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Auteur Sujet: Silence et dénuement vacarmes [TTHSCP2]  (Lu 558 fois)

Hors ligne Nacas

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Silence et dénuement vacarmes [TTHSCP2]
« le: 14 Octobre 2025 à 21:08:12 »
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      Le plafond est cerclé de rectangles. Je suis parti j’ai refermé les tiroirs, un par un je leur ai donné un tour de clé, chacun, j’ai remis la chaise roulante sous le bois en contre-plaqué, de mon bureau. Et j’ai éteint la lumière. L’obscurité est tombée sur la salle d’un seul coup. Le plafond gris, gris, gris semblait s’étendre à l’infini. Au loin l’écriteau bavait sa lumière rendue verdâtre par la distance, sur l’issue qui nous aurait secourus. Le plafond m’a toisé, de ses milliers de dalles.
Le bruit de mes pas, simple froissement sur la moquette, le silence expansif l’opprimait, le serrait comme un titan aurait essoré une plaine baignée de pluie. Ma respiration elle-même se broyait dans l’espace qui redevenait, résolument, le sien. J’étais seul dans tout l’étage. Dans tout le bâtiment, peut-être ; dans toute la ville, non, mais je l’aurais juré. Je ressentis une sorte de main diffuse se plaquer sur le renflement de ma gorge : si j’avais réellement juré, je crois que le son se serait éteint sans écho, je crois que le silence lui-même l’aurait bu.
Je continuai de marcher : il me restait à rejoindre la salle de remise des clefs. Déplier une jambe, puis l’autre, ne pas regarder par l’immense baie vitrée la ville, en contre-bas, ses clignotements sourds à ma présence, sa vie désincarnée de bâtiments. De cette hauteur, les gens ne sont pas visibles : il ne reste que les titans. De verre, d’acier, de lampadaires et le ronronnement épars des taxis dans la nuit. Non, définitivement : je n’étais pas seul dans la ville.
      Un soupir s’échappe et s’estompe aussi sûrement que si l’air n’avait jamais quitté mes poumons. Ne pas se presser. Il est inutile d’allonger le pas, d’accélérer la marche, il est parfaitement inutile de se presser, je le sais, ce n’est pas la première fois que je ferme les bureaux, après tout, cela m’arrive une fois par mois, et depuis le temps, j’ai appris. Ce n’est pas une distance, que je parcours ; c’est autre chose. Une étendue, un morceau incompressible de temps que j’arpente, et si je me dépêche d’enjamber ces couloirs ils résisteront à ma progression dans leurs boyaux, les salles bafouée d’un regard plus rapide, le retiendront pour le faire peser davantage, l’espoir de faire passer plus vite cette traversée est gluant. Il la freine aussi intensément qu’il la voudrait achevée. Je laisse donc mes pensées, vagabonder, et je rends au silence ce que la journée lui a pris.
Ces bureaux ne peuvent absorber les centaines d’employés qui les brassent ensemble, mais ils pourraient tout à fait m’avaler. Ce n’est que par complaisance qu’ils me laissent atteindre la petite pièce. J’entre. Je n’allume pas la lumière, le nacre discret de la nuit qui remplit les murs alentour me suffit, elle n’a pas de fenêtre et l’ombre borde chaque parcelle de ses petites étagères, mais je connais le tableau en liège. Le crochet sur lequel le trousseau passera le weekend. Je le dépose, et solennellement, imprime dans mes rétines l’image du porte-clefs.
Je n’ai pas envie de remonter, paniqué, incertain de me souvenir que je l’ai bien reposé, ou pas.
      Le petit ours rose pend, immobile.



      Un brouhaha bourdonne dans mes oreilles. Depuis une heure, gonfle, gonfle, presse contre mes tympans et sur la pierre, blanche, épaisse, celle-là même qui semble retenir si bien le silence d’ordinaire. Le plafond, assez haut pour intimider tout être de le croire atteignable, dégorge de tous ces sons, ces bavardages empressés qui s’élèvent, se noient ensemble, ils gouttent sur nos crânes soucieux et les trempent. Une bouillie sonore dilue le reste de mes pensées, depuis une heure.
Il y a deux heures, on a attendu l’évêque pour la messe. Les derniers retardataires s’excusaient en soufflant, expiraient quelques soupirs remerciant les âmes qui se décalaient sur leurs bancs pour eux, chuchotaient leurs promesses essoufflées depuis le froissis de leurs manteaux, imperméables, cependant trop heureux d’être enfin à l’intérieur pour être réellement sincères, la gratitude envers leur prochain qui leur offrait une place n’atteignait pas la gratitude envers Dieu qui avait construit sa maison ici. La pluie tempêtait contre les vitraux, frappait les murs de l’édifice aussi inutilement que les vagues frappent le pied du phare. Mais, il y a que l’évêque n'est jamais venu.
On ne serait pas repartis, pas tout de suite, non, non, il devait y avoir une raison, c’était l’évêque tout de même, la première heure s’est écoulée sans grondement, avec protestation bien sûr – vous savez comme un troupeau de brebis peut remuer, lorsqu’il cherche son Père sans le trouver – mais dans un calme relativement composé. Les pierres blanches, épaisses, parvenaient à absorber les voix qui se mesuraient à l’écart entre elles sans oser le vaincre, et l’air sacré tintait, mais ne remuait pas.
      C’est quand Odile a trouvé le parapluie, sous le premier siège du premier banc, alors précisément que l’attente, qui avait dépassé la durée de l’acceptable depuis longtemps déjà, devenait grinçante, c’est quand Odile a reconnu ce parapluie comme étant celui de l’évêque ! Que les choses sont devenues, irrémédiablement, bruyantes. Le tonnerre, et la pluie, se fracassaient à l’extérieur dans toute la violence qui caractérise les jours de grande violence. Et le parapluie, soit-il damné, le parapluie était fin trempé.
Donc l’évêque était venu. Il s’était assis sur ce siège, le premier du premier banc – la supposition commençait là ; et la troupe entière des ouailles perchée sur cette colline, dépensaient depuis leur temps leur salive leur foi à argumenter sur ce qui s’était ensuivi. Perdu au milieu de tout ce monde jaquetant, naufragé au milieu de tous ces flots assourdissants, à en perdre l’esprit et mes pensées dans ce mélange de tumultes, je tentais de prier.
Je crois que j’y parvins.
      Malheureusement, je ne sus insuffler à ma prière un souhait, précis.
Tout ce que je voulais, alors, était diffus.
J’aurais voulu me transformer, bien entendu, mais Dieu n’accorde pas ce genre de souhaits, j’avais appris à ne plus les formuler, et j’entendais mal. Très mal.
Je crois que j’ai prié pour rien de particulier. Même pas vraiment pour prier : je priais pour que ce capharnaüm, ce vacarme, s’arrête, recrache mon âme sur la berge du silence.
      Lorsque Patrice s’est mis à crier, et que Jean-Pierre s’est mis à l’imiter aussi, j’ai tressailli ; pour ne pas hurler à mon tour, je suis sorti.
Me jeter à l’emprise des éléments.
      Ils m’ont giflé la figure. Ils ont brouillé ma vue, ils ont plaqué leurs mains énormes contre mon manteau. Leur hurlement, leurs secousses, pourtant, pourtant, pourtant – m’ont paru la chose la plus sereine, la plus honnête, la plus vraie, de ce dimanche matin. Les rafales étaient loyales.
Je les laissais me pétrir le visage. Et en rouvrant les yeux, à une dizaine de mètres de là, adossé à la façade les yeux fermés dans une expression plus paisible qu’une statue, j’ai vu l’évêque. Qui priait.
Silencieusement.
Je l’ai rejoint.
      L’orage a donné une très longue messe.
Et quand il s’est enfin tu, nous étions partis.
« Modifié: 14 Octobre 2025 à 22:18:23 par Nacas »
Les restaurants sont à tous les étages au sommet de la pyramide sociale.

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Re : Silence et dénuement vacarmes [TTHSCP2]
« Réponse #1 le: 14 Octobre 2025 à 21:29:15 »
Coucou hop hop hop je me sens énergisée, hop hop hop, je me lance sur le premier

Citer
Et j’ai éteint la lumière.
ouiiiiiiiiiii

Citer
S’il y avait eu urgence.
je dirais que c'est de trop, on est trop content d'avoir compris sans cet ajout

Citer
le silence expansif l’opprimait, le serrait comme un titan aurait essoré une plaine baignée de pluie.
moyen convaincue

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je crois que le silence lui-même l’aurait bu.
oh oui, c'est trop BEAU !

Citer
il ne reste que les titans.
ici oui qu'ils en ont du sens, ces titants

Citer
un morceau incompressible de temps
:coeur: :coeur: :coeur:

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Je le dépose, et solennellement, imprime dans mes rétines l’image du porte-clefs.
Je n’ai pas envie de remonter, paniqué, incertain de me souvenir que je l’ai bien reposé, ou pas.
ha ha ha

Citer
   Le petit ours rose pend, immobile.
oh mais j'adore, je l'aurais presque oublié, en plus

WOW magnifique petit bijou, surtout cette dernière phrase, et ce recuillement parfait dans cette remise de clés, vraiment, bravo. Une ou deux lourdeurs seulement, je dirais.

Passons au deuxième:

Citer
Un brouhaha bourdonne dans mes oreilles
ils ne sont pas liés, mais tu nous donnes un sacré contraste sonore avec cette entrée dans le deuxième texte  :D

Citer
cependant trop heureux d’être enfin à l’intérieur pour être réellement sincères
j'aime bien

Citer
Mais, il y a que l’évêque n'est jamais venu.
ça aussi

Citer
      C’est quand Odile a trouvé le parapluie, sous le premier siège du premier banc, alors précisément que l’attente, qui avait dépassé la durée de l’acceptable depuis longtemps déjà, devenait grinçante, c’est quand Odile a reconnu ce parapluie comme étant celui de l’évêque ! Que les choses sont devenues, irrémédiablement, bruyantes.
oh yes, la montée en tension dans cette phrase

Citer
Le tonnerre, et la pluie, se fracassaient à l’extérieur
trop beau ce début de phrase, me demande si la fin est nécessaire

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Et le parapluie, soit-il damné, le parapluie était fin trempé.
SUSPEEEEEENS

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je tentais de prier.
:D (j'adore l'absurdité)

Citer
Je jeter à l’emprise des éléments.
petite coquille ici

Citer
      Ils m’ont giflé la figure. Ils ont brouillé ma vue, ils ont plaqué leurs mains énormes contre mon manteau. Leur hurlement, leurs secousses, pourtant, pourtant, pourtant, m’ont paru la chose la plus sereine, la plus honnête, la plus vraie et loyale de ce dimanche matin.
oh oui

Citer
Qui priait.
Silencieusement.
Je l’ai rejoint.
      L’orage a donné une très longue messe.
Et quand il s’est enfin tu, nous étions partis.
ben elle est trop belle, cette fin, aussi.

Dans ce texte, j'ai trouvé quand même un surchargement de mots, et je comprends qu'il correspond au surchargement que ressens le narrateur, mais ça m'a semblé un tout petit peu trop. Sinon, très très chouette :)

Bravo pour ces tic-tacs qui ne sont pas liés mais un mini peu quand même. Le recueillement, le recueillement.



"[...] alors le seul fait d'être au monde
  remplissait l'horizon jusqu'aux bords"
  Nicolas Bouvier

Hors ligne Luna Psylle

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Re : Silence et dénuement vacarmes [TTHSCP2]
« Réponse #2 le: 14 Octobre 2025 à 22:12:08 »
Salut !

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Le plafond gris, gris, gris semblait s’étendre à l’infini[,] au loin l’écriteau bavait sa lumière rendue verdâtre par la distance, sur l’issue qui nous aurait secourus.
Cette virgule a brisé la mélodie de la phrase, sur moi.

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De cette hauteur, les gens ne sont pas visibles : il ne reste que les titans.
:coeur:
juste un peu de mal, sans mal : je n'aime pas le mot gens, mais ici, le son fonctionne. La mélodie, toujours la mélodie. Je crois que je ne cherche rien d'autre à cette heure.

Citer
Ce n’est pas une distance, que je parcours ; c’est autre chose. Une étendue, un morceau incompressible de temps que j’arpente,
:coeur:

Je crois que je suis d'humeur mélodique et mélancolique ce soir, et ça marche, mieux qu'aux précédents.

Citer
les salles bafouée d’un regard plus rapide, le retiendront pour le faire peser davantage
bafouées

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Je laisse donc mes pensées, vagabonder, et je rends au silence ce que la journée lui a pris.
J'ai lu vagabondes :-[



Citer
Je jeter à l’emprise des éléments.
Me ?
Ah bah, une mise à jour de la page et tu as corrigé :D

J'ai moins été dedans, j'ai perdu la mélodie :-\ elle est restée quelque part à la fin du premier texte :-[ la solitude peut-être, qui fait toute la différence entre quand j'aime et quand j'aime un peu moins (à vérifier).

Une bonne soirée à toi !
If the day comes that we are reborn once again,
It'd be nice to play with you, so I'll wait for you 'til then.

 


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