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04 février 2023 à 20:40:39
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Les goélands et la vieille dame

Auteur Sujet: Les goélands et la vieille dame  (Lu 614 fois)

Hors ligne Murex

  • Calliopéen
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Les goélands et la vieille dame
« le: 13 août 2020 à 17:47:41 »
     Il pleut, il fait froid. Sur le toit de la maison la mère se tient droite, impassible. Les gouttes de pluie tombent sur son plumage puis glissent sur les tuiles. Elle en a vu d’autres…
     Les deux petits à ses côtés s’agitent, ils n’ont pas sa blancheur, ils sont grisâtres, presque laids, cela passera en grandissant. Ils ont mangé à leur faim, leur mère les a laissés seuls longtemps. Elle a rôdé sur le port. Dans une barque de pêcheur elle a trouvé de petits poissons, quelques crabes, elle les a rapportés, les a offerts. Ils ont ouvert leur bec, affamés, insatiables.
     Elle est repartie et a fait les poubelles, elle a éventré les sacs en plastique avec son bec, a tout étalé sur le sol : il y avait des quignons de pain, des restes de pâtes, des bouts de gras. Tout est bon pour remplir les deux becs affamés qui attendent.
     Ils ont froid, elle ne cherche pas à les réchauffer, il faut qu’ils s’aguerrissent. Le printemps viendra, ils grandiront, tout sera plus facile, ils prendront leur vol. Déjà quand le soleil est là, quand le vent souffle, ils profitent de sa force pour tenter de s’élancer… un petit saut craintif et ils retombent sur leurs pattes, ils sont trop jeunes encore.
     La grande villa sur le toit de laquelle ils nichent est presque déserte, il n’y a qu’une vieille dame, une veuve qui sort rarement, ses fenêtres sont closes le plus souvent… quelques pas dans le jardin, quelques sorties pour faire les courses et la maison retombe dans le silence, dans la solitude.
     La villa est grande, trop grande pour elle : deux étages, une douzaine de pièces, trois terrasses, un grand jardin en friche. Les oiseaux ne comprennent pas, un aussi grand nid pour un seul occupant, il y a une injustice dans tout ça… Eux, ils ont froid là-haut à la merci du temps. Elle, ils la voient rentrer dans son abri immense, dans cette caverne mystérieuse, bien close, qui la protège. Alors, souvent la mère vole tout autour, observe, et il lui vient des envies parfois, comme un rêve étrange, insolite, comme une idée…
     Hier, elle s’est posée sur le perron et a regardé fixement la porte, elle a poussé des cris, répétés, aigus. Que voulait-elle au juste ? Elle ne savait pas encore. Elle a crié si fort et si longuement que la vielle dame est sortie. Elles se sont regardées étonnées, effrayées l’une l’autre. La femme parce qu’elle avait cru voir dans l’attitude de l’oiseau une menace, et parce qu’il était gros et imposant, beaucoup plus gros lui semblait-il que quand elle le voyait en vol retournant à son nid ; l’oiseau parce que pour lui tout être humain est une énigme, une créature appartenant à un monde qui n’est pas le sien. Puis la porte s’était refermée et l’oiseau avait rejoint le toit.
     La pluie ne cesse pas et la nuit est venue, ses deux petits se sont blottis l’un contre l’autre, par moment ils agitent une aile, tout en dormant peut-être. Elle, la mère, dans le silence, se revoit face à face avec la vieille dame et la même idée confuse tourne, tourne encore dans sa tête… Et si demain quand se fera une ouverture dans la maison, si elle osait ? si elle passait la tête, juste la tête pour mieux voir à l’intérieur de ce nid étrange ?… La pluie dégoutte de ses plumes, elle ne la mouille pas mais elle a froid tout de même, et ses petits sont là, que peut-elle pour eux ?
     Oui, demain, elle volera à nouveau autour de la grande maison. Ce n’est pas naturel ce nid immense pour une seule créature fût-elle humaine.
     La fenêtre était ouverte ce jour-là et l’oiseau est entré, la vieille dame en le voyant s’est mise à crier, le goéland n’avait plus peur, c’était lui le maître puisque l’autre s’était enfui, était allé se cacher au plus profond du nid.
     Les jours suivants, l’oiseau est revenu, la fenêtre était close, c’était chez lui pourtant, à présent c’était chez lui, alors sans hésiter d’un coup de bec rageur il a fait voler la vitre en éclats. De jours en jours il a pris ses aises, la vieille, elle, n’eut pas le courage de revenir dans la pièce.
     À présent quand il la voyait sortir de chez elle, il lui tournait autour sauvagement pour l’effrayer plus encore. Il fallait la chasser, c’était elle l’intruse, et la vieille dame épouvantée, portée par ses vieilles jambes, traversait le jardin, masquant de ses bras son visage dans la crainte de coups de bec ; ou bien parfois apercevant l’oiseau sur la terrasse, elle refermait brusquement sa porte et se cloîtrait dans sa maison.
     Les petits grandirent et apprirent le vol. La villa fut leur nid. C’en était fini du toit et du vent, de la pluie, finies les terribles bourrasques de mistral à vous en arracher les plumes.
     En ce début de printemps la nourriture était plus facile à trouver, les restes de pique-nique, les sorties plus fréquentes des pêcheurs. Les petits qui n’en étaient plus à présent avaient pris le bel éclat, la belle blancheur des adultes. Ils n’étaient plus à charge, ils savaient se nourrir par eux-même.
     La vieille dame n’entra plus jamais dans la pièce que les trois goélands occupaient.
     Une nuit, en secret, une valise au bras, une nuit pour ne pas attirer l’attention des oiseaux, elle franchit une dernière fois le seuil de sa maison, elle marcha dans la rue déserte… vague silhouette dans la pâle lumière d’un réverbère, à la démarche claudiquante d’un grand oiseau de mer, d’un goéland peut-être.
« Modifié: 22 août 2020 à 10:09:24 par Murex »

Hors ligne jonathan

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Re : Les goélands et la vieille dame
« Réponse #1 le: 13 août 2020 à 19:06:03 »
Bonjour. Un texte très rafraîchissant car il fait penser aux embruns bretons. La moralité sera sans doute diversement appréciée selon que l'on privilégie les oiseaux ou les humains. Et surtout, il ne faut pas confondre goélands et mouettes, c'est pas le même gabarit.
Sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur... [Pierre Augustin Caron de Beaumarchais]
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Hors ligne Milora

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Re : Les goélands et la vieille dame
« Réponse #2 le: 22 août 2020 à 00:03:25 »
J'ai bien aimé l'ambiance de ton texte ! Pluvieux, lent, un peu breton, comme dit jonathan :)
J'ai bien aimé l'idée de l'histoire, aussi, mais je trouve que la deuxième moitié va trop vite. Autant la première moitié plante bien le décor, la relation de fascination/défiance qui s'instaure entre la vieille dame et le goéland, autant une fois que la confrontation se met en place, il m'a semblé que c'était raconté un peu en accéléré, en allant à l'essentiel, perdant ce qui faisait le charme du texte dans sa première moitié, c'est-à-dire l'ambiance. Je pense que ce passage vaudrait la peine d'être un peu étoffé (j'allais dire remplumé, haha) pour que le texte puisse atteindre son plein potentiel :)

Remarques dans le détail :

Citer
Ils ont froids
Froid

Citer
un aussi grand nid pour un seul occupant,
C'est mignon

Citer
Eux, ils ont froids là-haut à la merci du temps.
Froid

Citer
La femme parce qu’elle crut voir dans l’attitude de l’oiseau
Petit bug de temps : le reste du temps, dans ce petit retour en arrière, est au passé-composé, du coup le passé-simple ici fait bizarre

Citer
Puis la porte s’était refermée et l’oiseau avait rejoint le toit.
Pareil : ce passage au plus-que-parfait fait un peu bancal, du coup

Citer
Et si demain quand se fera une ouverture dans la maison, si elle osait ?
Je trouve cette phrase un peu lourde dans sa formulation

Citer
Ce n’est pas naturel ce nid immense pour une seule créature fût-elle humaine.
Il manque des virgules entre les propositions de cette phrase, sinon ça fait confus au niveau de la syntaxe

Citer
     La fenêtre était ouverte ce jour-là et l’oiseau est entré, la vieille dame en le voyant s’est mise à crier, le goéland n’avait plus peur, c’était lui le maître puisque l’autre s’était enfui, était allé se cacher au plus profond du nid.
     Les jours suivants, l’oiseau est revenu, la fenêtre était close, c’était chez lui pourtant, à présent c’était chez lui, alors sans hésiter d’un coup de bec rageur il a fait voler la vitre en éclats. De jours en jours il a pris ses aises, la vieille, elle, n’eut pas le courage de revenir dans la pièce.
     À présent quand il la voyait sortir de chez elle, il lui tournait autour sauvagement pour l’effrayer plus encore. Il fallait la chasser, c’était elle l’intruse, et la vieille dame épouvantée, portée par ses vieilles jambes, traversait le jardin, masquant de ses bras son visage dans la crainte de coups de bec ; ou bien parfois apercevant l’oiseau sur la terrasse, elle refermait brusquement sa porte et se cloîtrait dans sa maison.
     Les petits grandirent et apprirent le vol. La villa fut leur nid. C’en était fini du toit et du vent, de la pluie, finies les terribles bourrasques de mistral à vous en arracher les plumes.
Comme je disais, je trouve ce passage un petit peu expédié : le récit prend bien le temps de poser l'ambiance auparavant, le moment de la rencontre entre le goéland et la vieille dame est très bien posé, prend son temps pour planter l'ambiance. Mais là, c'est l'élément de twist de la nouvelle, mais il est raconté très vite, en accéléré - c'est dommage, je trouve.

Citer
Une nuit, en secret, une valise au bras, une nuit pour ne pas attirer l’attention des oiseaux, elle franchit une dernière fois le seuil de sa maison, elle marcha dans la rue déserte… vague silhouette dans la pâle lumière d’un réverbère, à la démarche claudiquante d’un grand oiseau de mer, d’un goéland peut-être.
J'aime bien cette phrase de fin !


Merci pour cette lecture :mafio:
Il ne faut jamais remettre à demain ce que tu peux faire après-demain.

Hors ligne Murex

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Re : Les goélands et la vieille dame
« Réponse #3 le: 22 août 2020 à 10:44:24 »
  Un grand merci Milora pour avoir épluché avec une telle attention mon texte. J'ai rectifié les deux fautes sur "froid" ainsi que la correspondance des temps que tu m'as très justement signalé, remplacé par "la femme parce qu'elle avait cru...". Sur la brièveté de la deuxième partie, je l'ai sentie comme cela et ne peut en dire plus. En fait le problème soulevé par ce texte n'est pas tant l'agression des oiseaux, bon nombre d'animaux peuvent être agressif à l'égard de l'homme, mais la raison de cet acte, ici, qui découle de la prise de conscience d'une injustice et la révolte qui en découle. Supposition qui tient au fantastique, mais que je me suis plu à envisager.
   Merci également à Jonathan, je suis heureux que mon texte l'ai rafraîchi !

Hors ligne Milora

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Re : Re : Les goélands et la vieille dame
« Réponse #4 le: 22 août 2020 à 12:11:18 »
  Un grand merci Milora pour avoir épluché avec une telle attention mon texte.
De rien, c'est à ça que sert ce forum ! :)

Citer
Sur la brièveté de la deuxième partie, je l'ai sentie comme cela et ne peut en dire plus. En fait le problème soulevé par ce texte n'est pas tant l'agression des oiseaux, bon nombre d'animaux peuvent être agressif à l'égard de l'homme, mais la raison de cet acte, ici, qui découle de la prise de conscience d'une injustice et la révolte qui en découle. Supposition qui tient au fantastique, mais que je me suis plu à envisager.
Je comprends tout à fait ce parti pris, et ça marche bien dans toute la première moitié du texte ! Mais je pense que prendre plus de temps pour exposer la prise de possession de la maison par les oiseaux, précisément en imprégnant la scène de cette conscience d'une injustice, servirait le texte et ce parti pris. Parce que là elle fait un peu "expédiée" en étant d'un coup très très factuelle, comme si le narrateur n'était plus très intéressé par ce qu'il raconte, alors qu'avant, le texte est justement imprégné de l'état d'esprit du goéland. Ou alors, peut-être, au contraire, raccourcir le passage pour bien centrer le texte sur la prise de conscience ?
Je ne dis pas ça pour te convaincre de changer ton texte, c'est bien sûr toi qui en es l'auteur ! C'est juste pour expliciter mon avis :)

Il ne faut jamais remettre à demain ce que tu peux faire après-demain.

 


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