Bonjour,
La première chose à laquelle je veux remédier est le long temps qui sépare le 12 juin d'aujourd'hui. J'en suis navré, et m'excuse. Je n'avais pas lu ce sujet (je n'écume rien que les sections de textes, en général). N'hésite pas Luna à m'envoyer un MP, dans une telle situation.
Je suis tout de même ravi d'avoir pu trouver ce sujet avant qu'il ne soit vraiment tard, trop tard.
Cela me donne un pont de transition pour la seconde chose, à laquelle je veux donner lumière celle-ci. Car j'ai trouvé ce sujet en cliquant sur le pseudo de Luna Psylle, cherchant les contributions, à la recherche de quelque chose, enfin, je m'explique :
J'ai écrit cela parce que je suis convaincu d'avoir vu un jour dans la plume de Luna un jumeau de cet abîme, ce trou creusé par des dents qui me fait écrire, moi, depuis toujours. Il ne s'agissait pas du texte du BT, bien entendu, c'est antérieur. En fait, c'est probablement également un hasard, et probablement que je l'ai rêvé. Mais à l'époque j'étais aussi sûr de moi qu'aujourd'hui, tout en étant bien plus ignorant. J'avais pas quinze ans, quand je cherchais du bout du museau des organes cachés dans des textes, une réponse quelque part, au moins un écho. Et je crois, donc, enfin c'est ce que je veux dire ici, je crois qu'un écho de ce sang-sur-museau, crocs-dans-cadavre-chaud, court quelque part chez Luna.
La chose suivante logique qui vient est une excuse.
Luna, Vacances Mystérieuses est le seul texte du BT que je n'ai pas lu en entier. Du fait de sa longueur peut-être, du fait que ses premières phrases m'ont beaucoup plu sûrement, en le survolant je me le gardais pour la fin, mais surtout du fait que les paragraphes suivants m'ont freiné, laissé sur le bord de la route.
Ensuite, pour que je puisse parler librement, je dois préciser une (dernière ?) chose : je suis toujours aussi impudent, toujours aussi hargneux et exalte, j'ai toujours autant l'impression que le monde se résume à l'air que je respire, aux étoiles que je peux imaginer, et à l'eau qui court sur ma peau, dans ma gorge. Je veux dire : je dis avec force de conviction des choses qui ne peuvent concerner que moi, des choses qui sont même pas certainement partageables, et qui sont reçues déformées, et pourtant je les dirai quand même, parce que je veux vivre mes mots de cette façon.
Je m'en excuse, vous en préviens, pour que vous puissiez faire de même. Au fond, je rêve chaque soir que quelqu'un me réponde pareil.
Donc. "Une écriture plus drue"
I. Explication formelle
L'adjectif 'dru', évidemment hors de contexte et inhabituel pour qualifier une plume, est employé autant pour son sens premier que pour la difficulté à traduire ce sens littéral en un sens figuré. En n'ayant pas de chemin trop balisé pour relier "écriture" à "dru", je m'assure d'avoir une chance de restituer la subtilité associée à la qualification d'une plume.
Je commentais (joyeusement) "
des personnages très bien marqués, au fond intéressant, mais enveloppés dans une étrange pudeur littéraire", avant d'opposer/de proposer l'opposition à "écrire plus
dru". J'avais hésité sur le mot "pudeur", mais j'étais content du choix. Je pense que l'écriture a ce pouvoir, bien supérieur à la parole seule (ou au signifiant du langage de façon générale) de
restituer une expérience consciente, entendre :
dans sa totalité. Et, bien évidemment, du fait que l'écriture emploie des mots et un langage qui ne lui sont pas exclusifs dans nos vies, du fait qu'on emploie les composants de son langage ailleurs, il est possible de débroder, de greffer sur une histoire avec un narrateur des bouts de langage qui viennent d'ailleurs, de la vie queotidienne par exemple. Pour reprendre le contexte du texte, c'est le cas de ce morceau de phrase par exemple :
Il profitait de ce cette météo idéale (Je relis et d'ailleurs félicite me rengorge de l'incarnation des premières phrases. Vraiment j'ai jugé vite, je ne savais pas que tu étais capable de cela Earth. C'est pour l'enchaînement de phrases super-bien-carnées proches des narines que j'avais direct attribué à Luna).
La formule "météo idéale", contrairement au reste des formules qui l'ont précédée ou l'entourent, ne provient pas de la bouche du narrateur. Cela n'implique pas du tout
en soi un défaut d'écriture. Après tout, notre langage lui-même ne provient pas de nous, et je ne vois pas pourquoi l'écriture ne pourrait pas restituer cela.
Mais l'écriture souffre évidemment (comme nous !) de sa condition : l'expérience consciente vécue dans sa totalité est restituée par une
autre expérience consciente, totale elle aussi (la nôtre quand on écrit !), qui doit s'effacer, devenir transparente et fonctionnelle (notre conscience devant notre feuille lorsque nous sommes munis d'un stylo) autant que possible pour qu'elle (l'expérience que l'écriture restitue) soit complète, fidèle, ET lisible. C'est super dur, je ne l'apprends à personne ici ; et c'est ultra complexe, but so is life, et je ne surprend personne non plus.
Il me semblait que tout adjectif descriptif dont le sens serait trop littéral aurait été parfaitement inadapté pour décrire fidèlement une plume, à titre plus grand encore un conseil de mutation de celle-ci.
transition I -> II
Earth, je n'ai pas pu
aimer ton texte, et c'était à cause de ce que ses personnages ne lui appartiennent pas entièrement, n'y sont pas entiers incarnés. ([
Aimer au sens de se confier, dans un morceau de son intimité, de façon irrémédiable.)]
II. Pourquoi "Dru"
Et pas un autre adjectif ? Je remercie Cendres de nous rappeler la définition, déjà, parce que je suis loin d'être un dictionnaire ambulant et que la définition met en socle un nuage de sens diffus autrement sans attache. Le
CNRTL en donne une définition plus étoffée, notamment de sens figurés. La connotation méliorative est évidente dans le sens
Vigoureux, fort ; Qui est d'une solide constitution. Cela rejoint par le chemin un peu nauséeux du culte de la force/survie/résilience une idée générale d'écriture résistant mieux à l'épreuve. Mais à l'épreuve de quoi ? Et bien, à l'épreuve du doute du lecteur, pardi ! Je voulais dire par là : nul besoin d'explicatif au sein de l'écriture (si les personnages/le narrateur sont suffisamment incarnés et/ou développés, leur conception de ce qui est naturel se transmettra naturellement au lecteur, par empathie/capillarité => ex:
La descente ou la chute, Basile Cendre, aux Moutons Électriques). Je différencie la plume(~= l'écriture), du texte : évidemment que des choses doivent être expliquées (l'Imagination de Bottero par exemple, a droit a d'assez nombreux paragraphes présentatifs, bien nécessaires et bien accueillis), mais ce n'est pas à la
façon dont on écrit d'expliquer cela. Je file l'exemple en comparant Bottero, sa façon d'entrer dans un chapitre par des paragraphes non-excusés/non-présentés (ouvrez n'importe lequel et remarquez : {
Entre-temps, le camp s'était éveillé et chacun s'affairait. Maniel ne semblait plus souffrir de sa blessure de la veille et Bjorn avait presque récupéré. Seul maître Duom était encore fatigué. Son teint était cireux et il se plaignait toujours de douleurs à la poitrine. Artis Valepierre ne paraissait toutefois pas vraiment inquiet. [...]} (exemple pris au pif)), avec une approche en demie-teinte entre descriptif clair et sous-entendu, entre incarnation et désincarnation, des
Carnets de Cerise par exemple (bande dessinée). Cerise est toujours présentée
en contexte de sa lecture, elle répond à des nécessités, des lois, des désirs, qui prennent partiellement ancrage ailleurs qu'en elle, et plutôt dans l'univers affectif connu du lecteur que présent dans la BD. Les deux approches se valent bien entendu, même si personnellement je déborde plus facilement d'amour pour la première.
Ok mais pourquoi "Dru" ? BEN PARCE QUE LA FOURRURE DRUE, C'EST PAS DE LA DEMI-TEINTE CLAIRSEMÉE ! J'veux lire du full-demi-teinte-[distant/incarné] OU du full-incarné-sans-excuse, pas un mix des deux. Perso j'aime pas
les Carnets de Cerise, je le trouve fasciste et ignoblement destructeur de l'individu (je la déteste cette petite bourgeoise irréaliste et impie); mais je n'ai rien contre son type de narration. Benvenuto Gesufal lui-même n'écrit-il pas son journal ?
Le serment des lampions, à la narration semi-incarnée aussi, n'est-il pas le meilleur livre pour enfant de ces dernières années ? Si.
Ah, tiens, pour finir sur ça : Greg Egan, par exemple, n'est ni incarné ni semi-incarné, il est en full-désincarné, en permanence, et il est pourtant la plus éminente entité de hard-SF de ma connaissance [[ptain lisez Axiomatique je vous en
CONJURE]] ; donc il n'y a pas de tier-exclu ici. (y'a pas de tier-exclu dans l'écriture de façon générale c'est magique l'écriture)
transition II -> III
Pourquoi j'écris tout ça ? Parce que c'est vrai que ça commence à faire les mots là, et je vais devoir les relire en plus, pour les maîtriser et ne pas vous infliger un propos décousu, et vous allez les lire peut-être, et... Ben j'écris ça parce que pour moi c'est hyper important.
III. Y'a que l'écriture qui compte, pour moi
Voilà, c'est dit un peu abruptement, mais c'est ma morne position : dans mon expérience consciente du monde, je respire que pour écrire, et quand je lis, ben... des fois j'ai l'impression que c'est pour ça que je respire. Et ça me touche, et je veux continuer, et je continue. Alors, je ne veux pas que des choses qui ne comptent pas (le reste du monde) infectent l'écriture, la plume d'Earth ou de Luna, je ne veux pas que le doute ronge les os de l'écriture, je veux que... je ne sais pas, que les doutes soient ses os ? Que de ses doutes on puisse faire pousser nos os ? Je veux que l'écriture soit assumée, je veux que la chair de l'écriture, abstraite ou non, ne laisse pas filtrer ce qui vit par ailleurs et sans elle.
On peut écrire de tout et sur tout et depuis n'importe où évidemment, là n'est pas le propos. On "peut", de façon générale, faire tout ce qu'il est possible de faire, et je ne me proposerai pas d'en opposer des restrictions.
Les carnets de Cerise, c'est une bonne BD, j'ai des problèmes avec mais ces problèmes sont lointains et souterrains, je le considère comme l'incarnation monolithique de ce qui ne va profondément pas avec notre société, mais cela me concerne, et surtout je crois que cette ire qui est la mienne est plus élogieuse du style littéraire de ces
Carnets que vilipendeuse.
Les Grimoires d'Elfie, que je kiffe, ont le même mode d'approche clairsemé, la même écriture pas drue, que
Cerise. Pareil pour Naomi Novik, il y a des gens qui écrivent et qui écrivent
bien avec de la demi-teinte. Mais pas Luna. Pas Stephen Graham Jones (
Galeux)... Pas les loups-garous.
en Conclusion,
Ce message "ÉCRIS PLUS DRUUUUU !!" était adressé à Luna par rapport à un autre texte, mais il pointe une façon d'écrire qui est bien plus répandue à mes yeux qu'en la simple extrémité du stylo de Luna. Choisir un ton oral pour parler de ce qu'on a dans les tripes (ou parler de n'importe quoi d'autre vraiment), et laisser déborder un ton oral dans un ton qui venait directement des tripes et rien que des tripes, cela n'a rien à voir. Cela ne peut pas se mélanger, le sang qu'on lit ne doit pas atteindre les poumons avec lesquels on parle.
Et (question favorite de Basic) pourquoi les majuscules ?
Parce que certaines façons de créer nécessitent une concentration proche d'absolue, que certains cieux ne sont atteignables qu'au javelot projeté
sans aucun compromis. Et je crois que Luna a la force en elle de projeter sans
aucun compromis, alors je l'encourageais à plein souffle.
Écrire plus dru c'est écrire avec une fourrure déperlante, qui ne se laisse pas infiltrer inconsidérément. Et cela demande de l'attention, beaucoup d'attention, de la joie ou de la tristesse, beaucoup d'implication dans ses émotions ; je veux aider de quelques encouragements, pour atteindre l'un et l'autre. Parce que je veux manger (respirer) ce que vous écrirez ensuite.
Je veux terminer l'écriture de ce message par une confession, pas une excuse mais une confession seulement : je n'ai pas osé. J'ai reçu par mail il y a quelques mois une notification de nouveau message sur un sujet suivi qui n'avait pas reçu d'update depuis plus de cinq ans. Alors j'ai lu le nouveau texte en entier. Deux fois. J'étais tout ému (j'habitais à Montmartre et je me souviens avec détail de la rue ce jour-là), j'avais plein à dire sur les Chaperons, sur les loups, j'voulais ranger le village entier dans mon torse. Mais je n'ai pas écrit ce commentaire, parce qu'au final au moins une chose a changé depuis 2015 : je ne me sens plus légitime d'exploser au visage des inconnus, pour laver leur œuvre dans ma salive.
J'espère avoir donné plus de réponses que soulevé de nouvelles interrogations.
J'espère avoir centré un peu le nuage sémantique autour de cette "écriture plus drue". Et je reste là pour en discuter, parce que même les mots du dictionnaire après tout sont définis par d'autres mots. Le sens, ce n'est que l'interconnectivité des structures de sens, que l'on pose sur des sensations, et l'inertie qui découle de la masse de ces structures.
D'ailleurs, si quelqu'un, qui que ce soit, voit ce message et ose m'envoyer un MP pour me réclamer en commentaire sur un texte, eh bien j'en serais ravi, je saisirais cette légitimité qu'iel me donne pour venir m'étaler moi et ma bave sur son écrit.
C'est à dire que je ne parle pas à beaucoup de gens, donc j'ai un peu oublié à quoi cela ressemblait.
Frigorifié,
Nacas