Mon ours d’amour
— N’empêche qu’il t’a regardée bizarrement pendant tout le repas !
Mains sur les hanches et sourcils froncés, Lucas a considéré sa petite amie. Emma s’est mise à faire les cent pas dans le salon du petit appartement avant de se laisser tomber dans un canapé gris sans personnalité. Ce salon blanc et moderne, c’était son idée. Lucas aurait voulu de la couleur mais sa compagne avait mis son veto direct.
— Il me regardait pas bizarrement ! a-t-elle asséné en insistant sur chaque mot.
— Il ne t’as pas quittée des yeux !
— Et alors ?
Emma a croisé les bras avant de défier Lucas du regard.
— Alors, il n’avait pas à le faire !
— Parce que je suis ta copine ? Ta propriété ?
Le jeune homme a ouvert de grands yeux médusés.
— Mais qu’est-ce que tu racontes ? J’ai jamais dit ça ! D’ailleurs, je ne l’ai même pas pensé…
Une moue sceptique s’est affichée sur le visage d’Emma. Son expression floue était témoin de la quantité d’alcool qui circulait dans son sang. Quand elle était dans cet état, mieux valait ne pas discuter avec elle. Lucas a capitulé :
— Je vais me coucher…
— C’est ça, évite le dialogue ! T’es qu’un ours mal léché !
Les muscles de Lucas se sont raidis. Il s’est figé, l’espace d’un instant avant de regagner la chambre d’un pas lent et pesant. Plus personne avec qui se quereller. Emma est restée seule dans le salon qui sentait la lavande et le propre. Sa colère n’était pas retombée. Avec le repli de Lucas, elle avait même redoublé. Elle a tout de même rejoint son compagnon. La porte de la chambre a claqué, la chasse d’eau a gémi et l’eau coulé à grands flots. Pour enfiler son pyjama, elle a allumé la lumière avant de se glisser dans le lit en grommelant. Le sommeil a tardé à venir. Le monde tournait, son estomac protestait et la rage l’habitait. Pourquoi d’ailleurs ? Parce que Lucas était jaloux ? Agatha Christie disait que la jalousie était une sensation basée sur l’impression que les sentiments n’étaient pas partagés. Comment Lucas pouvait-il ne pas lui faire confiance ? Ça la mettait en rogne. Plusieurs fois, elle s’est retournée dans le lit avant de sombrer dans un sommeil éthylique.
À son réveil, Lucas avait un bras passé autour d’elle. Sans aucun souvenir de la veille, elle a passé sa main dessus. C’était chaud et poilu. Trop poilu. Bakou, son chat, était sans doute venu lui faire un câlin. Elle a laissé ses doigts courir sur la fourrure soyeuse. Ils ont fini par tomber sur cinq griffes. De très grosses griffes. Panique. Emma a ouvert les yeux. Une énorme patte velue l’étreignait. Aussitôt, elle a bondi du lit pour se retrouver dos au mur, la main plaquée sur sa bouche pour étouffer un cri. Un ours ronflait dans son lit, enfoui sous la couette. Seules sa tête et ses pattes arrière dépassaient de la couette. Que faire ? D’une main tremblante, Emma a saisi son téléphone. Qui appeler dans ces cas-là ? La police ? Les pompiers ? Le zoo ?
— Et merde…
L’ours a bougé. Son large corps était en train de se retourner. Le sommier a protesté d’un craquement sec. Deux yeux tout noirs se sont posés sur elle.
— Beuheu ? a grogné l’ours en s’asseyant sur le lit.
— Beuheu aussi, a répondu Emma dans un souffle.
Ne pas bouger. Ne pas énerver l’animal. L’air perplexe, l’ours s’est gratté la tête.
— Beuheuha ?
— J’aime les ours… Surtout en peluche… Mais toi, tu peux pas rester ici. Il faut que tu partes !
— Beuheu ?
Le souffle court, Emma a fouillé la pièce du regard. Où était Lucas quand elle avait besoin de lui ? Une pensée horrible lui est venue à l’esprit. Un étau lui a serré les tripes.
— Tu as mangé Lucas, c’est ça ? Tu vas me manger aussi ?
L’animal a posé ses pattes avant sur sa poitrine avant de secouer vigoureusement la tête.
— Alors, où il est ?
Un profond soupir s’est échappé de la gueule de l’animal. Son haleine sentait le dentifrice. D’une griffe, il s’est désigné.
— C’est pas possible… Ça ne peut pas être toi… Ça n’existe pas les gens qui se transforment en ours pendant la nuit !
L’ursidé s’est approché du miroir posé sur la commode en pin et a poussé un long hurlement avant de se palper le visage. Déboussolé. Perdu. Son expression avait quelque chose de pathétique. Emma ne savait pas quoi dire, quoi penser. Tout dans cet ours lui rappelait Lucas. Le regard, les gestes, sa façon de se gratter. Et si…
— Bon, si c’est toi, montre-moi ma robe préférée !
L’ours a ouvert le placard et, sans hésiter, en a sorti une robe noire à bretelle ornée de papillons violets.
— Un coup de chance ! a estimé Emma. Mon parfum préféré ?
Le gros mammifère s’est déplacé jusqu’à la salle de bain. Il a saisi un flacon dont le bouchon était décoré d’un oiseau de cristal.
— Ben, merde… C’est bien toi ! Tu m’expliques comment t’as fait ça ?
Un haussement d’épaules lui a répondu.
— Comment faire pour que tu récupères ton apparence ?
Pour signifier son ignorance, l’ours a écarté les pattes.
— Oh Lucas, je suis désolée… Je crois que… Tout est de ma faute ! Je me souviens maintenant. Je t’ai traité d’ours mal léché… Oh, non…
Effondrée sur les genoux, Emma s’est pris la tête entre les mains avant de soupirer.
— Je suis désolée, Lucas… Je me sens vraiment plus bas que tout…
L’ours a saisi le téléphone pour lui montrer l’heure.
— Merde, je dois aller bosser !
Elle a attrapé quelques vêtements dans la penderie avant de filer vers la salle de bain.
— Mais… Qu’est-ce que je fais ? Je ne vais pas te laisser tout seul !
D’un signe de la patte, l’ours lui demande de déguerpir.
— Non… J’appelle le boulot et je leur dit que je suis malade. Il faut qu’on trouve une solution.
L’ours a tranquillement attendu qu’elle passe son coup de fil en feuilletant un magazine.
— Et ensuite ? Tu veux un petit-déjeuner ?
— Beuheuha !
— Tu veux… du saumon ?
— Beuark !
— Du café ?
Pouce levé. Emma a préparé le repas, sous le regard attentif de l’animal qui essayait de l’aider.
— Enlève tes grosses pattes de là, laisse-moi faire !
L’odeur des œufs et des toasts grillés a envahi la cuisine. Emma a aussi sorti le fromage et de la charcuterie. L’ours a tout avalé en deux minutes.
— Et maintenant ? On regarde un film ou quoi ?
La grosse peluche a acquiescé. Ils se sont retrouvés tous les deux sur le canapé devant « Super Ted : l’histoire incroyable de l’ours en peluche devenu super héros ».
— T’aurais pu choisir autre chose !
L’air outré de l’animal lui a fait regretter ses mots.
— OK, c’est bien… Ça fait longtemps qu’on a pas pris le temps de se regarder un film, tranquilles tous les deux.
Un sourire s’est dessiné sur le museau de son compagnon. Il a passé un bras sur ses épaules et elle s’est lovée contre lui. Comme au bon vieux temps.
Après le film, un tournoi de Mario Kart les a occupés. Emma se défendait contre Lucas mais il était toujours le meilleur, malgré ses pattes gigantesques. Ensuite, ils ont joué au tarot, fait de la couture, du dessin, de la cuisine. Rien qu’elle et lui.
— Les cookies sont bientôt prêts.
Quand elle a ouvert la porte du four, un fumet sucré s’est dégagé dans la cuisine. L’ours s’est léché les babines avant de frotter son ventre gras. Emma a lâché un petit rire.
— Ça y est , on peut les manger !
Les gourmands ont avalé les biscuits avec un verre de lait. Emma a regardé Lucas laper le sien avec un sourire.
— On va regarder le coucher de soleil après ?
— Beuheu !
Ils sont sont installés à la fenêtre du salon. Le soleil a entamé sa descente entre les immeubles du centre ville. Le ciel est devenu orange, puis rose, puis violet. Les rues se sont vidées.
— C’était chouette cette journée avec toi, tu sais. Je pense qu’on devrait faire ça plus souvent. Enfin, quand tu seras redevenu normal… Si tu… Enfin, rien.
Son cœur s’est serré. Et si Lucas restait un ours à vie ? Sa main s’est posée sur la patte de son compagnon. Plus de poil. Étrange. Elle s’est tournée vers lui. Lucas lui a souri. Il était redevenu lui. Ses yeux étaient humides et son regard intense.
— Lucas ? T’es revenu ?
— Je… Je crois bien.
Elle s’est jetée dans ses bras avant de le couvrir de baisers.
— J’ai bien cru que…
— Moi aussi !
— Je suis tellement heureuse de te revoir !
Lucas l’a serrée fort dans ses bras. Emma a déposé un baiser sur le nez de son fiancé. Leurs mains se sont enlacées. Dehors, le soleil se couchait.