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16 avril 2024 à 22:19:16
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Auteur Sujet: Chienne, de Marie-Pier Lafontaine( un texte qui met en danger le lecteur)  (Lu 1354 fois)

Hors ligne Marcel Dorcel

  • Calliopéen
  • Messages: 410


Chienne, de Marie-Pier Lafontaine, écrivaine québécoise, paru en septembre 2019, chez Héliotrope.
Un court récit d'une centaine de pages. Un texte qui vous mettra en danger.

Amies lectrices et lecteurs, bonjour. Je ne sais si ma remarque est pertinente, fondée ou n'est-ce là qu'une image métaphorique pour se réveiller d'un cauchemar, mais comme disait Wittgenstein, « Un jour, en écoutant la IIIe symphonie de Brahms, j'ai pensé à me suicider.» Dans un ouvrage, un roman, parlons plutôt d'une auto-fiction, Marie-Pier Lafontaine livre à nos yeux de lecteurs effarés, la vérité d'une enfance violée. Marie-Pierre Lafontaine n'a éventuellement pas le talent d'une Nelly Arcan d'une Sylvia Plath, d'une Chloé Delaume. Cependant, qu'est-ce que viendrait faire la littérature dans ce genre d'expérience ?A l'opposé de Shakespeare, le plus grand des plus grands avec Virgile, Homère, Dante et toute la bande, Marie-Pier Lafontaine symbolise ce que Canetti, en reprenant le terme allemand, dichter, celui qui aggrave les maux des hommes, en proclamant la mort de la littérature (Shakespeare dit tout ; il sait tout.), proclame en portant la responsabilité de l'écrivain de s'opposer à la mort, cet acte moral par excellence. D'une écriture blanche, Marie Pier Lafontaine délimite le territoire terrible de l'abjection la plus totalitaire. Je me suis lancé, je dois le reconnaître, dans une analyse très complexe, d'un livre " facile" à lire et dans le même temps extrêmement compliqué à critiquer. La première page s'ouvre comme un premier pas aux enfers. Et c'est avec insistance, que je me dois de rappeler au lecteur, la primauté de Sade sur Rousseau. En tant que lecteur sadien (attention à ne pas confondre l'auteur avec son œuvre, merci Marcel Proust, de très bien nous l'expliquer dans son Contre Sainte-Beuve), habitué des orgies, de la fantasmatique,à la fois grand-guignol et très sérieuse du Marquis, ici, nous entrons de plain pied dans une réalité qui, parfois nous entraîne aux limites de l'abîme, peut-être dans l'abîme même, la négation absolue de la femme en tant qu'être humain, la négation de l'enfant, la négation de soi-même. Mon regard masculin, porte encore les stigmates de cette lecture. Et si le monstre décrit dans ce livre, ce père Tout-puissant, si c'était moi, l'homme dominant du XXIe siècle, dans sa cruauté barbare, machiavélique, de la pire pornographie qui puisse être, c'est à dire de la pornographie qui nie en les supprimant, tous les tabous de la terre, qu'ils soient religieux, antiques ou autre. Sacrifiant tous les mythes qui nous ont vus naître, grandir, sacrifiant toute éthique, le subordonnant à son unique désir. Évidemment, je ne parle pas ici d'une relation entre adultes consentants et libres, responsables de leurs actes devant la loi. Ici, Marie-Pierre Lafontaine nous parle d'un père, qui n'a de nom que de père, d'un monstre (Est-il un monstre ? Qu'est-ce qu'un monstre ?) en des termes tellement crus, que le langage même, répétitif jusqu'à une sorte de nausée, ce langage qui redouble de violence, cette violence faite à l'enfance, violée, humiliée, soumise, ce langage nous dit aussi autre chose. Il dit que notre civilisation, ultra-libéraliste représente une redoutable productrice de monstres. L'identification au père, si elle demeure impossible, ne me laisse pas de m'agiter en posant, reposant, la question du mal et des origines. Il serait bien trop facile d'accuser la pornographie comme le vecteur déviationniste majeur. Pour ma part, je considère que le langage pornographe n'est ni plus ni moins que le moyen par lequel la puissance de l'image (véhiculé par le pouvoir, l'argent, puisque la pornographie est une industrie.) contraint les être humains à une forme de résignation.
«Les pleurs mêmes y empêchent de pleurer
Et la douleur devant les yeux obstrués
Se tourne au-dedans en une torture plus grande.»       
DANTE chant 33

Abjection, du latin abjectus, du verbe abjicere, ce qui est loin de moi, ce qui est à terre. Par conséquent, un sujet réduit à l'état d'objet, à l'état de quelque chose qui n'existe pas, d'un rien. Alors que la destruction continue son œuvre, Marie-Pier Lafontaine ne lâche aucune larme. Elle en possède une plus grande encore, le langage de l'écrivain, le seul qui puisse parvenir à sublimer sa mort intérieure.
« A chaque effondrement des preuves, le poète répond par une salve d'avenirs.» RENE CHAR
Si la trace de la morsure demeure comme une plaie ouverte, il faut sans cesse l'imprimer et le redire en compagnie du poète allemand, Paul Celan, le rescapé des camps, le poète de l'intraduisible, celui qui maîtrisait parfaitement le français n'a voulu écrire que dans la langue de ses bourreaux, et parmi ceux-ci ces quelques mots : « Nulle part. Elle aussi,/Il te faut la combattre/d'ici.» Il nous parle de la morsure, de la tâche immémoriale, de l'entreprise de destruction massive.

Marie-Pier Lafontaine nous parle dans la langue de son bourreau, ce langage pornographique que seul un homme est à même de parler. L'écrivaine nous dit par ailleurs, que cette fiction n'est en aucune façon une catharsis, laquelle s'est opérée bien avant, dans le cabinet d'un psychanalyste. Le dit-elle pour se prémunir d'un jugement littéraire qui rabaisserait le texte à un simple témoignage ? Non, elle le clame haut et fort, de manière métaphysique. Elle est parvenue à transcender son corps, ce corps qu'elle ne pouvait plus donner au regard de l'autre, dans un geste d'amour impossible.
Comment échapper au suicide, à la folie ?
Par l'entremise d'un langage qui blesse, heurte le lecteur. Nulle possibilité n'est offerte au lecteur d'une identification possible.
Le langage est là pour témoigner pour le témoin, pour celles et ceux, battus, souillés, humiliés, avilis jusqu'à ne plus des êtres humains, non plus que des corps sans vie, sans âme. De même, il faut que la victime raconte à la non victime, non seulement des faits, mais les conditions sociales et psychologiques, le langage de l'éthique.
Repris par Hannah Arendt, «[..]Les gens "normaux" ne savent pas que tout est possible, et c'est bien normal justement.»
Je rajouterai, justement parce que cela ne va pas de soi.
Cette auto-fiction ignore le principe de délicatesse. L'auteur cherche à "gangrener" le lecteur, "Tu ne ressortiras pas de mon livre, intact". En cela, il  ne peut y avoir une sorte de réconciliation entre l'auteur-témoin et le lecteur. C'est véritablement très éprouvant. Certaines personnes me rétorqueront qu'il n'existe aucune échelle de la douleur, de la souffrance. Je suis en total désaccord avec ce propos ; il y a bien une hiérarchie des valeurs. À côté de certains autres livres, peu nombreux, ce livre figure.
Pour en finir, je voudrais revenir sur le personnage de la mère, elle-même soumise, puis esclave sexuelle consentante, vautrée dans son canapé du matin jusqu'au soir, en train de manger des chips, sourde aux cris de ses filles, complice du monstre. La scène du repas est tout simplement d'une obscénité totale. Pendant que toute la famille, réunie à table, prend le repas, le père se saisit du sein énorme de la mère, le soupèse, le montre à ses filles, comme un trophée, il exhibe son épouse comme une vulgaire putain, elle-même ne faisant pas attention à ce geste, car il est devenu tellement habituel. Toutes les femmes sont des putes, ma femme, mes filles. Toutes sont là uniquement pour servir mes désirs sexuels.
Nous terminerons notre tentative maladroite de notre analyse critique par ces vers sublimes de Joseph Roth. Cet exilé juif, qui mourut dans la misère et l'alcoolisme, à 45 ans, un auteur bien peu connu, beaucoup moins lisse que Robert Musil.« Il est temps de partir. Ils vont brûler nos livres et c'est nous qu'ils brûleront à travers eux. Nous devons partir pour que seuls des livres soient livrés aux flammes.»


La fin sans fin depuis nulle part
(réponse à un enfant)
J'écris pour que le printemps revienne
Une heure, c'est un lac
Une journée une mer
La nuit une éternité
Le réveil l'horreur de l'enfer
Le lever un combat pour la clarté

HS
Quant à moi, trouver les racines du mal, s'agite comme un leitmotiv, un devoir de sacrifice dans lequel il me faut trouver dans l'écriture, la lecture, non un passe-temps, mais une envie d'espoir. La renonciation devant le mal m'est insupportable. Hors du monde, je n'existe pas. Il va de soi que se confronter au mal, c'est s'inscrire dans une logique d'attraction-répulsion. Il n'y a qu'une frontière trouble, un pas à franchir entre le pur et l'impur. J'en mesure toutes les conséquences. La plus haute de toutes mes exigences, me suggère de ne pas faire l'autruche. Le combat de celui qui écrit, n'est pas de produire de la langue pour de la langue, une esthétique d'elle-même, sans but, qui se mourrait d'elle-même ; " nous autres ", grands artistes ou artistes à la petite semaine, nous avons comme priorité de défendre les idées, ces idées soumises à la pression des faits scientifiques, établis, véritable. Toute civilisation qui se meurt, se meurt de sa culture, la dévoyant sous le joug du pouvoir et de l'argent.   

Je mets sous spoiler, quelques lignes qui ouvrent le récit. Fortement déconseillé à des personnes déjà en détresse psychologique.


Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
Un imbécile ne s'ennuie jamais il se contemple
De Gourmont

Tout dire ou se taire
J Green

 Croyez-vous que je me sois donné la peine de me lever tous les jours de ma vie à quatre heures du matin pour penser comme tout le monde 
J Hardouin

Tout ce qui est atteint est détruit
Montherlant

Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
  • Messages: 4 081
J'ai lu le résumé et l'analyse que tu apportes à ce livre sur "l'inceste".

Étant donné que c'est un sujet qui me concerne et dont je partage mon écrit sur le forum, j'ai lu attentivement ton analyse et tes extraits.

À quoi sert à l'auteur de raconter des détails scabreux ? À quoi ça lui sert de dire des grossièretés ? Pour ce que j'en ai lu, c'est une œuvre de fiction genre le marquis de Sade.

Sans vouloir te vexer, ce livre me semble inintéressant. Il est juste là pour choquer et sans apporter de réflexion sur le sujet de la pédocriminalité.

Des livres sur l'inceste, j'en connais des mieux. Surtout qu'à aucun moment, d'après ce que j'ai lu en résumé, le père ne viole ses filles, donc ce n'est pas de l'inceste, mais des enfants battus.

Me faire un avis sur des avis, ce n'est pas très sérieux, mais on dirait un livre racoleur totalement creux. Je ne lirais jamais ce livre pour ses raisons.

Merci de nous avoir apporté le résumé de cet ouvrage, car tu me l'as fait découvrir et connaître son contenu.
« Modifié: 17 mars 2024 à 09:00:04 par Cendres »

 


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