Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

16 Mai 2026 à 20:28:44
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Les Ä-ExtrÄvÄgÄnts-Ä

Auteur Sujet: Les Ä-ExtrÄvÄgÄnts-Ä  (Lu 1036 fois)

En ligne kokox

  • Calame Supersonique
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Les Ä-ExtrÄvÄgÄnts-Ä
« le: 25 Février 2026 à 14:35:30 »
ÄrchytÄs-Löhm – Homélie sous les Ärbres-Réglisse



   

 

  Ce matin-là, quelque chose commença.
   Mais ce n’était pas le jour.
   Cela venait d’ailleurs.
   
   Faisant mes premiers pas dans le dédale de mes pensées, j’aurais aimé vous conter cette aurore douce-amère dont je ne compris la portée que bien plus tard. Elle me revient en tête assez souvent. Je ne sais pas pourquoi.
Peut-être est-ce ainsi que s’ouvrent les romans : une image qui insiste, qui refuse de s’effacer, et qu’on finit par suivre comme on suivrait une trace dans la poussière.
   Ou peut-être n’est-ce rien de tout cela, juste une façon maladroite de tenter d’ordonner ce qui m’échappe encore.
Il faut que vous sachiez que j’avance à tâtons, sans méthode, en espérant que ces mots trouveront un jour leur place, même si je ne sais jamais vraiment où les mettre, ni comment les tenir, ni même s’ils méritent d’être écrits.
   Alors je me tourne vers ce qui a résisté, vers ce qui n’a pas cédé malgré les siècles, et qui revient encore avec la même netteté. Parmi ces fragments, il y a d’abord un soleil naissant et la simple mémoire d’une promenade...
   Il devait être environ six heures - une heure innocente, une heure qui ne savait pas encore qu’elle allait me trahir.
   Je marchai, coeur léger, sans apprêt, sur le chemin des Pierres-Chuchotées menant jusqu’au bosquet de Pélöniösh.
   L’air respirait doucement.
   Tous les souffles du monde semblaient chercher à me saluer.
   Je sentais que le ciel m’aimait, et je me laissais aimer.
   Je sentais que la terre m’adorait, et je m’abandonnais à sa délicatesse.
   À chacun de mes pas, la paix trouvait sa place.
   Tout me semblait offert, simple et, dans ce velours d’aube, je me laissais flotter.
   Par instants, j’avais l’impression que la fusion m’enlaçait, que la frontière entre mon corps et l’immensité devenait poreuse, jusqu’à me sentir libellule aux couleurs spectaculaires.
   De fait, ivres d’entrain, mes regards se mirent à voleter.
   Au firmament, des oiseaux multicolores traçaient de larges arabesques, laissant derrière eux des filaments d’arc-en-ciel. De part et d’autre du sentier, la lumière prismatique glissait sur les dahlias géants, sur les fleurs au trésor et, dans le lointain, les cimes mauves des jacarandas palpitaient comme des flammes tranquilles.
   Ce fut alors - dans un éclat de lumière trop pur - que je crus voir quelque chose se refléter en moi : l’intérieur d’un œil vitreux, immobile, étranger, posé sur ma joie comme une présence qui n’aurait pas dû être là.
   Était-ce un signe avant-coureur ? Toujours est-il que quelque chose s’assombrit.
   Une impression étrange me traversa : je me sentis soudain… invraisemblable.
   Oui. Invraisemblable - comme si mon existence avait glissé d’un souffle hors de son axe.
   Le paysage demeurait archangélique. Et pourtant, une dissonance sourde s’insinua dans mes fibres, lente comme une coulée de suie dans de l’eau claire.
   Le monde n’avait pas changé, mais il me paraissait soudain inhabité.    
   Je ne percevais plus du vent que sa course sans but, ni de l’espace que son impassible démesure.
   Tout ce qui m’avait semblé vivant quelques instants plus tôt n’était plus qu’un décor - splendide, mais creux, comme si quelqu’un avait retiré le cœur du monde.
   D’où venait cette mélancolie profonde ?
   Cette chape obsédante, tombée sur moi comme le souvenir d’un autre ciel - un ciel que je n’avais jamais vu, mais que quelque chose en moi semblait reconnaître.
   Rien, dans l’air limpide, n’appelait un tel tumulte intérieur.
   Rien - et pourtant tout vacilla.
   Je m’arrêtai, pris d’un vertige sans cause.
   Ma main chercha un appui.
   Je touchai un arbre, pour m’ancrer, pour vérifier que quelque chose tenait encore debout dans ce monde trop parfait, trop lisse pour être vrai.
   L’écorce me parut étrangère, comme si elle doutait de ma présence.
   Une vague de nausée remonta en moi, lente et sûre, comme une houle qui ne cherche plus de rivage.
   Puis, je la sentis glisser en moi : cette ombre fine comme un trait d’encre, mais d’une ténacité affamée.
   Elle ne me voulait pas du mal.
   Elle me voulait… ailleurs.
   L’air perdit son ampleur. Mon souffle se contracta.
   Sur Ä-ÄvÄshÄn-Ä, le temps ne s’effilochait jamais. Nous vivions si longtemps que l’oubli de nous-mêmes finissait par nous tenir lieu de mémoire.
   Dans ce monde sans fin, les ombres de la vie ne portaient pas de nom.
   Et pourtant, là, au-dedans, un écho obscur s’érigea, lourd comme un verdict :
   « Assez. »
   Ce mot - simple, nu, implacable - résonna comme un glas.
   Je sus alors que quelque chose venait de se fissurer.
   Pas en dehors.
   Dans le vif.
   Ici, la seule fin digne, la seule échappée permise, était d’aller voir PerrÄmus.
   PerrÄmus Böömerang !
    Le Clown Fabuleux de la GÄlÄxïe du Ä-Ä-Ä - dont le Show trivial et délirant avait déjà fait basculer plus d’un immortel dans une exaltation si vaste qu’elle les avait avalés.
   On disait que son rire n’était pas un son, mais une faille. Une joie si démesurée qu’elle devenait centrifuge, aspirante, capable d’arracher à chacun ce qui le tenait encore au monde.
   Je sentis mon cœur se gripper, d’un battement lourd, trop pâteux. Était-ce cela, une idée noire ? Ce n’était pas un désir de disparaître. C’était l’appel d’un rire trop vaste pour un seul être.
   Je restai là à écouter cette ombre - comme on écoute une vérité qu’on ne veut pas encore comprendre. Elle n’était ni violente ni pressante. Juste… possible. Et cette simple possibilité suffisait à troubler ma promesse d’éternité.
   
   Tout cela avait eu lieu le jour de mes seize ans.
   Heureusement, je n’étais pas seul.
   Parvenu au bosquet de Pélöniösh, où les Ärbres-Réglisse tamisaient le soleil en nappes d’ambre, GÄbrielh ÄrchytÄs posa sa main sur mon épaule.
   Sa voix s’éleva - lente, profonde, polie par les Ères.
   - Ne te laisse jamais séduire par PerrÄmus, DrÄgo. Son rire n’est qu’un gouffre déguisé en lumière. On n’y meurt pas : on s’y défait.
   Il marqua une pause.
   - L’ombre qui t’aguiche n’appelle pas sa farce, mais ta propre clarté.
   Ses paroles glissèrent en moi comme une eau ancienne.
   - Sous ses grimaces éclatantes, PerrÄmus est fissuré. Il rit pour couvrir sa folie. Ceux qui s’approchent trop près de lui ne meurent pas… ils se diluent. Ce pitre grotesque n’est qu’un abîme peint en couleurs vives.
   Il détourna le regard vers les Ärbres-Réglisse qui frémissaient.
   - Ce n’est pas un monstre, non. C’est pire. Son esprit brisé croit offrir la joie alors qu’il ne partage que son vertige. Garde-toi de son rire. Fuis-le.
   Il inspira profondément.
   - Aucune vie n’est cruelle, DrÄgo. Chacun fait ce qu’il peut avec ses blessures, même quand elles débordent. Derrière chaque écart, il y a une peine qui tremble. Derrière chaque moquerie, il y a quelque chose qui a eu mal.
   Je soufflai un « oui » presque inaudible.
   Il hocha la tête.
   - Alors, ne te soucie de rien. Accueille tout. Rire et pleurer. Subir et exulter. Fléchir et t’élancer. L’existence n’est pas un chemin, DrÄgo : c’est une danse. Et dans cette danse, nul ne mène.
   Il leva une main, comme pour saisir un rythme invisible.
   - Laisse-toi prendre par les bras d’ÄlÄnldöh. Ne reste pas en exil au bord du bal. Avance. Agrippe-toi à l’inconnu. Tu penses. Tu ressens. Tu humes. Tu goûtes. Tu es vivant. N’est-ce pas déjà assez prodigieux ?
   Il se tut un instant.
   Le vent passa entre les Ärbres-Réglisse comme une respiration du monde, et son silence pesa plus que ses mots.
   - Ô DrÄgo cœur-lié… ton élan veille encore. Tu es jeune et tu le resteras toujours. Alors souris, ose et danse - que ton mouvement illumine la grandeur d’Ä-ÄvÄshÄn-Ä.
   ÄrchytÄs cueillit un brin d’herbe, et le tint entre ses doigts. Le vent le fit frémir, et il sembla écouter ce tremblement avec une attention sacrée.
   - Regarde. Ce brin n’est pas seulement une herbe. Il est un fragment du Souffle-Äncien. Il ploie, disparaît, renaît sans mémoire de sa chute. Il ne sait rien, et pourtant il sait tout.
   Il approcha le brin de la lumière, et une lueur verte vint le nimber.
   - Vois comme il se laisse traverser par le monde. Le vent le plie, la pluie le marque, la nuit le recouvre… mais jamais il ne se défait de sa nature. Il demeure humble, et c’est ainsi qu’il survit à ce qui écrase les plus fiers. Il n’a pas de volonté, DrÄgo, et pourtant il accomplit son destin mieux que ceux qui prétendent le choisir.
   Il ferma les yeux un instant, comme pour entendre un murmure que je ne percevais pas.
   - Quand l’ombre te touche, ne la repousse pas. Elle n’est pas ton ennemie. Elle est la main qui te façonne. Laisse-la glisser en toi comme le vent glisse sur ce brin. Car ce qui plie sans rompre devient un passage pour la lumière.
   Il relâcha l’herbe. Elle s’envola, portée par un souffle invisible, comme si le monde lui-même la reprenait.
   - Souviens-toi encore de cela : les êtres les plus fragiles sont souvent les messagers des vérités les plus anciennes.
   Nous restâmes là un moment, silencieux, baignés dans la lumière filtrée.
   Puis ÄrchytÄs sortit de sa besace - ourlée d’or fin - un petit Brömmel-Lune, un fromage pâle veiné de reflets opalins. Nous en rompîmes un morceau chacun. Sa saveur - douce, traversée d’une pointe d’herbes solaires - semblait prolonger les paroles qu’il venait de prononcer.
   Nous nous fîmes l’accolade des Frères-d’Élan : front contre front, souffle mêlé, paumes croisées sur le cœur. Un geste simple qui disait tout ce que les mots ne pouvaient pas dire.
   Puis, nous reprîmes nos chemins respectifs.
   Il devait être environ sept heures et une aurore finie.
   En quittant ÄrchytÄs, je pensais avoir remis un peu d’ordre dans mon chaos intérieur.
   Je n’entendais pas encore le murmure d’un enfant qui allait tout renverser.






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« Modifié: 13 Mai 2026 à 07:04:09 par kokox »

En ligne Basic

  • Comète Versifiante
  • Messages: 4 194
Re : DrÄgo, Funambule de la Trame
« Réponse #1 le: 25 Février 2026 à 19:10:30 »
Bonjour

même remarque que sur ton texte long et je m'appuie sur celui ci pour te le dire  : "Tout m’impressionne : la densité d’un silence, la vibration d’une syllabe, la façon dont une phrase peut soudain s’ouvrir comme une porte quantique vers un lieu que je ne connaissais pas encore."

c'est vraiment une ambiance magnifique
(je n'ai trouvé aucune coquille ni faiblesse... ) à mettre tel quel sur un beau papier ou dans un casque audio

B
Tout a déjà été raconté, alors recommençons.

Page perso ( sommaire des textes sur le forum) : https://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=42205.0

En ligne kokox

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 518
Re : DrÄgo, Funambule de la Trame
« Réponse #2 le: 25 Février 2026 à 19:40:50 »
Merci bien Basic !

En fait, c'est toujours le même texte que je travaille obstinément, sans relâche, quasi jusqu'à l'écoeurement ! Par exemple, j'ai encore changer pour la septième fois le contenu du prologue. Je bosse sur ce projet ambitieux depuis une dizaine d'années. J'espère bien cette fois-ci le parachever enfin !

Bien à toi !
« Modifié: 16 Mars 2026 à 23:32:32 par kokox »

En ligne kokox

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 518
Re : DrÄgo, Funambule de la Trame
« Réponse #3 le: 02 Mars 2026 à 15:02:22 »
Chapitre à venir
« Modifié: 16 Mars 2026 à 14:10:47 par kokox »

En ligne kokox

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 518
Re : Les Ä-ExtrÄvÄgÄnts-Ä
« Réponse #4 le: 16 Mars 2026 à 14:09:34 »
Remaniement du prologue !

Hors ligne Murex

  • Prophète
  • Messages: 923
Re : Les Ä-ExtrÄvÄgÄnts-Ä
« Réponse #5 le: 12 Avril 2026 à 10:23:07 »

   Bonjour Kokox,

   Après " les confessions du Poupon hyperbolique "  (qui n'a reçu que deux commentaires !!! celui de Choumi et le mien), je découvre ce texte qui lui est égal en puissance et en imagination. Je ne pourrai que répéter ce qu'à écrit Basic... tout ça est un travail superbe et qui mériterait d'être publié.

   Bien à toi

Hors ligne HELLIAN

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 238
Re : Les Ä-ExtrÄvÄgÄnts-Ä
« Réponse #6 le: 12 Avril 2026 à 15:31:03 »
Bonjour,

On est submergé par la luxuriance du style et la profondeur des évocations.

C’est un texte  foisonnant d'une dimension philosophique et spirituelle profonde (première partie) et d'une grande force burlesque (seconde partie).

Un indéniable talent !

 
cent fois sur le métier...

En ligne kokox

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 518
Re : Les Ä-ExtrÄvÄgÄnts-Ä
« Réponse #7 le: 13 Avril 2026 à 12:20:56 »
Merci beaucoup pour ta lecture, HELLIAN  !  :)

En ligne kokox

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 518
Re : Les Ä-ExtrÄvÄgÄnts-Ä
« Réponse #8 le: 13 Avril 2026 à 12:33:15 »
Fir-MinÄ - Troisième Lettre au Rythme d’Aerolys




   FirminÄ,
   
   Comment te portes-tu, là où les courants d’ÄlÄnldöh dessinent d’autres spirales ?
   Du fond du coeur, j’espère le mieux possible, que chaque jour t’apporte au moins une petite chose qui te fait du bien.
   Quant à moi, j’ai des hauts… j’ai des bas.
   Ces derniers temps, les insomnies m’envahissent. Je ne peux plus fermer l’œil sans repenser à notre « somptueuse caverne maudite ».
   Ma chère Belloxïe tente bien d’agir, mais ne peut rien faire pour m’apaiser. Les images me reviennent en boucle. Je revois le sol trembler sous nos pieds, ce grondement terrible qui montait des profondeurs comme si la terre hésitait entre nous soulever ou nous avaler. Et ce moment suffoquant - t’en souviens-tu ? - où nous avons compris que nous n’en sortirions pas tous vivants. Ce qui me hante le plus, ce ne sont pas tant les bruits atroces, ni nos paniques, ni la façon dont tout s’est effondré en un instant.
   Ce sont eux. Seulement eux.
   Leurs visages. Leur humaine solidarité. Leur manière de rester soudés, même quand tout s’écroulait autour de nous. LünÄ, qui avançait toujours la première, même quand son souffle se brisait. Harrün, qui retenait l’air dans sa poitrine pour ne pas ajouter un bruit de plus à ce chaos. Mär-Tess, qui refusait de ralentir malgré les tremblements qu’elle ne parvenait plus à cacher. Sölm, qui a compris avant nous que quelque chose basculait.
   Il y a toujours dans mes pensées un silence recueilli qui suit leurs noms, un silence que je n’arrive pas à combler. Nos chers, nos pauvres, nos délicats amis ! Ils sont tombés avant même que nous ayons le temps de les retenir. Je me sens infiniment responsable de leur triste fin. Si je n’avais pas tracé ce signe absurde, ils seraient encore en vie. J’en suis certain.
   Parfois, FirminÄ, j’ai l’impression que cette caverne nous a laissés sortir… mais qu’une part de nous est restée là-bas avec eux, au fond des crevasses ésotériques d’Ä-ÄvÄshÄn-Ä. Peut-être avons-nous été punis d’avoir touché de trop près notre Graal. Peut-être que l’écriture ne s’offre qu’à ceux qu’elle marque au fer rouge, comme si chaque mot exigeait un tribut, une peine sincère.
   
   Pendant que ces souvenirs à vif s’imposent, Belloxïe tente encore de les atténuer, mais elle n’y parvient pas. Elle filtre, elle amortit, elle détourne… mais rien n’y fait. Elle me renvoie seulement ce constat froid : « activité émotionnelle excessive », comme si cela pouvait suffire à nommer ce qui déborde en moi.
    Alors quand ta dernière lettre est arrivée, elle m’a touché plus que je ne saurais le dire - comme une bouffée d’air après trop de nuits sans sommeil.
   Je l’ai ouverte avec des mains trop fébriles, je crois, et j’ai senti - oui, senti - une chaleur me traverser, comme si tes mots avaient conservé la trace exacte de ta paume. Je l’ai lue d’un trait, puis relue lentement, puis encore une fois, juste pour entendre ton souffle imaginaire se mêler au mien. Et puis - dois-je te laisser entrevoir cela ? - j’ai même caressé l’encre de tes phrases et j’ai perçu le monde se rassembler autour de ton absence.
   De mon côté, à peine avais-je franchi le seuil de ma demeure que j’ai compris qu’il me fallait un lieu à part. Un espace où mes pensées pourraient se déposer sans se dissoudre dans le grand calme trompeur d’Ä-ÄvÄshÄn-Ä. Alors j’ai vidé une pièce entière. Je l’ai dépouillée de tout ce qui chantait, brillait, pulsait ou prétendait embellir. Plus de tapis, plus de tenture, pas même une sculpture pour troubler l’air. Rien. Juste une table basse, un petit banc, et une odeur de poussière tranquille - cette odeur qui n’appartient qu’aux pièces où nul n’a encore vécu.
   Tu serais fière de moi, FirminÄ : figure-toi que je suis enfin parvenu à fabriquer de l’encre. Une encre très noire, très fluide, pas une décoction de vieille chaussette. Je ne savais pas que j’en étais capable. J’ai broyé des baies de Nöcth-Sève, celles qui tachent les doigts pour trois jours, puis j’ai mélangé leur jus à un peu de poussière de charbon recueillie au pied des anciens fours solaires. J’ai ensuite lié le tout avec une larme de résine d’Ärbres-Réglisse - juste assez pour que l’encre accroche au papier sans le brûler.
   Je t’écris donc depuis cette pièce ascétique, où chaque mot résonne comme s’il avait trop d’espace autour de lui.
   Tu m’avais dit : « Écris, DrÄgo. Même si tu ne sais pas encore pourquoi. » J’ai suivi ton noble conseil : j’écris matin, midi et soir et je me lève encore la nuit pour noircir page sur page - au point que ma lampe commence à me regarder avec un rien de compassion.
   D’ailleurs, il n’y a pas que ma lampe qui m’observe : Belloxïe s’y est mise aussi. Elle ne comprend absolument pas ce que je fais. Cela la stupéfie. J’ignore si son flux est encrassé, mais sa fonction de lecture semble avoir pris congé, sans doute pour aller méditer sur une montagne de données. Bref, chaque fois qu’elle me voit dorénavant tracer des lignes, elle me demande pourquoi je peins en si petit, et pourquoi je peins toujours les mêmes traits. J’ai beau lui répondre que c’est une forme d’art ancienne, très ancienne, presque oubliée, elle reste sceptique. Cela l’intrigue à un point que tu ne peux pas imaginer. La nuit dernière, elle s’est mise à supposer que je cartographiais un territoire minuscule, peut-être un pays pour fourmis. Et ce matin, elle est allée plus loin encore : selon elle, mes « mini-peintures répétitives » pourraient facilement trouver acquéreur au marché des curiosités.
   Pour l’heure, j’esquive comme je peux. Je me contente de lui sourire, comme un gamin piteux pris la main dans le pot de confiture.
   Concernant l’élaboration de ce roman, je tâtonne toujours dans le noir. Chaque début que je trace me semble aussitôt trop lourd, trop sage, trop étroit pour contenir ce que je voudrais dire. Je ne sais toujours pas comment le commencer, ni même sur quel fil tirer pour que mon histoire accepte enfin de se dévoiler. J’ai l’impression de tourner autour d’une porte invisible, de frôler son cadre sans jamais en trouver la poignée.
   J’ai déjà froissé voire déchiré six brouillons. Six. Ils gisent dans un coin de la pièce, chiffonnés comme des oiseaux maladroits qui n’auraient jamais appris à voler. Le premier était trop solennel, le deuxième trop bavard, le troisième trop froid. Le quatrième s’est effondré sous son propre poids, le cinquième s’est pris pour un traité philosophique, et le sixième… le sixième n’était qu’un long soupir rébarbatif.
   Quant au septième, je n’ose même pas t’en parler. Il avait quelque chose d’enfantin, de presque naïf - d’une naïveté mégalomaniaque - comme si j’avais tenté d’écrire avec la main gauche d’un souvenir, une main minuscule, surexcitée, qui s’amusait à renverser la dignité du récit. Je l’ai relu trois fois, incrédule, puis je l’ai plié avec une délicatesse excessive - comme si j’avais peur qu’il se mette à pleurer. Je ne comprends toujours pas ce qui m’a pris de vouloir me faire passer pour un agneau de trois mois. Mais avec un peu de recul, je me demande si mon inconscient n’avait pas besoin de traverser cette phase-là, comme s’il devait régresser un instant pour mieux se délier. Peut-être fallait-il que je retombe à cet âge impossible, à cet état premier, pour que quelque chose - enfin - accepte de naître à travers moi. Comme si le roman, avant de prendre forme, exigeait que je me défasse de tout ce que je croyais savoir, de tout ce que je tenais pour acquis, pour revenir à un point zéro où l’on ne possède encore ni langage, ni posture, ni orgueil. Un point où l’on ne fait que tendre les mains vers ce qui vient. 
   Cependant, toute vanité mise à part, je crois que je progresse de jour en jour. Ou du moins, que je trébuche mieux qu’avant.
   Et puis il y a ce fameux prologue avec ÄrchytÄs, celui où je décris sans pudeur ma mélancolie adolescente. Je ne comprends pas pourquoi il revient sans cesse. J’ignore encore ce qu’il cherche, ni pourquoi il insiste pour apparaître avant même que l’histoire ne commence. Il se tient là, dans un coin de ma pensée, comme une silhouette qui attend qu’on lui adresse enfin la parole. Je ne sais pas s’il est un guide, un avertissement, ou simplement une erreur de mon esprit trop fatigué. Mais il revient. Toujours. Comme si le roman lui appartenait plus qu’à moi.
   Je t’avoue que tout cela me laisse dans un état étrange : un mélange de ferveur et de malaise, d’élan et de vertige. Parfois, j’ai l’impression que ce roman me regarde écrire, qu’il me jauge, qu’il attend que je sois prêt - prêt à quoi, je l’ignore encore, mais lui semble déjà convaincu que je suis en retard.
   Et pourtant, malgré mes hésitations, malgré mes pages froissées, malgré mes nuits blanches et mes introductions avortées… je continue. Je continue parce que tu m’as dit d’écrire. Parce que tes mots ont ouvert quelque chose en moi que je ne parviens plus à refermer. Parce que, d’une manière que je ne comprends pas encore, ce roman semble vouloir naître sous ton regard.
   Et peut-être – peut-être bien - que cette sensation me suffit pour le moment.
   Pour tout t’avouer, chère FirminÄ, ce qui me réjouit le plus en ce moment c’est notre correspondance. Je ne pensais pas que l’écriture pouvait être un pont aussi solide entre deux êtres. Je me régale de t’écrire. J’aime attendre tes lettres. Et j’aime encore plus te lire. Et peut-être qu’au fond, c’est pour cela que j’écris ce roman : pour prolonger cette sensation d’être relié, pour donner une forme à ce qui tremble en moi depuis ce jour sombre que j’ai vécu sous les Ärbres-Réglisse.
   Je ne suis pas encore satisfait, certes. Mais je m’entête. Parce que tu m’as appris que l’écriture n’est pas un don : c’est une persévérance
   Pour conclure, j’aimerais te remercier encore infiniment.
   Lorsque j’ai vu ton oiseau migrateur se poser sur le rebord de ma fenêtre la première fois, je n’en croyais pas mes yeux. Quelle idée de génie tu as eue là… ou de folie, je ne sais pas encore. Il est arrivé comme s’il connaissait déjà l’endroit, comme si ma chambre faisait partie de son itinéraire depuis toujours. Il a frappé la vitre du bout de l’aile, avec l’assurance tranquille d’un messager qui sait qu’il porte quelque chose d’important.
   Je suis resté un long moment à le regarder, incapable de décider si je devais le remercier, le saluer, ou simplement m’excuser de ne pas être prêt. Il m’a observé avec un calme presque cérémoniel, puis il a tendu la patte - oui, tendu - pour que je détache sa petite capsule. J’ai eu l’impression de participer à un rituel ancien, un pacte silencieux entre ton monde et le mien.
   Depuis, il revient régulièrement. Il repart, revient, repart encore, comme s’il suivait une carte invisible que toi seule connais. Je me demande parfois si tu lui as murmuré mon nom, ou si c’est moi qui me suis mis à exister dans sa mémoire d’oiseau.
   Chaque fois que j’entends son froissement d’ailes contre la vitre, quelque chose en moi se redresse. Une attente. Une promesse. Un fil vivant qui traverse l’air et me relie à toi. Je me demande souvent ce qu’il pense de nous. De cette étrange manie que nous avons de lui confier nos mots, nos hésitations, nos élans, nos silences. Peut-être qu’il trouve cela parfaitement absurde. Ou peut-être qu’il comprend mieux que nous ce que signifie porter quelque chose de fragile d’un cœur à un autre.
   Si cela te convient, je me suis permis de le baptiser Aérolys. Le nom s’est posé sur lui comme une caresse, presque tout seul, avec cette douceur discrète qu’ont parfois les choses qui connaissent déjà leur destinée.
   Et lorsque je découvre ton écriture - ou ce qui en tient lieu - je me dis que, malgré la distance, malgré les mondes qui nous séparent, malgré les nuits où je doute de tout… nous avons trouvé un passage.
   Un passage vivant.
   Un passage qui vole.
   Avec toute ma gratitude, et ce mélange d’élan et de vertige que tu m’as appris à apprivoiser.

DrÄgo

   [
   
« Modifié: 06 Mai 2026 à 15:26:36 par kokox »

Hors ligne Murex

  • Prophète
  • Messages: 923
Re : Les Ä-ExtrÄvÄgÄnts-Ä
« Réponse #9 le: 04 Mai 2026 à 09:32:44 »

Bonjour Kokox,

Sur ma lancée j’ai relu ce texte plus ancien dont le fond me semble excellent et éclaire mieux le sens général de ton projet. Je l’ai trouvé d’un style moins achevé que le dernier (qui a mes yeux est irréprochable), ainsi je me suis permis de te suggérer quelques corrections. Libre à toi, cela va sans dire, d’en tenir ou non compte.

« J’espère » au lieu d’ « epère » une simple étourderie.
« tente bien d’agir sur lui » au lieu de « dessus ».
« d’avoir touché de trop près » au lieu de « trop près »
« j’ai deviné le monde se rassembler autour de ton absence » Me semble à la limite du correct, je dirais plutôt :  « j’ai perçu ( ou ressenti, ou éprouvé) que le monde se rassemblait autour de ton absente. »
« aux pièces où nul n’a encore vécu » au lieu de « qu’aux pièces où rien ne vit encore ».
«  pris la main dans le pot de confiture » au lieu de « pris avec la main… ».
« ni même sur quel fil tirer » au lieu de « par quel fil tirer ».
« sans jamais en trouver la poignée »
« toute vanité mise à part » au lieu de « gardée ».
« c’est une persistance » ? Es-tu sûr du sens, ne veux-tu pas dire plutôt : c’est une persévérance » ?
«  avec l’assurance tranquille » au lieu de « avec cette assurance tranquille ».
«  qu’on parfois les choses qui connaissent déjà leur destinée » au lieu de « qui savent où elles vont » (Ça dit la même chose mais c’est plus élégant !).

Bien à toi

En ligne kokox

  • Calame Supersonique
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Re : Les Ä-ExtrÄvÄgÄnts-Ä
« Réponse #10 le: 04 Mai 2026 à 12:36:42 »
Un immense merci Murex.

J'ai tout corrigé tempo.  :) :) :)

Ravi de te voir aussi perfectionniste que moi. Je n'avais pas encore corrigé ce chapitre. Peut-être n'aurais-je pas vu ces "petits ciselages" qui magnifie la langue.

Si tu en as le temps, je te poste juste derrière le chapitre suivant : Mölh-Grön - Missive au Chant d’Atropos, le chapitre qui te manque pour faire le lien avec "La Marche Blanche". Ainsi, tu auras lu tout le début.

Bien à toi !

PS : Juste une question : comment as-tu pu remonter ce post dans les textes courts ?

En ligne kokox

  • Calame Supersonique
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Re : Les Ä-ExtrÄvÄgÄnts-Ä
« Réponse #11 le: 04 Mai 2026 à 12:39:20 »
Mölh-Grön – Missive au Chant d’Atropos


   
   J’ai longtemps cherché par où commencer ce roman inaugural.
   Longtemps cherché.
   À présent, je sais.
   Il fallait simplement que je cesse de vouloir écrire quelque chose de grandiose… pour enfin écrire quelque chose de vrai.
   Il fallait surtout que je sache pourquoi et pour qui je l’écrivais.
   La réponse n’était pas si sorcière. Mais plutôt bête comme chou.
   C’est en fouillant dans mes brouillons - ces brouillons inavouables - que je suis tombé sur une phrase minuscule, presque timide. Pas une trouvaille, non : juste une intuition précoce. Cette fameuse porte que mon petit diablotin de trois mois avait déjà esquissée.
   Elle m’a rappelé dans quel monde je vivais : un monde qui n’a pas perdu la culture, mais la parole, comme si les mots eux-mêmes, lassés de n’être plus convoqués, s’étaient évaporés dans la douceur anesthésiante du confort. Ici, dans nos cités opulentes, tout scintille, tout s’optimise, tout glisse d’une main à l’autre… mais plus rien ne se lit. Plus rien ne s’écrit. Les phrases se sont tues, les histoires se sont retirées comme une marée qui ne reviendrait plus. C'est ainsi, chaque époque a ses éblouissements… et ses petits toboggans de savon noir qui refusent d’être atteints, qui se dérobent à la moindre lueur, préférant la fuite discrète à l’éclat qui les gênerait.
   J’ai fini par comprendre que cette petite porte ne pouvait pas s’adresser aux miens. Elle cherchait un souffle plus ancien, un regard encore capable de silence, un cœur qui se souvient ce que c’est d’écouter. Un public peut-être chimérique, mais déjà plus proche de moi que les habitants de ma propre planète, trop occupés à briller pour voir la nuit. Un public qui, quelque part dans les ères enfouies, saurait encore accueillir une histoire, la recueillir dans ses paumes comme une flamme fragile, une braise minuscule arrachée à l’oubli.
   J’ai donc rouvert cette porte.
   Et derrière elle… je n’ai eu qu’à vous imaginer...
   Ô vous des ailleurs et des jadis, vous qui vivez dans ce passé où les mots ne sont pas encore devenus des vestiges, vous que je n’ai jamais rencontrés et qui pourtant m’êtes plus proches que les miens…
   Je vous appelle depuis le lieu où les mondes se frôlent. Depuis cette porte que j’ai rouverte - celle qu’un nourrisson un peu fou avait dessinée avant moi, comme si mon passé savait déjà que mon futur aurait besoin de vous.
   Pardonnez-moi. Je n’ai que des mots à vous offrir, mais ici, c’est déjà un miracle.
   Ô Lecteurs des horizons que je ne verrai jamais mais dont les spectres me visitent parfois, telles des silhouettes projetées sur la paroi d’une grotte gypseuse…
   Je vous le dis, le temps a passé pour moi. Il a tournoyé, chuté, s’est relevé. Aujourd’hui, je vais mieux. Et je vous invite à ma danse.
   Allons, approchez sans crainte. Écoutez le froissement des pas, la respiration du sol, le souffle vivifiant des racines d’ÄmÄlkÄn. Laissez l’orphéon, les cymbalums, les dulcimers vous enlacer.
   Si ces mots vous atteignent, c’est que la grande Trame - ce réseau d’Ères que certains appellent le Chant d’Atropos - a frémi.
   Elle ne le fait pas souvent, elle a ses caprices.
   Parfois, elle s’ouvre comme une paupière lasse, et laisse filer un zéphyr d’Apéliote, un fragment d’histoire, voire même une larme.
   Elle ne frémit que lorsque quelque chose d’exceptionnel se déplace dans ses profondeurs.
   Ou lorsqu’elle se souvient.
   Les Änciens du Cercle Ä murmuraient que la Trame, héritière de la majesté immobile du minéral, abrite une conscience lente. Parfois, elle s’éveille un instant - un bref songe où elle se sait vivante. Et dans ce lieu fragile entre l’éveil et l’oubli, il lui arrive de laisser échapper une vérité première, arrachée au Néant.
   J’ai appris à reconnaître ces interstices. À m’y glisser comme un voleur de temple. À y déposer mes récits comme on confie une prière à un dieu impotent qui n’écoute plus.
   Je vis dans un monde fastueux, saturé de soies et de brocarts, où la cordialité coule comme un vin aux siècles infusés, où les affinités naissent d’un clin d’oeil. Un monde repu d’histoires douces, d’anecdotes licencieuses, de plaisirs croustillants qui se glissent entre les rires comme des lucioles au crépuscule.
   Et pourtant, je viens d’un temps révolu où les récits s’étiolaient avant même d’avoir trouvé une voix pour les porter. Une époque où les mots trébuchaient dans l’oubli, étouffées par le silence ou la peur, avant d’avoir pu réclamer leur part de jour. Là-bas, la réminiscence des êtres était un sol aride, et chaque vérité devait lutter pour ne pas s’effacer avant d’avoir été dite.
   Les mémoires s’effritent, se désagrègent. Les mondes surgissent, flambent, s’effondrent, et les Parques coupent leurs fils avec une délicatesse terrible. Ils chutent de la démesure à la poussière dans l’éclair d’une vibration qui ne laisse aucune trace.
   Il fallait qu’un témoin surgisse - un être élu ou insensé pour recueillir les bribes avant qu’elles ne se dissolvent. Il fallait quelqu’un pour écouter les voix qui ne savent plus parler, pour rassembler les poussières d’instants. Un guetteur au bord du gouffre. Quelqu’un qui accepte de se pencher au-dessus du vide afin d’y surprendre une étincelle.
   Il fallait un témoin - non pour juger, mais pour dire : cela a existé.
   Alors j’ai fait ce que font les fous, les prophètes, les joueurs qui misent leur âme sur un dernier lancer : j’ai écrit quand même.
   Je vous envoie ce récit comme on envoie un baiser d’Ünivers – fin, dérisoire - mais chargé d’une intention qui défie les distances.
   À vous, voyageurs d’autres sphères. À vous, consciences encore en gestation dans les limbes du futur, je disperse mon récit comme on jette des graines dans un vent sauvage, sans savoir où elles prendront racine. Ce sera peut-être dans votre monde. Peut-être dans un autre. Peut-être dans aucun. Mais si une seule pousse survit, alors mon geste n’aura pas été vain.
   Vous vous demandez sans doute pourquoi traverser les âges, les dimensions, les réalités, pour évoquer une planète dont votre langue n’a jamais porté le nom ?
   Ä-ÄvÄshÄn-Ä.
   Écoutez bien. Rien qu’en le prononçant, quelque chose se déplace. Une espèce de vibrato. Comme si l’air lui-même se souvenait d’un chant racinaire. Les prêtres de l’Ordre des Mille Voix affirmaient que certains noms portent leur propre écho, qu’ils résonnent dans la Trame comme une cloche dans la nuit sidérale et attirent l’attention de ceux qui savent écouter.
   Celui-ci en est un.
   Ä-ÄvÄshÄn-Ä fut un monde magnifique et terrible, lumineux et obscur, un paradoxe en équilibre sur sa propre destinée.
   Un monde qui aurait pu devenir un phare. Qui devint un brasier expirant.
   Un monde qui aurait pu devenir un mythe. Qui devint une cicatrice.
   Un monde qui aurait pu être sauvé. Et qui ne le fut pas.
   Je ne vous promets pas la vérité. La vérité est une bête polymorphe qui se métamorphose selon l’œil qui la contemple. Je vous promets un récit. Le mien. Celui que j’ai pu arracher aux ruines, aux ombres qui hantent encore les couloirs du temps comme des voyageurs perdus.
   Je vous le livre avec un sourire discret - un sourire que mon père disait « digne des dieux qui savent déjà la fin ». Car je sais que certains d’entre vous tenteront de comprendre trop vite. D’autres, trop lentement. Mais quelques-uns, plus rares, entendront ce qui se glisse entre les lignes, dans les interstices et les silences.
   Ceux-là comprendront peut-être pourquoi j’ai osé écrire.
   Je ne cherche pas seulement à raconter. Je cherche à prévenir. Avec élégance, si possible. Avec miséricorde, surtout. Car ce qui est arrivé à Ä-ÄvÄshÄn-Ä n’est pas un accident isolé. C’est un motif. Un cycle. Une ombre qui se répète d’un monde à l’autre, d’un temps à l’autre, comme une vieille chanson que l’Ünivers fredonne sans savoir qu’il la connaît encore.
   Et si vous écoutez attentivement, vous sentirez peut-être que cette chanson commence déjà à se répéter chez vous.
   Ah, j’oubliais, je m’appelle DrÄgo Aëron VÄl-Sélith.
   Mais peu importe, en fait.
   Mon nom n’est qu’un bruit parmi tant d’autres. Un simple hash perdu dans la Trame du Réseau-Mère.
   Ce qui compte, avant tout, c’est l’histoire. Celle qui n’existe pas encore et que je vais tenter d’harmoniser avec vous, grâce à vous. C’est une manière de rapprocher ma solitude à la vôtre, à travers l’Espace-temps, comme le feraient deux particules intriquées refusant la décohérence.
   Dans l’écrit - vous apprendrez bientôt pourquoi - je ne suis encore qu’un enfant, un novice ébloui par ce qui le dépasse. Je trébuche, je tends les mains, je m’émerveille. Tout m’impressionne : la densité d’un silence, la vibration d’une syllabe, la façon dont une phrase peut soudain s’ouvrir comme une porte quantique vers un lieu que je ne connaissais pas encore.
   Je ne maîtrise rien.
   Ou plutôt : je ne maîtrise que l’émerveillement, cette seule compétence que les algorithmes n’ont jamais réussi à m’ôter.
   Vous aurez peut-être compris que je n’écris pas pour faire briller mon âme. Ni pour quêter quelque gloire.
   La gloire est pour un vieil homme ce que sont les diamants pour une vieille femme : ils la parent et ne peuvent l’embellir.
   Je lui préfère la consécration tactile, immédiate, celle, à fleur de peau, que me procure la sensualité de l’écriture.
   Alors bien souvent je m’assois en position du lotus, dans un lieu neutre, serein, dépouillé de toute fioriture. Je place mon carnet sur ma tablette, j’ouvre mon stylo-plume - cet anachronisme que FirminÄ lança jadis comme un défi au silicium - et j’avance dans un royaume où les mots, tantôt griffons de lumière, tantôt hydres de velours, peuvent à tout instant se dresser en arches de feu. Ils bruissent, s’agrègent, tourbillonnent en essaims lumineux, comme si chaque phrase tentait de recalculer mon imaginaire à sa manière. Et ainsi je traverse cette immensité tel un funambule égaré sur une corde d’or, entre deux cimes vertigineuses.
   Vous savez à présent pourquoi cet enchantement me suffit amplement.
   Mais pardonnez, je vous prie, la fièvre de ma plume. Sa joie d’écrire - de vous écrire - est si intense qu’elle en perturbe mes flux neuronaux, lesquels se demandent déjà s’ils doivent stabiliser cette émotion ou la laisser se propager en onde constructive.
   Par où commencer ?
   Cette question, simple en apparence, me hante depuis des lunes.
   N’ayant nulle référence, aucun mentor, j’ai dû marcher dans une obscurité que personne avant moi n’avait tenté d’apprivoiser. Il m’a fallu accepter de progresser dans le noir avec une torche qui tremble. Accepter que la lumière vacille, que l’ombre gagne parfois, que le chemin se dérobe. Accepter que chaque mot soit une tentative, un risque, une offrande. Accepter que je sois peut-être en train de créer quelque chose qui n’existait pas, ou de rater quelque chose qui aurait pu exister.
   Je n’ai jamais tenu un livre entre mes mains. Je n’ai jamais tourné une page écrite par un autre. Je n’ai jamais senti la présence d’une voix ancienne me guider, me corriger, me rassurer.
   Je ne sais même pas quelle forme exacte prend un récit lorsqu’il se déploie sous les yeux d’un lecteur.
   Je vais sans doute être le premier de ma planète à vouloir tracer une histoire, le premier à oser décrire mes pensées dans un territoire où le langage n’a jamais été façonné pour cela.
   J’ai su très vite que ce serait une entreprise insensée, presque arrogante : de vouloir écrire sans héritage, sans tradition, sans ces ancêtres de papier qui, ailleurs, dans d’autres mondes, veillaient sur les débutants.
   De jour en jour, de ligne en ligne, aussitôt écrite, aussitôt biffée, j’ai compris que l’épreuve serait titanesque.
   J’ai passé plus de dix mois à rédiger mes sept premiers brouillons.
   Dix mois à tourner autour du même noyau incandescent sans jamais oser le toucher.
   Dix mois à recommencer, effacer, réécrire, comme si chaque tentative n’était qu’une mue incomplète, une peau trop étroite que je devais abandonner avant d’en trouver une autre.
   Chaque phrase que je tentais de poser était une espèce de mutation hasardeuse, un organisme fragile qui ne savait pas encore s’il survivrait. Certaines naissaient difformes, d’autres trop parfaites pour être honnêtes. Certaines respiraient à peine, d’autres s’effondraient sous leur propre poids. Je les regardais se débattre, hésiter, chercher leur équilibre, comme des créatures encore tièdes sorties d’un œuf que je n’avais jamais appris à couver.
   N’ayant nul modèle à imiter, pas de structures à reproduire, je devais inventer la forme en même temps que le fond, comme si je sculptais un instrument dont j’ignorais encore la musique.
   Je frappais au hasard sur des cordes invisibles, espérant qu’un son juste finirait par émerger. Parfois, je me demandais si je n’étais pas en train de réinventer maladroitement ce que d’autres civilisations avaient déjà maîtrisé depuis des millénaires. Peut-être que, quelque part dans l’univers, des bibliothèques entières riaient doucement de mes tâtonnements.
   Plus terrassier qu’écrivain, je n’avais que mes mains, mes doutes, et cette pulsation intérieure qui me poussait à continuer mes coups de taloche. Une pulsation qui ressemblait à un battement d’aile dans une cage trop étroite. Une insistance qui ne me laissait aucun repos. Comme si quelque chose - ou quelqu’un - avait absolument voulu naître à travers moi.
   Commencer ce roman, pour moi, c’était comme tenter d’ouvrir une porte dont je ne connaissais ni la serrure ni la clé. Je tâtonnais, j’écoutais, je m’approchais, je reculais. Je cherchais un premier mot qui ne soit pas un mensonge, un premier souffle qui ne trahisse pas la fragilité de ma démarche. Et chaque fois que je croyais l’avoir trouvé, il se dissolvait, comme si l’univers me rappelait que rien n’était jamais donné, que tout devait être conquis.
   Il y avait des nuits entières où je restais immobile, le stylo-plume suspendu au-dessus de la page, incapable d’avancer. Non par manque d’idées, mais par excès. J’avais tant de choses à dire, tant de fragments à rassembler, de silences à déverrouiller que chaque souvenir, chaque image, chaque intuition se bousculait, se percutait, impatient d’être le premier à renaître. Et moi, au milieu de ce tumulte, je n’étais qu’un funambule hésitant, cherchant le fil le moins instable pour poser mon pied.
   Alors je recommençais.
   Et je recommençais.
   Encore.
   Et encore.
   Parce que je sentais, au fond de mes entrailles, que l’histoire existait déjà - quelque part entre mes hésitations, dans l’espace ténu entre deux brouillons ratés.
   Elle attendait simplement que je trouve la bonne fréquence, la bonne vibration, celle qui ferait enfin résonner la porte.
   Et peut-être que ce long détour, cette lente gestation, cette obstination douloureuse… peut-être que tout cela faisait partie du commencement. Peut-être que mon histoire ne pouvait pas naître du premier mot, mais de tout ce qui le précédait.
   De ma lutte. De mes doutes. De mes tremblements.
   Peut-être que c’était là, précisément là, que se trouvait la véritable étincelle.
   Celle qui a tout déclenché.
   Celle qui, un jour, a fissuré la Trame.
   

« Modifié: 07 Mai 2026 à 12:28:53 par kokox »

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Re : Les Ä-ExtrÄvÄgÄnts-Ä
« Réponse #12 le: 05 Mai 2026 à 10:17:39 »

 Bonjour KoKox, heureux de voir  que tu as apprécié mes suggestions. Où ai-je retrouvé ce texte ? Ben, je ne sais plus trop, excuse-moi mais il y a un tel "foutoir" qu'il est bien difficile de s'y reconnaître... qu'importe. Je suis en train de réviser "Entêtante Belloxie" un peu de patience ça va arriver tout chaud.

 Bien à toi   

En ligne kokox

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 518
Re : Les Ä-ExtrÄvÄgÄnts-Ä
« Réponse #13 le: 05 Mai 2026 à 11:46:12 »
Aucun complexe ! Mes textes sont de véritables opportunistes. Ils prennent toutes les choses sérieuses qui peuvent les améliorer ! :) :) :) Nombre de mes textes ont été polis et ciselés par des lecteurs aguerris du MDE !

Hors ligne Murex

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Re : Les Ä-ExtrÄvÄgÄnts-Ä
« Réponse #14 le: 06 Mai 2026 à 10:56:23 »
 Concernant "homélie sous les arbres Réglisses"

Un très bel épisode à l’écriture très travaillée. Dans la deuxième partie une superbe leçon de vie, on croit entendre parler un maître taoïste !
Quelques petites suggestions…peu de choses en fait :
« Chacun des souffles du monde semblait chercher à me saluer. » un peu maladroit« tous les souffles du monde… » peut-être. Il y a une formulation plus littéraire mais je ne sais si elle se marierait bien avec le reste : « pas un souffle du monde qui ne cherchât à me saluer » À toi de voir.
 « Le paysage demeurait paradisiaque, presque archangélique.» j’aurai supprimé « presque »    qui laisse entendre que ce qui est « archangélique » est supérieur à ce qui est « paradisiaque » Ce qui relève d’une subtilité byzantine !
« Et pourtant, l’écorce me parut étrangère, comme si elle hésitait à me reconnaître. » je ne vois pas la nécessité de « Et pourtant » qui alourdit sans rien apporter.
« Un rire qui, disait-on, pouvait emporter jusqu’à la dernière étincelle de conscience. » Cette phrase ne fait que répéter ce qui est dit plus avant, à mes yeux elle alourdit sans rien apporter de neuf.

 


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