avait pas dormi une nuit entière pour le terminer et l’avait relu cinq fois. Non, rien sur cette page. Là non plus. Est-ce que…
– Non… murmura-t-il en martelant le bouton Entrée.
À la page 23, distrait, il avait mis un point-virgule au lieu d’un double point. À part cela, rien ne lui sautait aux yeux. Il s’empressa de corriger l’erreur typographique et renvoya le document avec une lettre d’excuses. Allez ! La journée ne faisait que commencer, et plus rien n’allait la gâcher ! Chiffres, chiffres, chiffres, Entrée. Chiffres, chiffres, chiffres, Entrée. Chiffres, chiffres, chiffres, Entrée…
Peu après, son chef se manifesta de nouveau
– Ahhh, Bruti! dit-il d’un air solennel. Je tenais, au nom de tout KWC, à vous remercier. Votre travail, toujours exemplaire, et votre capacité de réaction à une situation difficile sont hors pair. Définitivement, vous êtes l’un de nos éléments modèles.
Il lui serra la main. Puis s’en alla. C’était donc bien le point-virgule.
Onze heure du soir. Monsieur Bruti se leva et éteignit son poste. Tous ses collègues lui lancèrent un regard réprobateur. Baissant la tête, il quitta les lieux. Ce n’était pas dans ses habitudes de partir aussi tôt, mais il ne pouvait plus attendre. Le moment était enfin arrivé…
– Et bien, Monsieur Bruti ? lança Roger le réceptionniste d’un air étonné. Vous prenez votre après-minuit ?
– Je rattraperai les heures demain, Roger ! répondit-il en lui souriant.
Mollie l’attendait. Avec un pincement au cœur, il mit le contact. C’était leur dernière aventure. Il roula, roula… puis arriva au salon automobile.
–Monsieur Bruti ! lança Miguel qui l’attendait pour fermer boutique. C’est le grand soir !
– C’est le grand soir ! répéta-t-il, extatique.
Il donna les clés de Mollie au concessionnaire automobile. Ce dernier lui tendit une autre paire de clés. Et elle était là. Encore plus belle. Encore plus imposante. Encore plus étincelante. La Grande Mollie. Six ans qu’il travaillait d’arrache-pied pour mettre la main sur ce super modèle qu’il pourrait conduire dorénavant chaque matin en route vers le travail. Il avait dû, entre autre, hypothéquer l’un de ses reins pour payer la dernière tranche… rien de bien important.
Monsieur Bruti monta dans le bolide. Il était au paradis. Le moteur vrombit. Les roues s’animèrent. Et ils roulèrent. Il était au paradis. Les sièges étaient tellement confortables. Il n’avait même plus besoin de rentrer son ventre pour ne pas toucher le volant. Il alluma la fonction « fauteuil-chauffant ». Oh, il était au paradis. Lui et la Grande Mollie continuaient leur chevauchée nocturne, comme deux amants fougueux. Ils étaient au paradis. Se laissant emporter par cette sensation de liberté, il ferma les yeux et roula à toute vitesse en rejoignant l’autoroute. Ils étaient assurément au paradis.
Monsieur Bruti aurait bien fait de rester alerte. Lorsqu’il rouvrit les yeux, il eut juste le temps d’apercevoir la queue de l’embouteillage. Il rentra de plein fouet dans une fourgonnette à l’arrêt et fut propulsé contre son propre pare-brise. Il était assurément au paradis.
La nouvelle du décès de Monsieur Bruti fut accueillie avec grande indifférence par la famille de ce dernier. Madame Bruti, ne perdant pas le Nord, intenta une action en justice contre la société KWC, pour « conditions de travail abusives responsables indirectement de l’accident du défunt ». Elle obtint gain de cause. Elle et son fils vécurent heureux et eurent beaucoup d’argent.