Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

12 Février 2026 à 10:08:55
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Auteur Sujet: Recueil de souvenirs  (Lu 737 fois)

Hors ligne ReneNardis

  • Plumelette
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Recueil de souvenirs
« le: 24 Décembre 2025 à 01:15:03 »
Les jeux

Le dos contre le granit froid de la cheminée, je te regardais au travers de la porte-fenêtre donnant sur ton bureau. Je ne voyais de toi que le casque noir de tes cheveux. Malgré ton angoisse à leur sujet (lorsque tu empruntais les escaliers, tu t’arrêtais toujours quelques secondes devant le miroir, la tête inclinée, le regard de biais, guettant avec un effroi anticipé le moindre signe de calvitie naissante), ils étaient intacts. Je ne le savais pas, à l’époque, mais tu étais en train de lire des revues de rhumatologie et, à l’aide de ton Waterman gorgé d’encre noire que tu tenais au milieu du corps, trois centimètres - au moins – en amont de la plume, tu griffonnais des notes sur les verso d’A4 usagés ramenés de l’hôpital La Beauvoir. Je te regardais, donc, et me disais qu’il ne ferait sans doute pas grande différence si tu n'étais pas là, puisque tu ne jouais jamais avec moi.

Un après-midi d’hiver, qui était peut-être un mercredi après-midi d’hiver, probablement après avoir atteint le point final d’un article présentant un nouveau traitement de la polyarthrite rhumatoïde, tu sortis néanmoins de ton bureau. Cela déclencha un courant d’air froid qui, lui-même, provoqua un claquement de porte à l’autre extrémité du couloir (comme je l’ai écrit ailleurs, tu étais d’abord un phénomène sonore). J’étais assis, ou peut-être allongé, ou peut-être même avachi, la tête à l’envers, sur le canapé bleu à pois du salon où tu venais de faire ton apparition. Tu me dévisageas rapidement, l’air un peu absent (une partie de toi devait être restée dans le monde des traitements anti-stéroïdiens) ; puis, tu me demandas si je m’ « embêtais ». S’embêter ? C’était la toute première fois que j’entendais cette expression. Mon cerveau qui, jusqu’à ce stade de la journée, s’était contenté de s’adonner à quelques vagues rêveries, se mit immédiatement en branle pour en analyser les différents sens possibles, tenter d’en évaluer le caractère positif ou négatif, et trouver la bonne réponse – car il y avait forcément une bonne réponse à trouver. Quelques fractions de seconde plus tard, mes lèvres balbutièrent fébrilement quelque chose - je crois que ce fut un “ non”. À mon grand soulagement, tu n’y prêtas pas la moindre attention. Puis, avant de retourner dans ton bureau approfondir ton opinion scientifique des mérites comparés des anti-TNF, tu m’apportas un livre du Petit Nicolas afin qu’Alceste, Eude, et Clotaire me tiennent compagnie le reste de l’après-midi, sur le canapé bleu à pois.

Avec tes moustaches noires sur ton visage carré, tu ressemblais à Don Diego de La Vega, l’élégant justicier hidalgo au sourire ravageur inventé par Johnston McCulley. C’est en tout cas ce qu’affirment en minaudant les copines de Véronique, réunies rue Lemoine en ce samedi de novembre, pour célébrer son dixième anniversaire. Alors, pourquoi t’évertues-tu à imiter un robot, tandis que tu escalades les escaliers, sous une pluie de coussins ? Les bras rigides rangés le long des hanches, le regard vide sous les paupières qui clignotent, tu marches mécaniquement et inexorablement vers notre tribu réfugiée sur la moquette grise du palier du deuxième étage. A la fois terrorisés et réjouis, nous y organisons notre défense en empilant les oreillers et les coussins jaunes et verts exhumés de votre chambre. Parfois, l’un d’eux t’atterrit en pleine figure. Tes bras et ton visage tressaillent quelques secondes - le temps pour nous de récupérer nos munitions -, puis, tes jambes pivotent légèrement avant de reprendre leur mouvement d’automate. Sur l’herbe grise du deuxième étage, derrière les barricades moelleuses et dodues, une tribu d’Iroquois fait alors retentir son cri de guerre. Ces après-midi-là, les Annals of the Rheumatic Diseases se sentaient un peu abandonnés, au fond de ton bureau.

Le dos contre le granit froid de la cheminée, je regarde au travers de la porte-fenêtre donnant sur ton bureau. Il est vide, et je repense à nos jeux.
« Modifié: 24 Décembre 2025 à 01:26:59 par ReneNardis »

Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
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Re : Recueil de souvenirs
« Réponse #1 le: 24 Décembre 2025 à 09:43:30 »
Merci pour le partage de ton récit.

Supposant que tu vas poster plusieurs partie de ton texte, tu devrais mettre dans ton premier poste le lien qui servira a aller directement sur le texte.
Par exemple faire comme le texte de Basic
https://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=45589.0;topicseen

Ça permettra de suivre au mieux tes différents récits.


Ton texte raconte la vie d'un enfant avec son père, qui doit être dans le milieu médical. J'aurais dit médecin au début, mais comme il n'a pas de patient, je ne pense pas qu'il fait ce métier. Peut-être un universitaire.

Ce que tu nous racontes est descriptif, et les souvenirs sont anciens, car imprécis.
Tu décris l'attente de cet enfant dans un canapé bleu. Il semble ne rien faire et de s'ennuyer. Son père est occupé par son métier et ne pense qu'à cela.
Ils sont assez distants de l'un et de l'autre à travers ce passage.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

En ligne Basic

  • Comète Versifiante
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Re : Recueil de souvenirs
« Réponse #2 le: 24 Décembre 2025 à 21:01:48 »
Bonjour,

c'est un très beau texte. émotion assurée. Cette page souvenir nous dresse un portrait de l'enfant et du père en quelques lignes. Je n'ai pas de remarques syntaxiques, c'est juste assez "mélancolique" pour nous atteindre. Peut-être une question : dans le premier paragraphe le petit gars précise que son père ne joue jamais avec lui, dernier paragraphe, le père fait un beau numéro de robot... est ce une contradiction minime et volontaire ?
J'ai apprécié l'utilisation du "tu" qui nous place dans la relation père/fils. Il n'y a pas de présentation, pas de contexte et pourtant ça nous mène directement là où tu veux que nous allions,  j'imagine, dans la rencontre avec ce père.

Conseil en passant : pour pousser un peu à la curiosité n'hésite pas à te promener dans le forum, à commenter ici ou là, ça crée des liens. Il y a des textes courts et des longs qui viennent de démarrer et  des mi-longs assez neufs.

B
Tout a déjà été raconté, alors recommençons.

Page perso ( sommaire des textes sur le forum) : https://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=42205.0

Hors ligne Robert-Henri D

  • Palimpseste Astral
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Re : Recueil de souvenirs
« Réponse #3 le: 24 Décembre 2025 à 22:27:03 »
Bonsoir ReneNardis,

Je connais le mal qui rongea ton papa... mon épouse, plus que moi, est depuis trois décennies la proie de cette maladie invalidante et irréversible. Si ce n'est, que son traitement consiste à tenter de freiner son évolution à l'aide de traitements lourds et foncièrement dangereux qui obligent à un suivi complexe autant que "rapproché". Lesquels traitements de type expérientiel ne servent le plus souvent qu'à éloigner le moment fatidique où le malade restera cloué comme un Jésus à son crucifix.

Je m'attends donc à lire quelque chose de fort émouvant.

Mon opinion sur ton texte est donc, globalement, positive. Pourtant, j'ai ressenti d'emblée, l'idée que peut-être, tes phrases me paraissent parfois révéler des "tics" d'écriture qui me font songer à certaines lourdeurs proches du pléonasme narratif. Je m'explique : à force d'amener le lecteur à devoir traiter trop d'informations disparates avant d'atteindre le point final… ça peut nuire à ta qualité d'écriture.

Et puis, ça se repère notamment, au niveau de la longueur de certaines phrases qui au contraire ne demandent qu'à être écourtées pour ajouter au rythme.

Je prends un exemple :

Je ne le savais pas, à l’époque, mais tu étais en train de lire des revues de rhumatologie et, à l’aide de ton Waterman gorgé d’encre noire que tu tenais au milieu du corps, trois centimètres - au moins – en amont de la plume, tu griffonnais des notes sur les verso d’A4 usagés ramenés de l’hôpital La Beauvoir.

Or, un truc comme :

[J'ignorais qu'à cette époque, tu annotais des revues de rhumatologie. Ton Waterman noir en main, tenu haut sur le corps, tu les griffonnais sur des versos de feuilles A4 ramenées de La Beauvoir.]

ferait aussi bien l'affaire.
« Modifié: 24 Décembre 2025 à 22:45:09 par Robert-Henri D »
« Les heures glissent comme des plumes légères, caressant mes souvenirs, là où chaque souffle devient un murmure d’éternité. »

Hors ligne ReneNardis

  • Plumelette
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Re : Recueil de souvenirs
« Réponse #4 le: 25 Décembre 2025 à 01:48:19 »
Merci beaucoup pour les encouragements et les remarques, en particulier sur la longueur des phrases. J’en suis conscient mais ça sort généralement comme cela (voire pire!). Sinon, le contradiction apparente est bien sûre voulue: le premier paragraphe reflétant le jugement (subjectif) d’un enfant. Joyeux Noël!

Hors ligne ReneNardis

  • Plumelette
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Re : Recueil de souvenirs
« Réponse #5 le: 25 Décembre 2025 à 09:25:12 »
Deuxième texte :

La mer est une ligne à peine perceptible qui se confond avec l’horizon gris. Les bourrasques ont ridé le sable, sur lequel gisent ci et là quelques carcasses de bois : bouts d’épaves, troncs s’étant donné la mort en sautant d’une falaise, racines déracinées. Certaines bougent encore, à la manière des tumbleweeds décharnés errant dans la poussière des déserts des Western américains. Mais, ici, pas de John Wayne ni de Jolly Jumper. Ici, seulement quelques trotteurs menés par des jockeys sans casaque, et le bruit mat de leurs fers cognant contre le sable humide et dur. Nous sommes à Rouvin, où tu aimes te promener en famille certaines fins de semaine. Nous y étions même venus avec Papi. Il était coiffé d’une toque fourrée qui lui donnait des airs de Michel Strogoff ou de roi en exil. Le plus souvent, tu y montes un cheval. Pendant ce temps, C. s’en va chasser, l’œil expert, les morceaux de bois qui nourriront la cheminée de la rue Turgot, une fois l’hiver venu. Impossible pour moi de jouer au foot : le vent est un partenaire bien peu fiable. Alors, je l’accompagne parfois, ou me rabats sur les dunes hérissées de chiendent et d’oyats. Je regarde l’horizon puis tente quelques roulades, en m’imaginant en indien, ou en héros du 4 juin. Je crois qu’il ne s’est jamais rien passé à Rouvin.

“Objection, votre honneur ! Tu oublies la baignade à cru dans les vagues, les balades à poney…”

C’est vrai : parfois, c’est toi que j’accompagnais. Ma monture s’appelait Grisou : un petit poney alezan tacheté de flocons blancs qui le faisaient ressembler à une boule de neige un peu sale. Nous allions le chercher chez “les Drouin”. Ils habitaient une “petite maison dans la prairie” située près d’un étang qui gelait l’hiver, et sur lequel nous nous aventurions alors parfois, le pas hésitant et le rire franc. Grisou était docile et volontaire ; mais il avait la mauvaise habitude de se rouler par terre aux abords de la plage – presque toujours au même endroit : devant l’entrée des dunes. Comme un chameau au Sahara, il mettait soudainement un genou à terre puis se laissait tomber sur le flanc, avant de se tortiller sur le dos quelques dizaines de secondes. Quand il se relevait, sa croupe, que nous venions de brosser, était constellée de petit grains blancs. Ce manège me terrorisait. Toi, tu étais surtout préoccupé par l’état de la selle prêtée par les Drouin.

Nos balades sur la plage immense et vide n’avaient ni début ni fin. Nous allions dans une direction, puis dans une autre, sans chercher à atteindre aucun but - parc à huître, falaise, dune ou épave : devant nous, il n’y avait rien que l’horizon gris-bleu. Parfois, comme pour nous offrir une distraction, une lumière blafarde rebondissait sur les petites flaques d’océan froid coincées entre les rides parallèles que le vent avait sculpté sur l’estran. Je plissais les yeux ; Grisou, lui, redoublait d’ardeur. Ses petits sabots battaient presto sur le sable alors que toi et ton cheval poursuivaient un adagio bien réglé dont les bourrasques capricieuses, soufflant subitement dans une direction contraire, nous privaient parfois. “Ça va ?” me demandais-tu, en te retournant sur ta selle. Ta voix était jeune. “On fait un peu de galop ? ». Je n’avais alors qu’à relâcher légèrement la pression exercée sur les rênes pour que mon cœur parte au triple galop.

Hors ligne Robert-Henri D

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Re : Recueil de souvenirs
« Réponse #6 le: 25 Décembre 2025 à 20:31:43 »
Bonsoir ReneNardis!

J'ai beaucoup aimé ce "Deuxième" texte.

 La phrase sur les bois morts est très poétique. Quand bien, elle serait un peu lourde dans sa structure, je trouve qu'elle crée néanmoins un contraste à la fois saisissant et utile.


C'est suite est tout simplement magnifique ! J'ai pu apprécier cette fois, outre quelques "pépites"  l'effet non négligeable d'un rythme sensoriel qui renforce l'idée d'authenticité du récit.

« Modifié: 25 Décembre 2025 à 20:36:10 par Robert-Henri D »
« Les heures glissent comme des plumes légères, caressant mes souvenirs, là où chaque souffle devient un murmure d’éternité. »

Hors ligne ReneNardis

  • Plumelette
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Re : Recueil de souvenirs
« Réponse #7 le: 30 Décembre 2025 à 14:54:22 »
Troisième texte

Cette maison, elle est comme mon amie. J’aime les gens et les objets qui y habitent. Et je crois bien qu’ils m’aiment aussi. Sauf ces drôles de masques. Vous avez-vu celui-là ? Il m’inquiète un peu avec ses yeux globuleux qui me fixent toute la journée. Sans parler de ses immenses dents. On dirait bien qu’elles veulent manger le Pleyel... Mère dit que ce sont des « colifichets coloniaux ». C’est un mot rigolo, ça, « colifichet ». Plus rigolo que Mère, en tout cas. Elle aussi a des grandes dents comme ça. Mais je les vois peu car elle ne vient presque jamais et elle ne sourit pas... En revanche, j’ai tous ces livres pour me tenir compagnie. Je n’y comprends pas grand-chose, ce sont des livres adultes. Mais j’aime bien les feuilleter et sentir leur odeur. Leur odeur de bois sec. Quand je serai grand, je les lirai tous. En attendant, j’imagine. Cet écrivain s’appelle « Céline » mais en fait, c’est un homme. Vous le saviez, ça ? J’ai écrit mes initiales sur la page de garde. Ici : “A. M.”. Mais mon préféré, c’est celui-là. Je crois qu’il parle des femmes célèbres de la Bible. En tout cas, il y a des images. Et si vous me promettez de ne rien dire à Grand-mère et à Mère, je veux bien vous en montrer une belle… Vous ne direz rien, alors ? Voilà : elle, c’est Suzanne ; et là, elle se baigne dans son jardin - vous voyez ça ? Et il y a aussi ce lit-bateau avec ses hublots-miroirs. Parfois je monte dessus et je deviens le roi des pirates… Qu’est-ce que je fais ? Bah, vous voyez bien : je regarde par les hublots de mon brick si l’Amérique approche. Il faut être patient. Vous la voyez venir, vous, l’Amérique ?

Tiens, voilà mon grand-père qui sort de l’appentis. Il a ses livres sous le bras ! Ce sont d’autres livres, encore. Ceux-là, ils parlent de la Grande Guerre. Grand-Mère dit que ça hante Grand-Père, la Grande Guerre. Elle dit aussi qu’à cause de ça, ces livres-là doivent rester dans l’appentis. Mais j’y suis déjà allé, moi, dans l’appentis, et je peux vous assurer qu’il n’y a aucun fantôme, là-dedans, et que mon Grand-Père, il n’est pas hanté du tout. Même qu’avec son manteau de laine toute douce, je trouve qu’il ressemble assez à ce monsieur massif mais « avenant » - c’est Grand-mère qui dit ça - que j’ai vu sur l’affiche du Katorza : Jean… Gabin ! C’est ça ! Ne le répétez pas, mais j’aimerais bien que Grand-père plutôt que Grand-mère vienne me chercher à l’école. Avec sa manie de se faire appeler « la marquise », je vois bien qu’on la regarde drôlement... Même Monsieur René Bernard, je l’ai vu sourire, l’autre jour... Monsieur René Bernard, c’est mon instituteur. Il a lu tous les livres.

Et puis, avec Grand-père, on s’arrête toujours boire un diabolo-menthe sur la Place du Commerce. Ça pétille dans ma bouche et alors, Grand-Père, ça le fait rire, la tête que je fais ! On regarde aussi les dockers qui remontent depuis le Quai de la Fosse. Vous pensez qu’il y en a qui sont déjà allés en Amérique ? La dernière fois, on a croisé « Charlie ». Je crois que c’est un ami de Grand-Père. Ses costumes sont un peu usés, je trouve. Et je ne sais jamais de quoi ils parlent. Tout que je peux vous dire, c’est que ça a l’air drôlement sérieux... Si vous voulez mon avis, il est beaucoup plus hanté que Grand-Père, ce « Charlie ». En tout cas, après, quand on prend le bus 42, Grand-Père, il salue le chauffeur comme si c’était le Maréchal Foch lui-même. Et j’aime bien quand il fait ça, Grand-père. C’est sacrément « avenant », je trouve. Puis, quand on descend, il prend ma main dans sa grosse main à lui, sans rien dire. C’est avec cette main-là que Grand-Père, il rossait les Allemands pendant la Grande Guerre. Avec une main pareille, on ne craint rien, je peux vous le dire ! Même dans ces rues sombres et pleines de vide avant le passage. J’aime bien son odeur de mousse. C’est la même que dans l’appentis et que dans l’ossuaire de Douaumont. C’est comme si elle me disait qu’on était déjà arrivé.


Hors ligne Coelus

  • Plumelette
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Re : Recueil de souvenirs
« Réponse #8 le: 04 Janvier 2026 à 12:17:31 »
(Pour le dernier texte)

Bonjour. J'aime bien la voix que tu installes !
On pourrait presque lire ça oralement, et avec le bon ton, ça passerait tout seul, tout en étant "littéraire" (et du coup on comprend la ref à Céline :) ).

Par contre le narrateur passe très vite d'un élément à l'autre, légère saturation (livres, suzanne, pirates, grand-père, jean gabin, etc. Tout ça en quelques lignes haha), cela dit ça peut être cohérent avec un enfant à l'esprit effervescent qui passe vite d'un truc à l'autre, justement.

Citer
Si vous voulez mon avis, il est beaucoup plus hanté que Grand-Père, ce « Charlie ».

J'ai légèrement tiqué ici, car je me suis dit que ça faisait plus phrase provenant d'un adulte, que ce soit dans la formulation ou même sur le fond. Mais p-e que je me trompe.

Citer
C’est comme si elle me disait qu’on était déjà arrivé.

J'aime bien la dernière phrase, elle dit beaucoup de choses avec peu.
« Modifié: 04 Janvier 2026 à 12:20:54 par Coelus »

Hors ligne Robert-Henri D

  • Palimpseste Astral
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Re : Recueil de souvenirs
« Réponse #9 le: 04 Janvier 2026 à 16:43:43 »
Bonjour,

La tendance prose poétique se confirme avec ce troisième volet. Ce qui n'est pas pour me déplaire. Toutefois, la surabondance d'adjectifs en tous genres, ainsi mise dans la bouche d'un enfant, est un outil puissant, mais il peut aussi se révéler en "piège doré" voire nuire à la crédibilité humaine de l'œuvre. Car s'il n'est pas maîtrisé, c'est tout l'équilibre entre l'ornementation et la description pure qui peu à peu souffre l'asphyxie.


Voici quelques exemples :

Citer
En revanche, j’ai tous ces livres pour me tenir compagnie. Je n’y comprends pas grand-chose, ce sont des livres adultes. Mais j’aime bien les feuilleter et sentir leur odeur. Leur odeur de bois sec.

Peut-être serait-ce mieux de muer "ces" en "ses" et "adultes" en "d'adultes" et puis cette "odeur de bois sec" ne s'apparente-t-elle pas d'avantage à celle de lignine des livres précieux (donc très vieux) à moins que ce ne fut ceux asséchés que l'on trouve dans un grenier ? Il est fait mention plus loin : "Tiens, voilà mon grand-père qui sort de l’appentis. Il a ses livres sous le bras !" Manifestement il s'agit moins de ceux-là qui devraient "sentir la mousse" que d'autres, présumés plus contemporains, et disposés dans la maison où l'hygrométrie se conçoit idéale. Ce qui fait que, puisqu'il est fait état d'une certaine bibliosmie, je lui préfèrerais à défaut d'odeur d'encre, celle plus caractéristique de "vieux papier" ou au pire de "cuir boisé" (mais là encore, avec cette dernière, on quitte allègrement le registre de la pensée enfantine).

quant à cela :

 
Citer
Voilà : elle, c’est Suzanne ; et là, elle se baigne dans son jardin - vous voyez ça ? Et il y a aussi ce lit-bateau avec ses hublots-miroirs. Parfois je monte dessus et je deviens le roi des pirates…

Si l'image d'une femme se baignant dans un jardin me vient moins qu'une autre s'y lavant à l'ancienne dans une bassine emplie d'eau, en revanche, celle du lit-bateau ma fait songer à la barque amarrée en bord de Meuse, dans laquelle s’assoyait Arthur Rimbaud enfant mais déjà turbulent, dont les frasques inhérentes affutaient la plume qui plus tard lui servirait pour déclencher, et donc obtenir les prémisses aventureux de son "Bateau-ivre" à 16 ans (en 1871) à une époque où il n'avait jamais connu la mer que dans ses lectures. Sa seule expérience de l'eau étant le flot de la Meuse, ce fleuve qui traverse Charleville, rendu ombrageux par l'hiver et ses débordantes intempéries.

Citer
Même dans ces rues sombres et pleines de vide avant le passage. J’aime bien son odeur de mousse. C’est la même que dans l’appentis et que dans l’ossuaire de Douaumont. C’est comme si elle me disait qu’on était déjà arrivé.

Hum : des rues pleines de vide… Ce sont des mots d'enfant, mais présumés narrés, sinon que par une personne adulte, au moins adolescente. Or, ça l' fait peut-être un peu trop cliché et pourrait nuire à la crédibilité des comparaisons quelque peu embrouillées qui les suivent.
« Modifié: 04 Janvier 2026 à 16:54:16 par Robert-Henri D »
« Les heures glissent comme des plumes légères, caressant mes souvenirs, là où chaque souffle devient un murmure d’éternité. »

Hors ligne ReneNardis

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Re : Recueil de souvenirs
« Réponse #10 le: 05 Janvier 2026 à 15:52:55 »
Un grand merci à tous les deux pour vos commentaires très précieux dont je vais naturellement tenir compte pour mes révisions.

Hors ligne Robert-Henri D

  • Palimpseste Astral
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Re : Re : Recueil de souvenirs
« Réponse #11 le: 05 Janvier 2026 à 17:49:34 »
Un grand merci à tous les deux pour vos commentaires très précieux dont je vais naturellement tenir compte pour mes révisions.

Hello, c'est bon de se sentir « ouï » !

Au plaisir d'un prochain texte !
« Les heures glissent comme des plumes légères, caressant mes souvenirs, là où chaque souffle devient un murmure d’éternité. »

Hors ligne ReneNardis

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Re : Recueil de souvenirs
« Réponse #12 le: 17 Janvier 2026 à 05:16:29 »
Texte 4

Solitaire au milieu des vignes, une Sainte Vierge larmoyante nous indique que nous ne sommes plus très loin. Nous nous redressons sur nos sièges, quand une odeur de lauriers envahit l’habitacle : voici le portique blanc que convoite le lichen ; il marque la frontière de ce qui sera notre terrain de jeu pour les semaines à venir. Les crépitements d’un gravier épais nous souhaitent la bienvenue, puis, la voiture s’arrête sous un sapin immense et sombre. Une couverture d’aiguilles d’un brun clair masque mal les racines dures et sèches venues s’aventurer à l’air libre. Mais ce sapin moribond n’a pas envie de jouer. Il tourne le dos à l’été, à l’étang, et au pressoir où nous prenons nos quartiers. On y accède par une petite porte faite de planches de bois noir et fruste qu’ouvre une grosse clef en fer que tu es allé chercher sur le mur de la cuisine. Echappée des futs en chêne posés à même le sol, qui est ici de terre, une odeur de fermentation aigre et fruitée assaille les narines. Sur la droite, un long escalier, fait du même bois que la porte, tente de s’échapper ni vu ni connu en longeant le mur. Sa rampe semble avoir été conçue pour des lutins et ses marches, de hauteur inégale, fléchissent sous nos pas. Dans la chambre que V. et moi partageons au bout du couloir, une famille d’araignées invisibles a établi son royaume sur le grand “A” que dessine la poutre mitée soutenant le toit. Lorsque je passe en dessous, sa toile entame une molle valse au-dessus de ma tête. Je n’aime pas trop cela. Et le regard dur de Sylvester Stallone comme la mitrailleuse qu’il tient dans ses bras ne m’apportent aucun réconfort (personne n’a pensé à retirer l’immense affiche de Rambo que ton frère cadet, O., a accroché au-dessus de mon lit et cela fait maintenant plus de dix ans que l’acteur américain traverse ainsi, presque nu, les hivers de Loire inférieure…). Mais il y a aussi dans cette chambre une valise contenant des dizaines de portes clefs offerts par les commerces de la région - voitures, avions et petits chats – certains en plastique, d’autres en cuir. Il n’est pas encore l’heure de l’ouvrir, mais je sais qu’elle m’attend et que, dans quelques jours ou dans quelques semaines, nous nous assoirons devant, avec toi ou avec Chantal, et prendrons le temps d’en choisir un ou deux que nous rapporterons avec nous.

Dans ma mémoire, le Templier est une explosion de bleus et de verts, où s’entremêlent des odeurs de chlore, de vin, de caoutchouc et de feuilles mortes. Il est ce lieu où nous buvons les orangeades pieds nus, emmitouflés dans une trop grande serviette de bain tombant sans cesse par terre, la peau des doigts gondolée par les heures passées dans l’eau de la piscine (y rode parfois un paresseux crocodile…). Il est aussi ce lieu où V. me semble sur le point de réussir à apprendre à s’envoler - mais elle ne fait que se balancer haut, très haut, depuis la petite planche de bois suspendue à l’immense portique blanc par deux cordes colonisées par des mousses pionnières. Parfois, elle parvient à toucher la branche d’un immense sapin noir aux allures de grizzli. Je ne m’aventure qu’occasion sur le territoire de cette escarpolette. Je ne crains non pas le grizzli, mais la piqure, sur la plante nue de mes pieds, des gros grains de sable qui sommeillent dans son ombre. En outre, mes vains efforts pour m’élever dans le ciel (suivant les indications de ma mère, je bascule avec énergie le haut de mon corps vers l’avant, repliant dans le même élan mes deux pieds sous la planche de bois, mais celle-ci ne fait aucun effort et demeure insolemment immobile) laissent sur mes doigts et sur la paume de ma main une fine couche de mousse verte et graisseuse qui m’indispose.

Au Templier, pour nous distraire, il y a aussi le monde parallèle des adultes et sa grammaire un peu compliquée. Il semblerait, ainsi, que l’on n’aime pas beaucoup Guy. Il est vrai que sa raie trop sage et ses yeux légèrement globuleux que recouvrent des paupières en demi-lune lui donnent des faux airs de poisson ; mais il est le seul d’entre vous à bien vouloir jouer au football avec moi, sur la bande de pelouse tapie entre le bassin turquoise et les herbes sèches, parsemées de feuilles brunes recroquevillées ou déjà en décomposition, du champ de peupliers. Parfois, il arrive aussi que l’on se mette à crier et à pleurer au sujet d’un emballage de micro-onde. Je vous l’ai dit : je n’y comprends pas grand-chose.

Je peux néanmoins ajouter que le sol du rée de chaussée du bâtiment principal est fait de longues pierres froides et claires, polies au point d’être devenues presque glissantes. La plante de mes pieds, qui a cavalé des heures durant sur des petits carrés de cailloux ronds et chauds collés les uns aux autres, et s’est risquée à entreprendre la traversée d’une rivière de graviers noirs et pointus pour assister au décollage espéré de V., y trouve un réconfort amical. Deux bancs en bois sont disposés autour de la table principale, devant la cheminée, et il y a dans un coin de la salle, près de la cuisine, un petit lit recouvert d’un tapis rouge et rêche sur lequel l’on m’a déposé, un soir. Je me souviens d’une multitude de manteaux disposés autour de moi, comme les murs, doux et familiers, de la forteresse en cours de construction qui doit me protéger durant mon sommeil. Quelqu’un - sans doute ma mère – m’invite à fermer les yeux et je m’endors au milieu des voix rouges et jaunes des chevaliers et des princesses... Tac, tac, tac, tac… Est-ce une petite souris qui trotte sur le lambris ? Tac, tic, tac, tic, tac, tic, tac…  Un écureuil utilisant ses noisettes comme castagnettes ? Non, ce sont les doigts de ma maman courant et chantant sur les boiseries du mur mitoyen ; ils nous disent qu’elle est réveillée et que nous sommes vivants. Dans la chambre déjà inondée par le soleil de l’été, les araignées sont toujours invisibles et Rambo ressemble au mime Marceau.

A la mort de Mamie, le Templier a été vendu. Plusieurs années plus tard, ta curiosité t’y a ramené. Un poulailler débordant de fientes de volaille a pris place derrière les poteaux blancs et droits comme des majordomes qui nous souhaitaient jadis la bienvenue, à l’entrée de l’allée principale ; et des bâches jaunies par la transpiration ont été disposées autour de la piscine, à présent verte et vide.
« Modifié: 17 Janvier 2026 à 05:18:02 par ReneNardis »

Hors ligne Robert-Henri D

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Re : Recueil de souvenirs
« Réponse #13 le: 17 Janvier 2026 à 12:03:52 »
 :)  Bonjour ReneNardis

Et merci pour cette belle prose poétique que tu peux encore améliorer si tant est que tu le souhaites... (car ça n'est déjà pas si mal.)

Je te propose quelques exemples :

Citer
une famille d’araignées invisibles a établi son royaume sur le grand “A” que dessine la poutre mitée soutenant le toit.

L’image du « grand A » est jolie, mais elle repose sur une connaissance implicite de la structure.
Or « La poutre mitée » la rend vague (une charpente en comporte plusieurs) et le verbe « dessiner » ajoute une couche de flou, car on ne sait pas si c’est la poutre seule ou l’ensemble de la charpente qui forme cette lettre.

Si tu veux clarifier :

« …sur le grand “A” que forme l’entrait mité d'une ferme soutenant toit »

(tu peux ajuster selon l’effet recherché)

Citer
Lorsque je passe en dessous, sa toile entame une molle valse au-dessus de ma tête. Je n’aime pas trop cela. Et le regard dur de Sylvester Stallone comme la mitrailleuse qu’il tient dans ses bras ne m’apportent aucun réconfort (personne n’a pensé à retirer l’immense affiche de Rambo que ton frère cadet, O., a accroché au-dessus de mon lit et cela fait maintenant plus de dix ans que l’acteur américain traverse ainsi, presque nu, les hivers de Loire inférieure…).

Oups ! pour le coup, si la phrase commence dans une atmosphère presque feutrée, en revanche
on bascule dans un registre très différent avec Sylvester Stallone, la mitrailleuse, l’affiche de Rambo, presque nu, qui traverse les hivers de Loire inférieure… Certes, le décalage est volontaire, mais le contraste est si abrupt qu’il peut donner l’impression d’un cliché (le poster de film d’action dans une chambre), ou d’une image déjà vue mille fois.

Citer
la peau des doigts gondolée par les heures passées dans l’eau de la piscine (y rode parfois un paresseux crocodile…).
Hum… "gondolée" et puis peut-être (un crocodile imaginaire y rode quelquefois) ou bien (un crocodile de plastique y rode quelquefois) ?

Citer
En outre, mes vains efforts pour m’élever dans le ciel (suivant les indications de ma mère, je bascule avec énergie le haut de mon corps vers l’avant, repliant dans le même élan mes deux pieds sous la planche de bois, mais celle-ci ne fait aucun effort et demeure insolemment immobile) laissent sur mes doigts et sur la paume de ma main une fine couche de mousse verte et graisseuse qui m’indispose.

Là aussi, ça tranche côté style avec le début du chapitre. Je pense que ce passage demande à être épuré.

Citer
Au Templier, pour nous distraire, il y a aussi le monde parallèle des adultes et sa grammaire un peu compliquée. Il semblerait, ainsi, que l’on n’aime pas beaucoup Guy. Il est vrai que sa raie trop sage et ses yeux légèrement globuleux que recouvrent des paupières en demi-lune lui donnent des faux airs de poisson

Idem : le mot "parallèle" outre qu'il est ambigu me semble inutile, l'expression "sa raie trop sage" est incomplète.

 
Citer
sur la bande de pelouse tapie entre le bassin turquoise et les herbes sèches, parsemées de feuilles brunes recroquevillées ou déjà en décomposition, du champ de peupliers.

C'est long et quelque peu confus. (Mais on retrouve en fait ce type de longueur dans moult phrases de ce texte, alors, c'est peut-être voulu ?)
« Les heures glissent comme des plumes légères, caressant mes souvenirs, là où chaque souffle devient un murmure d’éternité. »

 


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