L’aitvaras
Il était une fois, dans les terres brumeuses du Grand-Duché de Lituanie, un paysan nommé Jurgis. Il vivait à une époque de corvées, de dîme et de justice seigneuriale, quand les loups s’aventuraient encore près des villages l’hiver. Il avait une ferme modeste, une terre ingrate, une femme et trois enfants à nourrir.
Ce soir-là, alors qu'il rentrait des champs sous un ciel d'encre, Jurgis vit une étoile filante traverser la nuit. Il fit un vœu : « Faites que nous devenions riches. »
La traînée de feu disparut derrière la forêt de bouleaux. Elle était tombée tout proche. Piqué par la curiosité, le paysan s'enfonça dans le bois pour aller voir.
Dans une clairière fumante à l'herbe roussie, il trouva un coq, gros comme un chien de berger, dont la queue s'étirait en flammes dansantes. Son plumage noir luisait d'un éclat métallique, avec des reflets fauves. Sa crête se dressait telle une couronne de braises. Son panache brûlait sans se consumer. Les yeux de la créature brillaient comme deux charbons ardents. Ce regard contenait une intelligence redoutable, une conscience ancienne qui n'avait rien d'animal.
Un aitvaras.
Le cœur de Jurgis bondit dans sa poitrine. Le ciel l’avait exaucé ! Il lui avait envoyé un esprit protecteur qui ferait sa fortune.
Le paysan emporta la créature, qui se laissa faire sans résister.
Lorsqu'il franchit le seuil de sa demeure, sa femme leva les yeux de son rouet. En apercevant l’oiseau, son visage pâlit.
« Qu'as-tu ramené là, mon homme ? » Sa voix tremblait de peur.
« Une aubaine ! répondit-il, les yeux brillants. J'ai fait un vœu et les cieux m'ont entendu ! Nous serons riches, Ona !
— Riches de malheur, oui ! » Elle se signa, plutôt deux fois qu’une. « Un aitvaras apporte aussi bien la calamité que la prospérité. Débarrasse-t'en !
— Nenni ! Je ne laisserai pas passer une telle chance ! Ne sois point si timorée, ma mie : « La fortune sourit aux audacieux ». »
Ona le supplia en se tordant les mains.
« De grâce, ne ramène pas cette créature chez nous !
— Tranquillise-toi. Il ne nous arrivera rien que de bon. Je le sais.
— Comment peux-tu en être sûr ? Je ne garderai pas cet oiseau de malheur sous mon toit !
— Paix, femme ! Ma décision est prise.
— Pense aux enfants !
— Eh ! J’y songe, puisque je veux les enrichir ! »
À force de suppliques, Ona obtint que l’aitvaras ne restât pas dans la maison. Jurgis, excédé, concéda :
« Je le mets au poulailler. Nous verrons bien. »
L'aube passa, le coq n'avait pas chanté. Ce n’était pas normal.
Jurgis s’habilla en hâte et se précipita dehors, le cœur battant. Sa femme, emmitouflée dans un châle, l’observait depuis le pas de la porte.
Dans la basse-cour, l'aitvaras trônait au milieu des poules.
Le paysan découvrit son coq brûlé jusqu'à l'os. Il en fut bien marri. Un si bel animal, fier, vigilant, robuste et querelleur !
Mais près du corps carbonisé, des pièces d'argent luisaient dans la paille. Jurgis les compta fébrilement : elles valaient cinq fois le prix du gallinacé !
« Tu vois ? chuchota-t-il à sa femme en exhibant les pièces. C'est un miracle ! »
Elle détourna le regard, les lèvres pincées, mais ne dit mot.
Les jours suivants confirmèrent les espérances de Jurgis.
L'aitvaras, vivait au milieu des poules comme un roi en sa cour ou un sultan dans son harem. Le paysan lui donnait du grain, du pain, des croûtes de fromage, des pois, des épluchures… Et chaque matin, l'oiseau merveilleux payait son écot : des sacs de blé apparaissaient dans la grange, une brebis surgie de nulle part broutait près de l'étable, de beaux vêtements se retrouvaient pliés sur le coffre à linge…
Jurgis se félicitait de sa bonne aubaine. La famille mangerait à sa faim cet hiver ! Ils auraient de quoi acheter du bois et des vêtements chauds ! La cave se remplirait par enchantement !
Mais le bonheur du brave homme s'effrita comme du pain rassis lorsqu'il entendit les rumeurs au marché. Le meunier se plaignait de grain disparu. Le voisin cherchait sa brebis, évanouie comme par enchantement. Une vieille pleurait ses habits du dimanche volés en pleine nuit…
Un frisson glacé parcourut l'échine du paysan. Ces richesses n'étaient pas des dons du ciel, mais du butin dérobé.
Il rumina cette découverte toute la journée.
Ce soir-là, il s'assit lourdement à la table, la tête entre les mains. Ona vint s'asseoir près de lui et lui tapota le dos pour le réconforter.
« Que faire ? demanda Jurgis d’un air lamentable. Si l'on découvre tout ceci chez nous, je serai fouetté sur la place publique, marqué au fer rouge comme un criminel, ou pire... pendu au gibet ! Et vous, toi et les enfants, vous serez déshonorés et chassés. De quoi vivrez-vous ? »
Le silence s'installa, lourd comme une pierre de meule. Dans l'âtre, le feu crépitait doucement. Les enfants jouaient, ignorants du drame.
« Nous pourrions tout rendre, suggéra finalement Jurgis, sans conviction.
— Et nous faire traiter de voleurs par tout le village ? répliqua Ona. Pour quoi ? Retourner à la misère ? Regarder nos petiots pleurer de faim et de froid ? » Elle inspira profondément. « Non. Garde ce que nous avons acquis, c'est fait. Mais chasse cette créature avant qu'elle ne nous attire des ennuis. Fais-le dès cette nuit. »
Jurgis hocha la tête, le cœur serré.
Lorsque la lune se leva, pâle et froide, il se dirigea vers le poulailler. Dans sa main droite, un gourdin : celui qu'il utilisait contre les renards.
Il s'arrêta devant l’entrée, retint son souffle. Aucun bruit.
Jurgis inspira profondément. Puis ouvrit le loquet.
L'aitvaras était perché en hauteur. Sa queue de flammes pendait, projetant des ombres dansantes sur les planches. Les poules dormaient dans leurs nids.
Les yeux de braise de la créature descendirent sur le paysan. Son regard le transperça, sembla regarder au fond de son âme. L’homme sentit ses jambes faiblir.
« Sors, murmura Jurgis. Tu dois partir. »
L'aitvaras ne bougea pas. Seules les flammes de sa queue ondulaient.
« Sors ! » répéta-t-il, plus fort cette fois, brandissant son gourdin.
La créature inclina la tête, lentement, comme pour dire : vraiment ? C'est ainsi que tu me remercies ?
Jurgis avança. Il le menaça de son bâton.
« Allez ! Dehors ! Pars ! Je ne veux plus de toi ! »
Les poules se mirent à glousser et caqueter. L’aitvaras déploya ses ailes de nuit. Elles étaient immenses, chaque plume reflétant la lumière du feu comme une lame.
La créature sauta à terre. Marcha. Le paysan essaya de la pousser vers la porte ouverte.
L’oiseau pressa le pas, battit des ailes, retourna se percher dans le poulailler.
Jurgis le chassa de nouveau.
Leur petit manège dura un moment.
Enfin, l’impressionnant volatile sortit.
Sur le seuil, il tourna la tête vers le paysan et ouvrit son bec. Son cri ressembla à un rire diabolique. L’aitvaras déploya ses ailes et s'envola dans la nuit. Avec sa queue enflammée, on aurait dit une comète remontant vers les étoiles.
Jurgis resta au seuil du poulailler, gourdin pendant.
Après que la créature eut disparu, le paysan secoua son hébétude. Il soupira bruyamment, referma derrière lui et rentra se coucher, soulagé.
Obtenir ce qu’on désirait n’était pas toujours une bénédiction. Il valait mieux apprendre à se contenter de ce qu’on avait.
Jurgis fut réveillé par la cacophonie. Il ne comprit pas tout de suite. Ça piaillait à qui mieux-mieux. Puis il sentit l’odeur. Il ouvrit tout à fait les yeux. L’obscurité était tempérée par une lumière inhabituelle, chaude, dansante.
Il bondit hors du lit. La fumée le prenait déjà à la gorge, âcre et suffocante.
« Les enfants ! hurla-t-il, sa voix se brisant en une quinte de toux. Ona, prends les enfants ! »
Sa femme rassembla leurs trois petits terrifiés, qu’elle serra contre elle.
Jurgis ouvrit la porte. La chaleur le frappa comme un coup de poing. De l’encadrement, il voyait les flammes lécher les murs du poulailler, grimpant vers le ciel noir dans un rugissement de bête affamée.
« Dehors ! Tous dehors ! »
Ona sortit en portant la petite Ausra contre sa poitrine, poussant les deux garçons devant elle. Les enfants pleuraient. Jurgis attrapa ses deux gamins et courut les mettre en sûreté.
Les cris perçants et terribles des poules qui brûlaient moururent. Le feu atteignait pratiquement la hauteur d’un étage. Des étincelles dansaient dans l'air nocturne comme des lucioles démoniaques, portées par le vent vers la maison, vers la grange, vers tout ce qu'ils possédaient. Déjà, des braises tombaient sur le toit de chaume. Une fumée grise s'élevait là où elles atterrissaient.
« Au feu ! Au feu ! » hurla Jurgis dans la nuit. « À l'aide ! »
Les premiers voisins apparurent : Petras, en chemise de nuit, pieds nus. Puis Kazys, puis d'autres, sortant de leurs maisons, hagards.
« Des seaux ! Des seaux ! » cria quelqu'un.
Jurgis courut au puits. Ses mains tremblaient. Il s’éclaboussa les pieds.
Retour vers le brasier : il sentit la chaleur lui brûler le visage, jeta l'eau sur le feu. Un sifflement, un nuage de vapeur, mais les flammes reprirent aussitôt, affamées, insatiables.
Une chaîne humaine se forma. Petras au puits, passant les seaux à Kazys, qui les passait à un autre, jusqu'à Jurgis qui les jetait sur l’incendie. Encore et encore. La fumée lui piquait les yeux aux larmes.
« Le toit ! Le toit ! » hurla quelqu'un.
Jurgis leva les yeux. Des flammes dansaient maintenant sur le chaume de leur demeure. Tout allait brûler. Sa maison, sa vie, allait disparaître dans les flammes.
Il entendait Ona et leurs enfants sangloter quelque part derrière lui.
« Plus vite ! Plus vite ! »
Le reste n'existait plus. Il n'y avait que les seaux, l’un après l’autre, l'eau, les flammes, la fumée, la peur qui lui nouait les tripes.
Le fermier Petras luttait à ses côtés désormais. Kazys avait grimpé sur le toit avec une échelle pour arroser celui-ci.
Combien de temps cela dura-t-il ? Une heure ? Deux ? Une éternité ?
Lorsqu’enfin les dernières flammèches s'éteignirent, il ne restait du poulailler qu'un tas de cendres fumantes. Tous leurs animaux de basse-cour étaient morts.
Jurgis s'effondra dans la boue, tremblant, noir de suie. Ona vint s'agenouiller près de lui, les enfants blottis contre elle, leurs petits visages barbouillés de larmes et de cendre.
« L'aitvaras s’est vengé », murmura-t-elle de manière à n’être entendue que de son mari.
Ils étaient plus pauvres qu'avant, mais la maison tenait encore debout et leur famille vivait. Ils devaient s’estimer heureux.
Le jour se leva sur le désastre. Dans les heures qui suivirent, le village entier défila devant la ferme de Jurgis. On venait voir les ruines, compatir, offrir de l'aide. La femme de Petras apporta du pain et du lait. Kazys proposa quelques œufs de son poulailler. D'autres vinrent avec des mots de réconfort, des tapes sur l'épaule, des regards pleins de pitié sincère.
« Mon pauvre. » « Quelle tragédie. » « Au moins la maison est sauve. » « Dieu vous protège. »
Jurgis acceptait ces témoignages de solidarité avec des hochements de tête muets, incapable de croiser leurs regards. La culpabilité lui brûlait la gorge plus que la fumée. Ces gens avaient risqué leur vie pour sauver sa maison. À cause de sa cupidité. Du démon qu'il avait ramené chez lui. On prit sa réaction pour de la fatigue ou de l’abattement.
L'émotion retomba comme la poussière après le passage d'une charrette. Les travaux des champs attendaient. Les vaches devaient être traites. La vie reprit son cours habituel, chacun avait ses propres occupations et soucis. Dans les chaumières, on parla d'autre chose.
Mais au soir, lorsque le soleil disparut derrière les collines, une lueur rousse apparut au-dessus de la grange. L'aitvaras était revenu.
Jurgis se raidit. Ona lui agrippa le bras à lui faire mal.
Cependant, l'oiseau ne bougeait pas. Il les scrutait de ses yeux de braise, patient, attendant quelque chose.
Le paysan se souvint des histoires de sa grand-mère : un aitvaras offensé ou mal nourri se venge sur la maisonnée. Maladies, incendies, mort du bétail, ruine...
« Nous devons bien le traiter, ou il nous détruira. » dit-il d’une voix blanche.
Sa femme hocha la tête, la gorge serrée.
Ils n'avaient pas le choix.
Ils invitèrent l’oiseau de malheur à entrer.
La créature s’installa dans la maison, en haut d’une poutre. Ona lui prépara de la bouillie au lait et au miel. L'aitvaras mangea, puis s'endormit sur son perchoir, satisfait.
Au matin, une bourse pleine d'argent reposait sur la table.
Les richesses affluèrent.
Mais cette fois, Jurgis et Ona savaient qu'ils recevaient des biens volés. Chaque nouvelle acquisition venait avec son lot d'angoisses.
Un matin, Jurgis trouva dans son étable une vache magnifique aux pis gonflées. Son cœur bondit de joie avant de se glacer : sur la croupe de l'animal, la marque au fer rouge du fermier Petras. Son voisin, qui avait combattu les flammes pour sauver sa maison.
Il tua la bête et l’équarrit. C’était du gâchis de transformer une si bonne laitière en viande, mais être découvert signifiait la potence.
Le lendemain, ils trouvèrent des bijoux. Ceux que la femme du notaire cherchait partout en pleurant. Ona reconnut immédiatement le collier – elle l'avait vu au cou sa propriétaire, il y a dix jours, à la messe. Elle les cacha sous les lattes du plancher, en attendant de pouvoir les revendre à Vilnius.
Un tonneau de bière apparut dans leur cave. Le tavernier accusa ses employés, menaça de les livrer au seigneur. Jurgis vida le contenu dans un de ses fûts et s’empressa de détruire le récipient compromettant.
Vinrent des outils neufs de la forge, que Jurgis enterra avant de les ressortir un par un, espacés de plusieurs semaines, comme s'il les avait achetés. Des volailles grasses dérobées aux fermes alentour, qu'il fallait abattre et cuisiner avant que quelqu'un ne les reconnût. Des sacs de farine du moulin, du lin volé sur les métiers à tisser, des chandelles prises à l'église, des légumes arrachés aux potagers voisins…
Chaque semaines, Jurgis et sa femme passaient des heures à dissimuler les preuves.
« Ce n'est pas nous qui volons, répétait Ona. Nous ne sommes complices que par nécessité. Au fond, nous aussi sommes victimes. »
Elle le disait en transvasant le miel volé, en cachant les tissus dérobés, en effaçant les marques sur les objets. Elle le répétait pour s’en convaincre.
Jurgis acquiesçait, cherchant à museler sa conscience. Cette voix qui lui rappelait qu'il aurait pu en être autrement. Une voix qui faiblissait jour après jour, étouffée par l'habitude et la peur de perdre ce qu'ils avaient gagné.
Chaque matin, ils se réveillaient un peu plus riches.
Perché sur une poutre du plafond, l'aitvaras les observait.
Les enfants comprirent qu’il fallait absolument se taire.
« Jamais un mot à personne, leur répétait Ona. Si vous parlez, nous serons pendus et vous mourrez de faim. »
L'aîné, Matas, dix ans, avait un jour demandé d'où venait la nouvelle vachette. Jurgis lui avait répondu avec un regard si dur qu’il n'avait plus jamais posé de questions.
Les deux plus jeunes, Jonas et Ausra, apprirent eux aussi à garder le silence.
Ils devinrent mutiques, portant un secret trop lourd pour leurs jeunes épaules.
Au village, les soupçons grandissaient. Comment Jurgis s'enrichissait-il si vite alors que tant de biens disparaissaient ? Les regards se faisaient durs, les salutations se raréfiaient.
Le paysan sentait cette suspicion comme une corde autour de sa gorge.
« Il nous faut un protecteur pour si on nous accuse. » dit Ona.
Le seigneur du village s’appelait Radvilas. Il occupait un château avec son épouse et ses gens.
Jurgis commença modestement : une bouteille d'hydromel pour la Saint-Jean. Une paire de gants à la Toussaint. Un jambon fumé pour Noël. Un mouton à Pâques…
Autant de « marques d’estime », de « témoignages de gratitude » pour la « bienveillance » du noble.
Chaque cadeau était plus précieux que le précédent. Le seigneur Radvilas les recevait avec des sourires de plus en plus larges, tapotant l'épaule de Jurgis comme on flatte un bon chien.
« Voilà un sujet loyal ! »
Le prêtre du village était un homme simple mais influent. Un témoignage favorable de sa part pourrait faire la différence dans un procès.
Ona commença par de petites offrandes. Des gâteaux qu'elle apportait après la messe. Une écharpe et des mitaines en laine. Un poulet et une bouteille pour le célébrant. Le père Mykolas la remerciait chaudement.
Les dons grossirent, en nature ou en argent. Pour les bonnes œuvres, pour les pauvres, pour l’Église et ses serviteurs.
« Vous êtes une sainte femme, lui disait le curé en acceptant les présents. Que Dieu vous bénisse pour votre générosité. »
Ona fit dire de nombreuses messes pour sa famille. Pour le salut de leurs âmes.
Lors des confessions, elle racontait des péchés véniels – une colère, de l'orgueil pour sa maison – mais n’évoqua jamais l'aitvaras. Et le prêtre lui donnait volontiers l'absolution.
Le père Mykolas ne posa jamais de questions. Peut-être ne voulait-il pas savoir. Peut-être préférait-il croire que c'était la Providence. Ou peut-être, comme le seigneur Radvilas, était-il simplement un homme à qui l’or fermait les yeux.
Ainsi, la famille achetait la protection de l’Église sur Terre et dans le Ciel.
Les années s'écoulèrent. Leur richesse croissait à mesure que celle des autres s'amenuisait. Chaque disparition au village trouvait son chemin jusqu'à leur bourse, leur grange, leur étable, leur cave.
La ferme était méconnaissable. Là où il n'y avait eu qu'une modeste chaumière se dressait maintenant une bâtisse de pierre avec un toit d'ardoise. L'étable avait été agrandie deux fois et abritait une dizaine de vaches. La grange débordait de grain. Dans la cave s'empilaient des tonneaux de bière, de vin, d'hydromel.
Mais ils ne parlaient presque plus aux autres villageois. Chaque conversation représentait un péril. Une question innocente pouvait mener à leur perte. Un mensonge découvert déclencher une enquête.
Ona ne se rendait plus au lavoir communal. Quand elle passait dans la rue, les femmes la regardaient avec un mélange d’envie et de mépris et se mettaient à chuchoter.
Jurgis évitait le marché du village. Il préférait se rendre à Vilnius quelques fois par an. Il ne quittait presque plus sa propriété, patrouillant ses terres, surveillant son domaine.
Les enfants avaient appris à se tenir à l’écart. Chaque ami était un danger potentiel, quelqu'un qui pourrait poser des questions, remarquer des choses.
Jurgis faisait le tour de ses bâtiments, même en pleine la nuit. Il patrouillait une lanterne dans une main, un gourdin dans l'autre, scrutant les ombres, guettant les voleurs. Il vérifiait les portes, les fenêtres, les cadenas.
Il avait acheté des chiens de garde, qui aboyaient au moindre intrus, réveillaient la maisonnée pour un oui ou pour un non.
Le temps passa.
Matas, l'aîné, était devenu un solide gaillard. Mais ses yeux étaient durs et calculateurs. Il mentait comme d'autres respirent. Il aidait son père à gérer ses affaires.
Jonas, le cadet, tenait les comptes de la famille avec une précision de changeur. Il savait combien ils possédaient, la valeur de chaque bien. Il notait dans un livre de raison des colonnes de chiffres, des calculs complexes, des projections d'enrichissement.
Ausra, la plus jeune, s'exerçait devant le miroir, pratiquant ses sourires, ses révérences, ses expressions d'innocence. Elle apprenait à charmer, à manipuler. Elle observait les autres filles du village avec mépris, ces besogneuses qui rêvaient du prince charmant et épouseraient un rustaud.
L'aitvaras vivait avec eux, mangeait, dormait sous leur toit. Mais ils ne parlaient jamais de la créature. C'était un tabou. Leur secret. Ils faisaient tout pour que personne d’autre ne pût le voir. Jamais.
Puis vint cet après-midi d'automne.
Stasys était un journalier, un de ces hommes sans terre qui louaient leurs bras pour survivre. Il avait travaillé pour Jurgis plusieurs fois, réparant une clôture ici, aidant à la moisson là. Un brave homme, simple et honnête, qui ne demandait qu'un salaire pour vivre.
« Patron ? Vous êtes là ? »
Il était entré dans la maison sans attendre et avait avancé dans la pénombre.
L'aitvaras, comme à son habitude, était perché sur une poutre, sa queue enflammée projetant des ombres démoniaques sur les murs.
Stasys s'était figé, les yeux écarquillés.
L’oiseau semblait dormir.
Reculant à pas de loup, il avait pénétré dans la pièce la plus proche.
Ausra et Jonas s’y trouvaient. La première jouait à essayer des bijoux que son frère estimait. La coquette se tenait devant une psyché, le comptable au bureau, la cassette ouverte devant lui.
Tous s’immobilisèrent, surpris.
La bouche du journalier béat. Ses yeux allèrent du trésor à l’aitvaras.
Ce dernier le regardait. Il avait presque l’air narquois.
L’homme quitta brusquement la pièce.
« Attendez ! cria Ausra. Ce n’est pas ce que vous croyez ! »
Mais Stasys fit la sourde oreille et pressa le pas.
« Arrêtez-le ! » hurla Jonas.
Ona sortit précipitamment de la cuisine, l’angoisse placardée sur ses traits.
Le journalier atteignit l’entrée et ouvrit la porte.
Au moment où il allait franchir le seuil, quelqu’un le retint par le col et repoussa l’huis, qui lui claqua au nez. La silhouette massive de Jurgis se glissa entre son ouvrier et la sortie.
Le patron leva les mains en signe d’apaisement.
« Allons, allons, que se passe-t-il ?
— Stasys a vu l'aitvaras », dit Jonas.
Les visages se fermèrent. Le silence qui suivit était lourd de sens.
« Il va parler, murmura finalement Matas, le dernier arrivé.
— Non ! rétorqua l’intéressé, en panique. Je ne dirai rien ! Je le jure !
— Peut-être qu'on pourrait le payer ? suggéra Ausra. Lui donner de l'argent pour qu'il se taise ? »
Jurgis secoua la tête et posa une main calleuse sur l’épaule du journalier.
« Stasys est un homme honnête. Il ne se laissera pas acheter. »
Il ne laissa pas le temps à l’ouvrier protester.
« Et quand bien même, combien de temps avant qu'il ne boive un coup de trop et raconte tout à la taverne ?
— Alors quoi ? demanda Ona.
— Nous n'avons pas le choix, maman, répondit Matas. C'est lui ou nous. »
Stasys blêmit. Jonas hocha la tête.
« S’il parle, nous sommes tous perdus.
— Je n'ai rien vu ! Je... »
Mais Jurgis l’enserra par derrière et le tint fermement. Matas arracha le couteau de cuisine des mains de sa mère et porta un coup, violent, rapide.
Un deuxième pour être sûr. Le troisième pour faire bonne mesure.
Un dernier cri, puis le silence.
Ona se mit à sangloter :
« Dieu nous pardonne. Dieu nous pardonne. »
On retrouva le corps de Stasys trois jours plus tard, dans un ravin. À moitié dévoré par les loups.
Le père Mykolas déclara que le vieil homme avait dû glisser et se rompre le cou. Un accident tragique.
Personne ne contesta cette version. Mais certains villageois eurent des soupçons. Le journalier avait été aperçu pour la dernière fois près de la maison de Jurgis.
Les regards sur la famille changèrent. On murmurait sur leur passage. Des gens traversaient la rue pour les éviter.
La vie continua. L'aitvaras sortait toujours la nuit. Les coffres se remplissaient.
Un jour, le fermier Petras ne put payer ses dettes. Les récoltes avaient été mauvaises. Il vint frapper à la porte de Jurgis, le chapeau à la main, la honte au visage.
« J'ai besoin d'une rallonge. Pour passer l'hiver. Je te rembourserai au printemps, je te le jure. »
Jurgis répondit :
« Puisque tu ne peux pas me rembourser, je rachète ta terre. Un prix honnête. Tu pourras continuer à la travailler comme métayer. »
Petras blêmit.
Trois jours plus tard, il signait les papiers que Jonas avait soigneusement rédigé. Ses mains tremblaient. Il était devenu locataire de la terre de ses aïeux.
Le bail était écrasant. Petras donnerait la moitié de sa récolte. Et il devait un jour de corvée par semaine à Jurgis pour l'utilisation des outils, des animaux de trait, de la grange.
Puis ce fut le tour de Kazys. Sa femme était tombée malade. Les remèdes coûtaient cher. Il avait besoin d'argent rapidement.
Puis celle de la veuve Marija, dont le fils unique était mort à la guerre.
Puis celle du vieux Tomas, qui n'avait plus la force de travailler.
Une à une, les fermes tombèrent dans les mains de Jurgis comme des fruits trop mûrs.
Il embauchait les villageois comme métayers.
Certains furent encouragés à vendre, d’autres contraints, certains forcés.
Les baux les maintenaient dans la pauvreté. Ils travaillaient dur, donnaient la moitié de leur récolte, payaient pour chaque service, et à la fin de l'année, s’y retrouvaient à peine. Le système garantissait qu'ils ne pourraient jamais s'élever, jamais s’échapper.
Ainsi, Jurgis et sa famille récoltaient aussi la haine. Ils la voyaient dans les regards. Ils l'entendaient dans le silence lourd qui s'installait en leur présence.
Ils engagèrent des gardes pour les protéger. D'abord deux, puis quatre, puis six. Des mercenaires qui n’avaient aucune attache. Armés, ils patrouillaient leurs terres jour et nuit. Ils gardaient les récoltes, les bêtes, les bâtiments ; ils surveillaient les métayers ; ils chassaient les mendiants. Leur présence pesait comme une menace.
La famille s'habillait de velours et de fourrure, portait des bottes de cuir fin plutôt que des sabots de bois. Ona et Ausra avaient des robes de soie, se paraient de bijoux.
Le seigneur Radvilas traitait maintenant Jugis en ami. Ils chassaient ensemble, buvaient ensemble, discutaient ensemble de la gestion des terres et de l'exploitation des paysans.
Les cadeaux continuaient. Une partie de chasse, organisée en son honneur, avec des rabatteurs et des chiens. Un banquet pour son anniversaire, avec des musiciens venus exprès pour l’occasion…
Pendant ce temps, à la faveur des ténèbres, l'aitvaras sortait…
Les enfants s’établirent.
Matas épousa la fille d'un marchand de Vilnius. Un mariage d’affaire qui apportait des connexions, des débouchés commerciaux, des opportunités d'investissement. La jeune femme découvrit rapidement le genre d'homme qu'était son mari : froid, calculateur, impitoyable en affaires. Elle apprit à se taire, à obéir, à fermer les yeux sur la provenance douteuse de leurs revenus. Elle enfanta trois fils et se réfugia dans la religion.
Matas établit un réseau commercial de Vilnius à Kaunas, achetant bas, vendant haut, écrasant ses concurrents avec une cruauté méthodique. Il devint marchand, prêteur, usurier, receleur. Il entraîna ses fils dans ses « affaires ».
Jonas devint notaire. Il passa les examens, obtint sa charge et s'installa. Il savait jouer sur le sens d'une clause, dissimuler des pièges légaux dans un document, transformer un prêt en dette perpétuelle.
Il se maria avec une femme de bonne famille, une de ces créatures pâles et fragiles, bien élevée. Elle lui donna deux filles qu'il traita avec indifférence.
Jonas comptait chaque pièce, calculait chaque dépense, amassait sa fortune avec l'obsession d'un dragon pour son trésor.
Ausra épousa un petit noble désargenté. Il avait un nom ancien et prestigieux, mais besoin d'argent pour conserver son rang, pour payer ses dettes de jeu, pour garder son château en ruine. Elle avait besoin d'un titre pour briller dans le monde.
Le mariage fut célébré en grande pompe. Le père Mykolas officia, le seigneur Radvilas fut le témoin, des invités prestigieux vinrent de toute la région. Ona pleura de joie.
Ausra traitait déjà les gens de haut comme une vraie noble. La fierté de la famille coupa rapidement les ponts, effaça ses origines comme on enlève une tache. Quand on lui demandait d'où elle venait, elle répondait « d’une dynastie de propriétaires terriens » et changeait de sujet. Elle courrait les réceptions, obsédée par son statut social, méprisante envers les inférieurs, obséquieuse avec les grands.
Leurs trois enfants avaient réussi. Jurgis et Ona admiraient la prospérité de Matas, la position de Jonas, la noblesse d'Ausra. Ils se disaient que leurs sacrifices – et ceux des autres – en valaient la peine.
Au fil des années, ils s'étaient habitués à la richesse.
Jurgis ne se souvenait plus de l'époque où il devait compter chaque pièce pour acheter du pain. Cette vie de paysan misérable lui semblait appartenir à quelqu'un d'autre. Manger de la viande tous les jours lui paraissait naturel. Porter des vêtements de prix était normal. Avoir une maison de pierre avec un toit d'ardoise seyait à un homme de son rang.
Ona aussi avait oublié avoir tremblé de froid dans une chaumière, avoir raccommodé les mêmes habits jusqu'à ce qu'ils ne soient plus que guenilles. Elle se plaignait désormais que le vin n'était pas assez fin, que les chandelles ne brûlaient pas assez longtemps. Elle exigeait que les serviteurs soient plus diligents.
Ils ne se comparaient plus aux paysans mais aux nobles. Et s’estimaient toujours lésés.
« Le comte Stanislas a vingt gardes et douze valets », se plaignait Jurgis.
« La comtesse Sofija porte des rubis, je n'ai que des perles », soupirait Ona.
L'aitvaras, traité comme un coq en pâte, les observait toujours de ses yeux de braise.
Ils ne pouvaient plus imaginer vivre autrement. Perdre leur fortune leur semblait pire que perdre la vie.
La prospérité leur revenait de droit. Ils étaient riches parce qu'ils étaient intelligents, qu'ils travaillaient dur, qu'ils savaient gérer leurs affaires. Les autres étaient pauvres parce qu'ils étaient paresseux et stupides. Entrepreneurs avisés, ils faisaient vivre le village, donnaient du travail aux métayers.
Quand Petras venait payer son fermage, Jurgis ne voyait plus le voisin qui avait sauvé sa maison des flammes. Il voyait un paysan incompétent qui n'avait pas su garder sa terre. Quand Ona croisait au marché une femme dont elle avait revendu les bijoux, elle ne voyait plus qu’une pauvresse qui n'avait pas su protéger ses biens.
Jurgis paradait dans les rues comme un prince, la tête haute, le dos droit, drapé dans son mépris pour tous ces gens qu'il dominait. Quand les métayers venaient payer leurs fermages, il les faisait attendre, les recevait avec une froideur calculée, comptait lentement devant eux, comme pour leur rappeler leur pauvreté. Pas de merci. Pas de politesse.
Ona passait ses journées à gérer la maison, à compter les provisions, à surveiller les serviteurs. Tyrannique, elle vérifiait chaque sac de farine, chaque morceau de viande, chaque chandelle. Si quelque chose manquait, elle accusait un malheureux de vol et, après l’avoir menacé des pires supplices, retenait le montant sur sa paie. Au marché, elle négociait âprement pour économiser quelques groszy, refusait de payer le juste prix pour une miche de pain.
Jurgis et sa famille n'avaient pas d'amis, seulement des relations d'affaires.
Pas de joie, seulement la satisfaction que procure l’argent, le pouvoir et l'accumulation.
Les villageois les détestaient, mais baissaient les yeux. Ils les maudissaient, mais les craignaient.
Toutefois, rien ne dure éternellement. Ni ne demeure caché à jamais.
Leur secret finit par être révélé. Malgré les précautions qu’ils prenaient depuis des années pour le dissimuler, l’existence de l’aitvaras fut exposée et les vols découverts.
Était-ce une confidence de la servante – qu’ils avaient dû prendre depuis le départ des enfants –, en dépit de leurs menaces répétées ? Était-ce une indiscrétion d’un garde – qui aurait pu découvrir l’oiseau – ? Était-ce un curieux – un métayer, un client, un invité –, ayant fouiné chez eux ?
Peu importait. Le mal était fait.
L'histoire se répandit comme un feu de paille. En une heure, tout le village savait. Le lendemain, les villages voisins savaient.
La colère gronda.
Mais il était trop tard.
Jurgis possédait la moitié du village : les fermes, les champs, les infrastructures. Les métayers dépendaient de lui pour leur survie. Ses gardes étaient bien armés et bien payés. Le seigneur Radvilas était son ami. Il avait des connexions jusqu’à Vilnius.
Il était intouchable.
L’argent est plus puissant que la vérité, le droit ou la justice.
Les riches volent et exploitent, ainsi va le monde. Les pauvres se résignent.
Le père Mykolas prêchait contre la calomnie envers ses généreux donateurs, diffamation née de l’envie – péché mortel. Il priait pour l’apaisement.
Les années passèrent. Jurgis et Ona vieillirent. Leurs enfants ne venaient jamais les voir, trop occupés à gérer leurs propres affaires.
Matas avait perdu ses fils. L’un tué par des bandits de grands chemins. L’autre dans un règlement de compte à Vilnius. Le troisième refusait de parler à son criminel de père. Celui-ci avait des procès, des ennuis avec la Justice…
Jonas se plaignait d’avoir deux vieilles filles à charge : elles n’avaient pas réussi à se trouver un mari, faute d’avoir été dotées suffisamment. Il habitait maintenant avec trois harpies qui lui faisaient vivre un enfer.
Ausra ne sortait guère et n’osait plus inviter depuis longtemps. Finie la grande vie. Son mari avait dilapidé leur argent. Elle vivait désormais d’angoisses et d’expédients.
Un soir d'hiver, Ona se réveilla en suffoquant. La fumée emplissait la chambre. Elle secoua son mari. Le vieux Jurgis se leva précipitamment.
Les flammes léchaient déjà les murs. Le feu prenait aux rideaux, aux tapis, aux coussins. Il bloquait la porte, les fenêtres. Il n'y avait pas d'issue.
Ils appelèrent au secours. Criant, toussant, couvrant les craquements de leurs voix séniles.
Le tocsin sonna. On avait remarqué l’incendie. Les villageois s’assemblaient.
Mais pas un ne proposa son aide.
Au milieu du brasier, l'aitvaras apparut, magnifique et terrible.
« Le pacte est accompli. Vous avez eu la richesse. Il est l’heure d’en payer le prix. »
Ona tomba à genoux, joignant ses mains ridées.
« Pitié ! Nous avons fait ce que tu voulais !
— Ce que vous vouliez, corrigea l'oiseau. À chaque instant, vous auriez pu accepter la pauvreté et l’honnêteté. Mais vous avez choisi l'argent. »
Jurgis se rebella.
« Non ! Je t’avais chassé !
— En gardant le butin ? Trop facile.
— C’est toi qui es revenu !
— Et vous m’avez accueilli.
— Nous n'avions pas le choix ! gémit Ona.
— On a toujours le choix, répondit l'aitvaras. Ne manque que le courage d’assumer de faire ce qui est juste. Ne rien faire, c’est déjà choisir le mal. »
Jurgis et sa femme réalisèrent à quel point ils avaient menti, aux autres comme à eux-mêmes.
Alors leurs chairs brûlèrent. Les flammes les dévorèrent.
L’oiseau de malheur emporta leurs âmes au diable.
Les villageois assistaient au terrible spectacle de l’incendie, l’œil sec, le cœur dur, un sourire aux lèvres. Avec la ferme brûlaient les titres de propriété et les reconnaissances de dettes.
Depuis, on raconte aux veillées l’histoire de Jurgis et de l’aitvaras. Et personne dans le pays ne fait imprudemment de vœu, de crainte d’être exaucé.